Denis Shapovalov, L’aurore d’un phénomène

Le jeune prodige canadien, pétri de talent et doté d’une solide force mentale,
éblouit le monde du tennis. Portrait sélectif ou comment on devient ce que l’on est.

Par Sébastien Gubel

© Peter Staples / ATP

Humain trop humain
L’initiation douloureuse 

La balle a été envoyée à une vitesse foudroyante. Le coup est fulgurant, violent : comme un palet traversant instantanément une défense. Pensait-il que le match était déjà plié ? Les deux premiers sets ont tourné à la faveur de Kyle Edmund, le sosie britannique de Jim Courier, et le break dans ce troisième set est potentiellement décisif. Peu importe dès lors : un entraîneur ne conseille-t-il pas généralement d’évacuer les pensées négatives et de se libérer de la frustration accumulée ? Ne suggère-t-il pas de torpiller la nervosité via une éphémère colère et de redémarrer ainsi la partie sur des bases apaisées ?

Seulement, au cœur du stade d’Ottawa en ce début du mois de février 2017, la petite sphère jaune a pris la mauvaise direction et s’est transformée en un projectile particulièrement redoutable. Arnaud Gabas n’a pu esquisser le moindre geste pour l’éviter. La balle l’atteint en plein visage et percute son œil gauche. Au même titre qu’un boxeur ayant subi un KO par un uppercut décisif, l’arbitre de chaise français est groggy. 

Denis Shapovalov n’en croit pas ses yeux. D’abord choqué et angoissé par l’impact de ce coup désinvolte et courroucé, le joueur canadien, alors 234e mondial, est ensuite plongé dans le désarroi le plus total. Comment a-t-il pu perdre à ce point le contrôle de ses émotions ? Comment a-t-il pu frapper cette balle et assommer un arbitre de cette manière ? L’a-t-il gravement blessé ? Il attend désormais l’issue de cet incident sur son banc. Il sait déjà que le match est maintenant terminé. La disqualification ne fait aucun doute, entraînant par là même la défaite du Canada lors de ce premier tour de Coupe Davis. C’est d’ailleurs ce que confirme l’arbitre Gabas après avoir été soigné de longues minutes. Plus de peur que de mal, il s’en sortira avec un œil au beurre noir et une grosse frayeur.

Shapovalov, lui, est atterré. Le match face à Kyle Edmund était décisif, les deux équipes étant à égalité parfaite, 2-2 après les quatre premières parties. Son mauvais geste, très rare sur le circuit, a précipité l’élimination du Canada. À 17 ans, le début de sa première saison chez les professionnels est marquée par cette initiation fâcheuse. Mais n’est-ce pas le parfait exemple d’un accident sur le chemin vers la maturité ? Une première étape sillonnée de faux-pas désagréables et de tentatives aléatoires. Une erreur humaine, trop humaine en somme, pour un garçon surdoué.

« Pour être honnête à 100 %, vous ne pouvez comparer Shapovalov à aucun autre joueur de son âge. Il est complètement à un autre niveau. C’est comme voir une combinaison de Nadal et de Federer à 18 ans. Il a la fougue et la vitesse de Nadal et la grâce de Federer.
C’est incroyable. » Mats Wilander

Par-delà le bien et le mal
Un tennis éthéré

19 juin 2017. Premier tour du tournoi du Queen’s à Londres. 7-6, 4-6, 6-4. Le score est serré mais la victoire sonne comme un doux retournement de l’Histoire. Le gazon britannique a permis à Shapovalov de prendre le dessus sur Edmund. Sans incident particulier. Après avoir sauvé des balles de match en qualifications, Shapovalov se libère et bat cet adversaire classé 146 places devant lui. Une joie immense pour le natif de Tel Aviv, emmené au Canada par ses parents à l’âge d’un an. Le match suivant, Shapovalov oppose une belle résistance à Tomas Berdych, tête de série numéro 7 du tournoi. La partie se joue sur un fil et s’achève 7-5 au 3e set en faveur du Tchèque.

Malgré la défaite, Shapovalov est entré dans une autre catégorie grâce à ce tournoi : celle des underdogs, ces joueurs en mesure de titiller et de mettre en péril les meilleurs manieurs de raquette. Le déclic ? L’épreuve malheureuse d’Ottawa cinq mois plus tôt : « Quand quelque chose d’aussi drastique vous arrive, vous vous devez de changer rapidement. Je ne savais pas du tout ce que je faisais », expliquait-il dans un média canadien. « C’était mon deuxième mois en tant que professionnel. Cela m’a forcé à devenir plus mature très rapidement, plus rapidement que les autres. J’en suis où je suis aujourd’hui à cause d’un truc comme ça. J’ai accepté et j’ai décidé de continuer à avancer. Mais dans un certain sens, cela m’a aidé. Je suis désormais beaucoup plus calme sur le court », dit l’intéressé.
Le virage de la maturité est apparu brutalement, sans prévenir. Mais la catharsis a opéré. Et l’apprentissage du circuit pro s’en est trouvé accéléré.

Les matchs s’enchaînent ensuite avec succès lors de l’été 2017. Tant à Montréal qu’à l’US Open, la pépite canadienne crée la sensation en matière de résultats et de qualité de jeu. Au Master Series canadien, il efface quatre balles de match contre lui au premier tour et s’offre ensuite le scalp de Del Potro, son idole, avant de terrasser Rafael Nadal à l’issue d’un combat acharné. Il devient, à 18 ans et 119 jours, le plus jeune joueur à atteindre une demi-finale d’un Master Series 1.Shapovalov intègre en trombe le top 100 à la suite du tournoi.

La progression se poursuit à l’US Open. Contraint de passer par les qualifications en raison de l’échéance de la clôture de la liste des joueurs entrant directement dans le tableau final, Shapovalov gagne ses trois matchs et s’offre le droit de participer à un premier Grand Chelem. En confiance, il franchit trois tours et fait étalage de tout son art face à Jo-Wilfried Tsonga, qu’il domine en un peu plus de deux heures sur le court Arthur Ashe. Il devient le plus jeune tennisman en 1/8 de finale à l’US Open depuis Michael Chang en 1989. Mais quelle est cette palette tennistique unique qui laisse tous les suiveurs du circuit rêveur d’admiration ?

La parole est à Mats Wilander : « Pour être
honnête à 100%, vous ne pouvez comparer Shapovalov à aucun autre joueur de son âge. Il est complètement à un autre niveau. C’est comme voir une combinaison de Nadal et de Federer à 18 ans. Il a la fougue et la vitesse de Nadal et la grâce de Federer. C’est incroyable. »
Le ton est donné. Shapovalov développe un art hybride combinant celui des deux maîtres à jouer. Il ne peut donc qu’évoluer dans la galaxie des plus grands. 

La virtuosité de son jeu détonne immédiatement. Les balles sont autant frappées qu’elles sont caressées. L’impression de facilité enveloppe chacun de ses coups dans une ouate invisible. Les gestes sont amples, déliés, propres. La fluidité des mouvements de Shapovalov génère des accélérations fulgurantes. La balle fuse, laissant souvent les adversaires sans réaction à 3, 4 mètres de celle-ci. Cette capacité à imprimer une très grande vitesse sans effort est manifestement la marque des prodiges. 

Une grande préparation caractérise le coup droit et le revers à une main de Shapovalov. Ce sont des coups qui peuvent s’insérer tant dans une phase d’attente que dans un schéma plus agressif. Mais le gaucher canadien est un joueur offensif de fond de court, à la faveur de son coup droit percutant. Il est également doté d’une vista impressionnante qui lui permet d’anticiper et d’avoir régulièrement un temps d’avance sur ses adversaires. Tout comme il est à l’aise à la volée et n’hésite pas à monter fréquemment au filet. Son titre en double chez les juniors à l’US Open en 2015 avec l’autre espoir canadien, Félix Auger-Aliassime, est révélateur de l’aisance de Shapovalov dans ce domaine du jeu. 

Au-delà de l’aspect technique, Shapo est un guerrier sur le terrain. On peut le voir serrer les poings dès le premier jeu d’un match et haranguer la foule au besoin. C’est un combattant de tous les instants, exigeant et tenace, ce que confirme le leitmotiv de son bracelet fétiche : « Don’t stop fighting. »

Le talent de Denis Shapovalov est immense. Cette combinaison de virtuosité et d’esprit de conquête en fait assurément un joueur singulier : son jeu cristallin et spectaculaire rompt l’éternel retour des schémas classiques de jeu. Il semble d’ores et déjà évoluer au-dessus de la grande majorité des joueurs du circuit, indépendamment des résistances actuelles. Par-delà le bien et le mal, sa route vers les sommets semble illuminée en pointillé.

© Peter Staples / ATP
© Peter Staples / ATP

Le Gai Savoir
Le court est une fête

Une autre facette de sa personnalité réside dans son état d’esprit éminemment atypique et positif. Le jeune loup canadien est tout aussi bien pugnace et extraverti qu’enthousiaste et relâché sur le terrain. Il est détendu, dans la concentration comme dans les gestes. Il en ressort une fraîcheur et une légèreté étonnantes, associées à un fighting spirit à toute épreuve.

Cette attitude accentue encore son charme auprès du grand public. Grâce à sa facilité à dévoiler ses émotions, il en faut généralement très peu pour que Shapovalov transcende un stade et mette le public dans sa poche. Il exalte souvent celui-ci en bondissant comme un kangourou après un point spectaculaire. Cela ne l’empêche pourtant pas de garder le plus grand respect pour ses adversaires sur et en dehors des terrains. Preuve si nécessaire de son tempérament de bon aloi, le Canadien s’est même excusé auprès des joueurs britanniques pour avoir, en raison de l’épisode malheureux d’Ottawa, gâché leur victoire en Coupe Davis.

Un caractère qui ne doit cependant rien à la maturité, mais tout aux fondements de sa personnalité. Déjà à Wimbledon en 2016, il gagnait le tournoi juniors en affichant une joie candide tout au long de ses matchs. Comme si la conscience de son fabuleux potentiel lui procurait une joyeuse sérénité sur le court, un gai savoir.

 

Ecce homo
L’avenir du tennis mondial

Désormais bien campé dans le top 50, l’éternel fan de Nadal est largement en avance sur les attentes placées en lui. Son palmarès encore vierge ne saurait tarder à se remplir, mais il a déjà considérablement marqué les esprits. À cet égard, deux prix lui ont été décernés par l’ATP pour la saison 2017 : la révélation de l’année, qui récompense le plus jeune joueur dans le top 100, ainsi que la meilleure progression enregistrée au classement.

Comme un symbole pour l’ATP, il incarne parfaitement la Next Gen, autant qu’il s’en distingue aisément par son style de jeu offensif et la joie qu’il affiche sur le court.

Le tennis actuel est à la croisée des générations : le top 4 est dorénavant recomposé en top 2 par les inusables Federer et Nadal, les nouvelles têtes du top 10 telles que Dimitrov et Thiem doivent encore concrétiser les attentes qu’ils ont suscitées, tandis que la Next Gen commence progressivement à prendre ses marques. Shapovalov s’apprête, sans précipitation, à bousculer la hiérarchie établie. Il a déjà franchi rapidement les échelons mais, grâce à une volonté de puissance stupéfiante qui émane de sa personnalité et de son jeu, il est promis à prendre les rênes du tennis mondial. Ecce homo, sur les courts.   

1 Il est né le 15 avril 1999.