Ce lundi 29 juin, sans cette foutue COVID-19, les meilleurs joueurs de la planète auraient dû sortir la tenue blanche exigée qui tranche avec le vert du gazon de Wimbledon. Pour tenter de combler, un peu, le manque, la version PDF de notre numéro 5 est entièrement disponible en lecture gratuite !

« Au touchtennis, tu peux être Roger Federer ! »

Par Mathieu Canac

© touchtennis.com

Enfants, les plus fougueux et moins disciplinés d’entre nous se laissaient parfois aller aux poussées d’adrénaline en bravant les règles du foyer familial pour jouer à la balle à l’intérieur de la maison. Transgression menant, plus ou moins régulièrement selon l’habileté de chacun, à l’accident suprême : le bris d’un vase. De quoi mériter une punition redoutée, aimable épée de Damoclès avec laquelle il était presque jouissif de flirter. Mais, à moins de parents dignes d’être interprétés dans Mindhunter, nul n’eut jamais le crâne fendu pour autant. Pourtant, il fut un temps où la dégradation d’un tel objet pouvait valoir un énorme coup de francisque sur la caboche – « Souviens-toi du vase de Soissons ! » Époque à laquelle cette cité trônait en tant que glorieuse capitale de la France. Ou plus exactement du Royaume des Francs. Déchue de ce statut en 508 ap. J.-C., Soissons n’est aujourd’hui « qu’une » sous-préfecture de l’Aisne. Néanmoins, dans un domaine, elle est redevenue capitale française. 

Emeric Démottié ne descend pas de la dynastie des Mérovingiens. Toutefois, comme Clovis, il a fait de sa ville une place-forte. Celle du touchtennis français. « Le quoi ?! », vous ois-je vous questionner. LE TOUCHTENNIS ! Cette version miniature du tennis dont les compilations de hot shots peuvent atteindre plusieurs millions de vues sur les réseaux sociaux. S’il en est encore à ses premiers pas dans l’Hexagone, ce sport se jouant sur un court de 12 x 5 mètres – 6 mètres en double – avec des raquettes de 21 pouces et une balle en mousse connaît un très beau succès en Angleterre. Son berceau. Là où il naît, en 2002, dans un jardin afin de divertir une petite fille. Celle de Rashid Ahmad. Puis, celui qui approche aujourd’hui la cinquantaine joue aussi avec des amis. De plus en plus d’amis. Au point de finir par organiser une compétition. « Nous avons fait le premier tournoi officiel en décembre 2007, la première Masters Cup, nous précise le père du touchtennis. Chose impensable pour moi, j’ai perdu en finale (rires) ! Alors, comme je voulais ma revanche, j’ai organisé d’autres tournois. Ainsi, un circuit est né et, petit à petit, il est devenu de plus en plus grand. »

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Pour divertir une petite fille ; ainsi naquit le touchtennis

Notamment grâce au potentiel viral des partages sur Internet. « On a commencé à publier des photos via Facebook et YouTube (Instagram n’existant pas encore), ajoute celui qui aime jouer de son personnage d’autoproclamé G.O.A.T. Les gens voyaient ça et m’écrivaient en disant : “Je peux te battre.” Alors je leur répondais : “O.K., venez tenter votre chance.” J’ai même eu deux étrangers qui sont venus chez moi. Je ne savais pas qui ils étaient. Je les ai laissés entrer et jouer. » Et, pour faciliter la croissance de son bébé, l’hospitalier Rashid Ahmad pense à un concept basique. Les idées les plus simples sont souvent les meilleures. « L’instauration du classement (dès 2007), a été un pas énorme pour l’évolution du touchtennis, explique-t-il. Parce que tout le monde voulait savoir jusqu’où il pouvait aller. » L’hameçon est lancé dans la marre des compétiteurs. « Nous rencontrions tout le temps des gens qui disaient : “Je veux être le numéro 1 mondial de touchtennis.” Encore aujourd’hui, on en voit sans arrêt (rires). »

La chose n’est pas si aisée. Certes, la progression est plus rapide qu’au tennis, mais quelques règles diffèrent. Par exemple, seul un service est autorisé. S’il est manqué, le point est perdu. En outre, une fois la balle lancée, le serveur est obligé de la frapper. « Nous ne tolérons pas ceux qui s’y reprennent à 10 fois avant d’engager », est-il écrit dans le règlement officiel parsemé d’humour. Les matchs se disputent en deux manches gagnantes, trois en Grand Chelem, de quatre jeux. Point décisif à 40/40, tie-break à 4 partout, le premier à 5 points l’emporte. Nul besoin de deux unités d’écart. En laissant courir vos doigts sur le clavier pour taper « Adam Hassan », « Alex Miotto » ou « Simon Roberts » – ces derniers étant respectivement anciens 747e et 884e à l’ATP –, vous aurez un aperçu de ce qui se fait mieux en matière de touchtennis. Des artistes capables de martyriser la mousse, de la desquamer peu à peu à chaque frappe en variant angles, effets, trajectoires et vitesse à une cadence folle. Marcus Willis, « vedette » et coqueluche éphémère du public de Wimbledon 2016, fait, lui aussi, de temps à autre, parler son toucher dans cette discipline.

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Indétrônables Anglais

« Pour moi, Simon Roberts (qui vit désormais à Dubaï, loin du circuit) est le meilleur, largement, estime Rashid Ahmad. Il est pratiquement injouable ! Le seul autre gars qui, je pense, pourrait le battre régulièrement, c’est Marcus Willis. » En nos contrées gauloises, nul ne peut prétendre détrôner ces empereurs. Les Anglais ont, pour l’instant, bien trop d’avance sur les peuples étrangers. Les deux premières épreuves françaises datent de 2018. Grâce à Romain le Mellay et Nizar Amirouch, respectivement organisateurs des tournois de Malestroit dans le Morbihan et d’Évreux en Normandie. Mais c’est en 2019 que le touchtennis réussit une belle avancée. En mars, l’ASPTT signe une convention avec Rashid Ahmad pour pouvoir créer des sections de touchtennis au sein de leurs clubs partout en France. Un accord scellé à Soissons sous l’impulsion d’Emeric Démottié. Notre Clovis contemporain faisant ainsi de sa ville la « capitale » française du touchtennis. Là où il devient reconnu comme véritable sport, fédéré.

« Le 12 mars, on a accueilli les Anglais pour signer la convention, raconte le jeune quarantenaire. On en a profité pour faire une démonstration qui a attiré un peu plus de 200 personnes ! On a fait une rencontre France – Angleterre. Gagnée par les Anglais, évidemment, emmenés par Adam Hassan. On appelle ces rencontres jouées par l’Angleterre face à d’autre nations l’Angelini Cup. Du nom du premier étranger ayant battu Rashid Ahmad. » Pionnier de la discipline en France, Emeric, guidé par sa passion, investit énormément de temps et d’efforts en dehors de son boulot de kiné pour l’aider à conquérir de nouveaux territoires. « Mais c’est mon bébé, j’y prends beaucoup de plaisir », confie-t-il dans un sourire. Un bébé né d’un coup de foudre dans l’âpreté d’une froide soirée d’hiver. « Je ne prenais plus du tout de plaisir au tennis, en plus j’avais mal au bras, détaille-t-il. Chaque fois que j’enchaînais deux matchs, je mettais trois semaines à m’en remettre. Puis, en décembre 2017 ou janvier 2018, je suis tombé sur une vidéo de touchtennis sur Facebook. Chaque fois que je la regardais, je me disais : c’est totalement dingue, ça joue à 3 000 à l’heure ! » 

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Soirée d’hiver et coup de foudre

À force de visionner des vidéos, sa main le démange. Elle a besoin de tenir cette mini-raquette, sentir le cordage gratter la mousse. Alors, quelques semaines plus tard, il achète du matériel sur le site officiel et frappe à la porte du Factory 5 de Soissons, un complexe d’activités sportives en intérieur. « J’ai pris mon courage à deux mains et je suis allé voir les deux gérants pour leur demander si je pouvais tracer un court, avec du scotch, se souvient-il. Ils étaient un peu interloqués, se demandaient ce que c’était, mais ils m’ont laissé faire un essai. Au pire, si ça ne fonctionnait pas, on enlevait le scotch et c’était terminé. » Avec son ami Rachid Elyajdaïni, celui qui l’aide dans cette aventure depuis le début, leurs cœurs sont conquis dès les premières sensations. « C’était en février 2018, se rappelle-t-il. On a tout de suite été sous le charme. D’emblée, on s’est dit : c’est un truc de fou, le potentiel est dingue ! Et on s’est mis à jouer plusieurs fois par semaine. » Le temps passe, et le court reste. La flamme dont ils brûlent attire des curieux voulant eux aussi tenter de faire des étincelles.

Parce que, au touchtennis, il devient possible de s’esbaudir et d’ébaubir l’adversaire en claquant des coups d’un autre monde. Celui des surhumains comme Roger Federer, Rafael Nadal et autre Serena Williams que nous, simples mortels, sommes incapables d’imiter sur un court grand format. « Nous pensons tous être très bons quand nous jouons au tennis, affirme Rashid Ahmad. Et puis, en nous voyant en vidéo, nous comprenons que nous ne sommes pas si bons que ça, que la balle avance très lentement. En étant honnête avec toi-même, tu te rends compte que tu ne seras jamais Federer. Que tu ne seras même pas Christophe Rochus, par exemple. Que tu n’auras jamais ce niveau. Jamais. Or, au touchtennis, tu peux être Federer. Tu peux être le gars qui lâche ces frappes hors du commun à chaque échange ! C’est ce que j’aime le plus. Pouvoir réussir des coups complètement fous, à la Kyrgios ! » Le nombre d’épris du touchtennis augmentant, Emeric Démottié décide de contacter la mairie.

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« Au touchtennis, tu peux être Roger Federer ! »

« Le Factory 5, où le court existe toujours, est une entreprise privée, explique-t-il. Il faut payer à l’heure pour jouer. C’est moins dans l’esprit du touchtennis. Rashid Ahmad veut que ce soit abordable pour tout le monde, à un faible coût. La mairie m’a mis en relation avec leur association sportive, et ils m’ont dit oui tout de suite ! Au service des sports, ce sont des gens que je connais depuis plus de 30 ans. Ils savent que si je m’engage dans quelque chose, ce n’est pas pour rien. Je leur ai montré des vidéos et eux aussi ont tout de suite saisi le potentiel du truc. Ils m’ont donné deux heures par semaine dans le gymnase. Depuis septembre 2018, tous les mercredis, j’anime une session de 21 heures à 23 heures pour une vingtaine de personnes en moyenne. » Conquérant, « Emeric-Clovis » ne s’arrête pas à ce succès. Il agrandit le territoire du touchtennis. Début 2019, il obtient la création d’une section au sein de l’ASPTT Soissons, ce qui lui permet de mettre en place une seconde séance hebdomadaire. Le premier club de touchtennis français est né. Pour s’éclater avec encore plus de monde.

Le touchtennis, c’est plus qu’un sport. C’est un état d’esprit. Celui du plaisir avant tout. « On promeut fun, fair-play et égalité, stipule le créateur Rashid Ahmad. Tout cela est très important pour nous, bien plus que taper dans une balle. » « Une fois que tu as goûté au touchtennis, tu ne peux plus t’en passer, ajoute Emeric Démottié. Par exemple, les tournois se jouent sur une seule journée (deux en Grand Chelem). Donc tu joues trois, quatre matchs, un peu plus si tu es bon, et tu passes un super moment. Tout le monde est sympa, tout le monde se parle, on fait des rencontres. Il n’y a pas de “je veux t’écraser”. On veut que ce soit convivial, on organise un grand repas le midi, tous ensemble. » Témoin de cette envie de communion : la mixité. Aucun tableau n’est réservé aux hommes. En plus de l’épreuve féminine, ces dames peuvent s’inscrire à la compétition « open » ouverte à tout le monde. Tenue début septembre 2019, la première édition du tournoi de Soissons – la Clovis Cup – a affiché complet. En plus de la présence d’Adam Hassam, alors no 1 mondial, 47 autres personnes se sont ruées sur les places disponibles. En quelques jours. 

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À la conquête de la France

Centre névralgique du touchtennis en France, l’ASPTT œuvre en faveur de l’expansion. De la décentralisation. « On a fait des formations ici (à Soissons), précise Emeric. On a fait venir des responsables de clubs ASPTT d’un peu partout. Mais surtout du quart Nord-Est de la France. C’est cette région qui va être un peu pilote. En août, un autre membre de l’ASPTT Soissons est parti faire une formation à côté de Bordeaux, et moi, je suis allé en Ardèche. Le but est de former des gens motivés pour qu’ils puissent ensuite animer des sessions comme je le fais à Soissons et lancer le touchtennis un peu partout dans les clubs ASPTT. » En région parisienne, Cergy et Pantin se sont révélés hautement intéressés. Représentant officieux de ce sport sur le sol tricolore, Emeric Démottié est très sollicité. « Tout le monde m’appelle, confie-t-il. Des structures privées, des clubs de tennis, pour me demander comment développer le touchtennis. » 

Au niveau mondial, le tennis petit format, survitaminé, est « joué dans 30 pays, affirme Rashid Ahmad. Après l’Angleterre, c’est en France, puis en Espagne et en Italie qu’il est le plus populaire. » Au pays des Ibères, c’est la fédération nationale de tennis qui s’attache à développer l’activité. Depuis 2019, la Corée du Sud a elle aussi un tournoi officiel. En accord avec Rashid Ahmad, l’homme qui rêve « de ne plus voir un seul Anglais dans le top 100 d’ici 5 ans. » Bien sûr, ne nous méprenons pas, il « ne désire pas que ses compatriotes échouent. » Il souhaite « qu’il y en ait toujours quelques-uns parmi les meilleurs, que le no 1 mondial soit anglais. Mais une telle révolution, ça voudrait dire que le touchtennis grandit partout », au point d’espérer permettre un jour à « des gens d’en vivre grâce à des jobs d’entraîneurs dans des clubs, par exemple. Ce serait absolument fou ! » Si le touchtennis venait à devenir aussi grand que dans les songes de son inventeur, il ferait sans doute le bonheur de bon nombre de parents collectionneurs de bibelots. Avec une balle en mousse, les dégâts de l’impétueuse progéniture seraient limités.

 

Zoom sur un confinement 3.0

Par Raphaël Iberg

Serena Williams, « Zoom Service » | © Art Seitz

A la mi-mars, la plupart des pays européens, dont la France, la Belgique et la Suisse, basculent vers un confinement, semi-confinement ou encore une situation extraordinaire, selon la sémantique du lieu dans lequel vous vous trouvez (soudain enfermé). Certains sont « en guerre », d’autres préconisent d’avancer « aussi rapidement que possible et aussi lentement que nécessaire ». On vous laisse le soin d’identifier laquelle de ces deux saillies provient du gouvernement d’un pays neutre, chantre du compromis qui ne vexe personne s’il en est. Les écoles, les restaurants, les bars, les commerces non alimentaires et… les installations sportives ferment. Impossible de jouer au tennis à quelque niveau que ce soit, et encore moins au rythme effréné du circuit professionnel. Si les clubs de tennis, certaines écoles et autres lieux de vie sociale et de shopping ont pu timidement rouvrir le 11 mai, moyennant des mesures presque aussi draconiennes que les règles de bienséance dans un salon du All England Club et des effectifs aussi réduits que l’affluence des grands soirs au Stade Louis II, la route est encore longue. Surtout si celle-ci doit traverser de multiples frontières, transiter par de nombreux aéroports et déplacer des foules cosmopolites de continent en continent. Les grands cirques de l’ATP, de la WTA et de l’ITF – pour une fois sur la même longueur d’ondes, à un électron libre parisien près – ont donc dégonflé leurs chapiteaux. Leurs dompteurs de petites balles jaunes prennent leur mal en patience en s’efforçant de ne pas tourner en rond comme des lions en cage. Mais que font-ils au juste ?

 

Ils prennent l’apéro pour tromper l’ennui du confinement

Franchement, on se sentirait mal d’essayer de résumer en quelques lignes tout le génie d’un StanPairo. Si vous suivez le tennis, il est impossible que vous n’en ayez pas vu d’extraits, lu des résumés ou carrément dévoré une double page dans le plus grand canard sportif hexagonal. Et ça c’est si vous n’avez pas bu ces réunions jusqu’à la lie, cocktail et bloc-notes à l’appui, après une semaine entière d’attente infernale. Se connecteront-ils ? C’est donc ça le manque. Bref, nous ne leur ferons pas l’injure de réduire leurs grands crus à un pauvre condensé frelaté car seuls les deux gais lurons de la quarantaine virtuelle savent doser ce savant mélange d’ivresse et de soudaine sobriété technico-tactique qu’ils ont su nous proposer de semaine en semaine. Et si, contre toute attente, vous n’avez jamais entendu parler des StanPairo et que vous lisez ces lignes, c’est probablement que vous venez d’ouvrir un magazine inconnu par erreur chez votre coiffeur (on y voit goutte avec ces masques). Fermez-le vite et abonnez-vous à Stan Wawrinka et Benoît Paire sur Instagram. Quand la deuxième vague dont tout le monde parle autant que d’une première victoire masculine française à Roland-Garros depuis 1983 (même si la seconde risque de se faire attendre plus que l’autre) pointera le bout de son nez, ce sera déjà ça de fait.

 

Ils travaillent sur leur reconversion dans les médias au cas où

Le 22 avril, Roger Federer faisait mine de réfléchir à haute voix sur la possibilité d’unir les circuits ATP et WTA. Quand vous le faites sous la douche entre deux performances vocales dignes d’une éviction de la Star Ac’ en première semaine, ça ne mange pas de pain. Quand le Swiss Maestro reçoit l’écho de ses 12,7 millions de twittos, c’est autre chose. Connaissant la communication du Bâlois, généralement aussi bien huilée que la peau de Dominika Cibulkova sur ses stories Instagram en direct de son yacht estival, on ne peut s’empêcher de penser que tout cela est finement orchestré. Surtout quand douze jours plus tôt, on a déjà assisté à une première union virtuelle entre les deux instances genrées du tennis, via Tennis United.

Kim Clijsters, Roger Federer, Martina Navratilova et Andre Agassi | © Art Seitz

Tennis United, c’est l’émission hebdomadaire des stars du tennis confinées, chapeautée par les chaînes YouTube de l’ATP et de la WTA et présentée par le duo américano-canadien Bethanie Mattek-Sands – Vasek Pospisil, spécialistes de double par ailleurs (voilà qui tombe décidément très bien). Tout ce petit monde travaille bien sûr à distance, comme il se doit (les 2555 km qui séparent l’Arizona de la Colombie-Britannique respectent tout juste les normes édictées par l’OMS). Chaque semaine, outre une sélection des meilleurs challenges vidéos et autres clowneries du Web, on a droit à la réalité de la quarantaine d’une brochette de vedettes de la petite balle jaune (et parfois d’autres sports), de Sofia Kenin à Stefanos Tsitsipas en passant par Andy Murray et Wayne Gretzky. Et c’est là que le bât blesse un chouïa. On l’a vu à travers le gouffre qui s’est creusé entre les propos de Dominic Thiem (lui aussi invité par l’émission qui nous occupe) sur les fonds alloués aux joueurs moins bien classés et le témoignage vidéo d’Inès Ibbou : la notion de réalité a une sale tendance à différer entre le gotha du tennis planétaire et les déshérités des bas fonds du classement mondial.

Les cinq premières minutes de l’épisode initial sont un condensé de la déconnexion (un comble pour un show tourné via une plateforme de visioconférence et disponible online) entre l’élite du jeu et sa base. On commence par une visite exhaustive des installations ultra modernes dont disposent nos deux présentateurs dans leurs domaines qui s’étendent sur ce qui ressemble furieusement à la superficie du Luxembourg. Court de mini-tennis, salle de fitness, jacuzzi, terrasse qui pourrait accueillir trois mariages en simultané tout en respectant les règles de distanciation sociale en vigueur, vue à couper le souffle d’Eole en personne. Difficile dans ces conditions de croire au discours de Mattek-Sands en introduction de l’épisode pilote : « Maintenant plus que jamais, nous avons besoin de nous rejoindre et de nous entraider. Je pense qu’il est temps que les circuits se réunissent pour montrer comment chacun gère la situation de l’intérieur. » On imagine tout de même que la plupart du commun des mortels a eu – par obligation – d’autres priorités que dénicher la dernière recette de cuisine à la mode auprès de son influenceuse préférée sur les réseaux sociaux. Mais ça, Tennis United ne nous le dira pas. Et finalement pourquoi pas. On avouera volontiers que ces privilégiés de la raquette nous ont bien fait marrer épisode après épisode malgré tout. Et réunir par le (sou)rire, c’est déjà une vocation fort louable à l’heure où notre monde semble profiter de la crise du coronavirus pour imploser de toutes parts (même si l’épicentre de beaucoup de séismes semble se trouver dans un Bureau qui ne tourne décidément pas rond).

Il serait par ailleurs foncièrement malhonnête de notre part d’ignorer la tribune offerte par Tennis United à Frances Tiafoe, Taylor Townsend, Coco Gauff et bien d’autres dans le cadre du mouvement #BlackLivesMatter. C’est un début d’inclusion. Laisser les voix des seuls acteurs du tennis qui peuvent réellement comprendre ce que cette lutte signifie au quotidien s’exprimer librement, sans entrave, introduction ou même commentaire de la part des hôtes habituels du programme est encore mieux. Notre paire nord-américaine de double mixte a encore jusqu’à la fin juillet (au moins) pour faire de même avec les anonymes du circuit situés au-delà de la 100ème place mondiale et ainsi perpétuer ce processus d’inclusion vanté dès les premières secondes de l’existence de leur nouveau terrain de jeu virtuel.

 

Ils préparent le fameux « monde d’après »

Impossible de ne pas citer le numéro 1 mondial, Novak Djokovic. Le Serbe serait probablement également assez bien classé au hit parade des influenceurs des réseaux sociaux avec ses 7,3 millions de followers sur Instagram. Malheureusement pour le Iznogoud du tennis, celui qui cherche à être calife à la place des deux califes depuis plus de 10 ans maintenant, il reste loin derrière Roger Federer (7,6 millions de followers) et surtout Rafael Nadal (9,3 millions) au niveau popularité. Comme dans la vraie vie en somme. Si on vous parle d’Instagram, c’est que la plateforme de partage de photos (mais pas que) semble être le point de ralliement de toutes les célébrités et leurs fans depuis la fermeture des stades, salles de spectacles et autres points de rassemblement de masse. Ou alors c’est parce qu’on n’a toujours rien compris à TikTok du haut de notre grand âge qu’on vous affirme cela de manière péremptoire, allez savoir. De la séance de gymnastique du duo improbable Venus Williams – Alexander Zverev aux interview décalées de Naomi Osaka en passant par des parties de ping pong ou de tennis virtuel endiablées (et commentées) entre Gaël Monfils et Elina Svitolina, il était impossible de s’ennuyer ce printemps.

Roland-Garros 2017 | © Ray Giubilo

On en revient à Djokovic qui lui, a utilisé sa plateforme pour promouvoir des gourous de la méditation et autres théories plus ou moins fumeuses, ainsi que quelques insinuations anti-vaccin d’un goût plus que douteux. Mais en réalité, on le soupçonne de tenter de détourner notre attention alors qu’il est en train d’activement préparer l’après. Cet après risque de plus en plus de débuter par une phase de huis clos, si les tournois de la seconde partie de l’année comptent avoir une chance de se disputer. Le huis clos, c’est un peu le Graal pour Nole. Federer et Nadal ne seraient plus adulés dans tous les stades du monde. Lui, le Djoker perpétuellement incompris, ne serait plus hué par personne. Il n’aurait plus l’esprit obnubilé par cette quête d’un amour inaccessible et pourrait enfin concentrer toute sa volonté sur un but, un seul : tous les records tangibles détenus par ceux dont les aspects plus immatériels ne seront jamais égalés par le natif de Belgrade. Et si l’Empire de Fedal ne tenait qu’à ce détail qui n’en est pas un face aux invasions venues des Balkans ?

L’éternel faire-valoir des deux titans n’a en tout cas pas perdu ses talents d’acteur pendant ce lockdown. Prêt à tout pour cacher ses réels desseins, il est même allé jusqu’à déclarer aux médias de son pays que les protocoles sanitaires envisagés pour une tenue hypothétique de l’US Open à la fin août étaient tout simplement trop extrêmes pour qu’il s’y plie. Tout en doutant de la tenue de quoi que ce soit cet automne dans la Grande Pomme, plus connue pour ses fosses communes que pour ses attractions touristiques ces derniers temps, gageons que notre ami Novak sera le premier à l’aéroport si d’aventure on se trompait pour la 734ème fois dans nos prédictions de docteur amateur ès COVID-19 depuis la mi-mars.

 

 

Nick Kyrgios

Rappeur né

Le joueur australien n’a encore jamais intégré le Top 10. Pourtant, il est l’une des attractions principales du circuit. Son talent brut et son franc-parler ne laissent personne indifférent. A la fois génial, fou et impertinent, il bouscule le cadre et les conventions, à la manière des tenants de la culture hip-hop.

Par Rodolphe Cazejust

Open d'Australie 2020 | © Ray Giubilo

« In the ghetto, in the ghetto… »

Le jour se lève à New York. Les seventies s’éveillent, réveillées par un nouveau genre musical. Le disco est tout neuf, mais son univers insouciant et léger envahit déjà les boîtes de nuit et fait danser Manhattan et Brooklyn. Pourtant, à quelques kilomètres, dans les rues du Bronx et d’Harlem, les communautés noire et portoricaine souffrent. Le chômage de masse s’intensifie, la drogue et la violence aussi. Les gangs fleurissent et les quartiers s’embrasent . Bizarre, bizarre, le monde est devenu un sacré foutoir , mais aucun chanteur disco ne s’attardent sur les ghettos.

En août 1973, tout va changer. Dans le South Bronx , une fête s’organise au sous-sol d’un immeuble. Derrière les platines, Clive Campbell, alias « DJ Kool Herc », a l’idée de mixer deux vinyles  identiques pour en isoler la section rythmique. Et sur un titre de James Brown , il invente une technique révolutionnaire, à l’origine d’un nouveau courant musical et artistique, qu’on appellera plus tard le « hip-hop ». Accaparé par son mix, il est contraint de lâcher le micro au profit de ses potes, qui enchainent les rimes. Leurs textes, plutôt déclamés que chantés, racontent la réalité du quartier, la détresse économique et la misère sociale.

Au même moment, de l’autre côté de l’East River, dans l’arrondissement du Queens, l’US Open démarre sa 93ème édition. Au cœur de Forest Hills, un autre sujet sociétal occupe le monde de la petite balle… blanche, à l’époque. Pour la première fois, le tournoi offre le même montant aux vainqueurs dames et messieurs. Les heureux gagnants cette année là viennent de loin : John Newcombe et Margaret Smith Court. Ils sont Australiens et réussissent l’exploit de s’adjuger les titres en simple et en double. Un braquage loin d’être anodin, si tant est qu’on croie un tant soit peu aux signes du destin. Car s’il existe un joueur de tennis qui aurait pu se fondre à merveille dans cette ambiance créative et participer à l’émergence de cette nouvelle culture urbaine, il s’agit bien d’un autre Australien, plus contemporain : Nick Kyrgios !

Rapper’s Delight

Oui, Nicholas Hilmy Kyrgios, de son nom complet, aurait fait un délicieux rappeur. Son pseudonyme, « Kygs », sonne comme un blaze de DJ ou le nom de scène d’un MC, « Master of Ceremony ». Dans cette uchronie, il n’y a pas de hasard, preuves à l’appui. Savez- vous dans quel pays est né le précurseur new-yorkais du graffiti, l’une des cinq disciplines du hip-hop ? Bingo ! En Grèce, le pays d’origine de Nick Kyrgios par son père, dont le métier n’est autre que peintre décorateur, ça ne s’invente pas ! Le graffeur, lui, s’appelle Demetraki et son tag – le diminutif « Taki 183 » – a inondé les rues de « Big Apple » dans les années 1970. Une empreinte majeure que ne laisseront sans doute pas les autographes du tennisman australien, la comparaison s’arrête donc là.

Alors, quelle personnalité aurait pu incarner Nick Kyrgios, dans cette période de troubles, où le graf était totalement réprimé et le rap en gestation ? La réponse claque, au même titre que ses doigts fantasques : Grandmaster Flash, l’un des pionniers du hip-hop, dans la famille des disc jockey. Né à la Barbade en 1958, Joseph Saddler, de son vrai nom, n’avait que 15 ans lorsqu’il a commencé à animer les blockparties du Bronx. Une précocité analogue à celle manifestée quarante ans plus tard par la comète australienne, d’abord ancien numéro un mondial dans la catégorie junior, puis auteur d’une performance rarissime avant même ses 22 ans : mettre au tapis, dès sa première tentative, Nadal, Federer et Djokovic, soit l’intégralité des membres du « Big 3 ».

Grandmaster Flash | CC Southbank Centre via : flic.kr/p/o1PPU9 | licence : creativecommons.org/licenses/by/2.0/

Encore teenager, Flash développe diverses techniques de deejaying et popularise un procédé aujourd’hui réputé : le « scratching »En un tour de main, il parvient à jongler avec les tubes de Chic, Blondie et Queen. Une créativité évidente qui repose sur une matière première préexistante. Là encore, le parallèle avec Nick Kyrgios s’impose. Son style de jeu, déroutant et aventureux, arpente un solide chemin tracé par les anciens . Deux exemples caractéristiques : le « tweener » de Guillermo Vilas et le service à la cuillère de Michael Chang. Comme le DJ américain dans le registre musical, le génie australien s’inspire des subterfuges échafaudés par les légendes du tennis, avant d’en livrer une version personnalisée.

« Nick est extrêmement doué », résume l’ancien numéro un mondial, Lleyton Hewitt. « Sa capacité à créer du jeu est remarquable. C’est même parfois trop facile pour lui ». L’analogie vaut aussi pour leurs qualités, pour le moins semblables. A l’habileté de Flash, capable de scratcher avec ses pieds, « Kygs » réplique avec dextérité en alternant frappes lourdes et amorties soignées. A sa façon, le tennisman est lui aussi un grand maître du changement de rythme : il hypnotise ses adversaires en revers, puis se mue en super cogneur et balance soudainement un missile en coup droit, rapide comme l’éclair !

The Message

Grandmaster Flash se souvient parfaitement du jour de ses découvertes : « J’avais la sensation que j’allais trouver la solution, et après avoir essayé pas mal de choses, j’ai posé mes doigts sur le vinyle. Je l’ai laissé tourner, puis je l’ai arrêté. Je l’ai laissé tourner une nouvelle fois, puis je l’ai encore arrêté. Et là je me suis dit : “Je peux totalement contrôler ce disque” ! » 

Accélération, décélération. Le DJ comme le tennisman cherchent à maîtriser le tempo car ils préfèrent mener la danse. Seule différence : Flash régule les disques, « Kygz » les balles de tennis. Si l’un marque le beat et l’autre dicte le jeu, ils endossent un seul et même costume, celui du porte-drapeau. Le DJ est en effet un chef de bande, accompagné par cinq fidèles manieurs de mots, les « Furious Five ». L’Australien est également à la tête d’un gang mythique, qui réunit les tennismen enragés, autant talentueux qu’impétueux. Parmi les membres actuels de cette bruyante association de malfaiteurs, dénonçons sans crainte Fabio Fognini, Bernard Tomic, Alexander Bublik, Daniil Medvedev ou encore Benoit Paire. Le petit jeu favori des sociétaires de ce club officieux consiste à casser des raquettes, et leur doctrine à viser les lignes blanches au risque de franchir… la ligne rouge. Mais parfois, derrière ces dérapages, se dégage un message, l’expression d’une souffrance, d’une différence.

Kyrgios, Fognini, Tomic, Paire, Medevdev et Bublik | Montage de Rodolphe Cazejust, photo de base de Scott Lynch via : flic.kr/p/gS6oN8 | Licence CC BY-SA 2.0 : creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0/

Celles de Kyrgios remontent à l’enfance. Jusqu’à l’adolescence, le petit Nicholas était grassouillet et souvent moqué. Son frère Christos raconte : « Nick était joufflu, gros et lent. Rapidement épuisé. Ses coachs lui disaient qu’il n’allait jamais percer. » Aujourd’hui, la plaie a cicatrisé mais « Big Nick » continue de hurler. Un cri de désespoir, comme celui poussé par les jeunes afro-américains parqués dans les ghettos du Bronx, relaté par Grandmaster Flash et ses furieux amis dans le morceau The Message. Le texte évoque la pauvreté et la criminalité qui règnent dans ces quartiers. La métaphore choisie par les auteurs pour représenter cette « zone » ? Une jungle, dont il est presque impossible de s’échapper : « It’s like a jungle sometimes, it makes me wonder how I keep from going under. » 

La jungle, pour Kyrgios, c’est le circuit ATP. Il ne s’y sent pas à l’aise, et sa colère, son mal-être, résonnent étonnamment dans ces paroles qu’on l’imagine volontiers prononcer : « Don’t push me cause I’m close to the edge, I’m trying not to loose my head. » (« Ne me pousse pas car je suis proche du bord, j’essaie juste de ne pas perdre la tête. ») Il faut dire que l’Australien parle beaucoup : sur le court, en conférence de presse ou par le biais des réseaux sociaux. Son style est pour le moins brut. Et son ton généralement cinglant. Lisez plutôt cet échange savoureux, mais vigoureux, à l’issue de sa défaite contre Rafael Nadal à Wimbledon en 2019.

– Question du journaliste : « Regrettez-vous de ne pas vous être excusé d’avoir tiré sur votre adversaire dans le troisième set ? »
– Réponse de Nick Kyrgios : « Pourquoi devrais-je m’excuser ? »
– Parce que c’est l’usage, non ?
– Quel usage ?
– Au tennis.
– Ah bon ?
– Quand vous touchez quelqu’un avec la balle…
– Je ne l’ai pas touché, seulement sa raquette. Et pourquoi devrais-je m’excuser ? J’ai gagné le point.
– Cela n’a pas plu à Nadal.
– Et alors ?
– Vous aviez l’air de vouloir le viser…
–  Je m’en fiche. Pourquoi devrais-je m’excuser ? Combien a t-il remporté de Majeurs ? Combien a t-il gagné sur son compte en banque ? Je pense qu’il peut supporter une balle dans la poitrine. Je ne vais pas m’excuser pour ça. »

Une rhétorique qui s’apparente au discours acerbe de certains rappeurs. Comme eux, Nick Kyrgios n’a pas la langue dans sa poche. Telle est l’autre facette du Docteur Jekyll et Mister Hyde du tennis, pas seulement DJ mais aussi MC.

La suite au prochain épisode .

 

Cet article est disponible en podcast, tout en musique, ici.

 

 

“Prolonger l’échange” : la devise de Courts se révèle aujourd’hui plus indispensable que jamais. Pour égayer plus encore votre retour sur les courts, nous vous offrons l’intégralité de notre quatrième numéro en lecture entièrement gratuite. Nos courts sont aussi et plus que jamais les vôtres”.

Des hiéroglyphes sur mon carnet

Par Franck Ramella

Notes du journaliste Phillippe Bouin.

« À quoi bon ? », se demanderont les mauvaises langues. À quoi bon tout pointer, jusqu’à la plus anonyme d’une deuxième balle du quatrième point du troisième jeu du premier set, quand vraiment plus rien n’y oblige ? Plus personne ou presque ne prête aujourd’hui attention à la restitution du compte rendu exhaustif d’un match. Long, ennuyeux, dépassé, dit-on. Il faut faire court et vite, people plus que technique. Dans le monde frétillant des nouveaux médias numériques, le suiveur est rivé au desk, les yeux sur tous les écrans de tous les matches, pour assurer la réactivité sur le web et twitter à gogo. Il est partout, et nulle part. Oui, pourquoi se noyer dans les détails alors qu’un GIF resituera mieux que tout l’atmosphère d’une rencontre ? Pourquoi s’échiner à synthétiser sur papier le revers court croisé (rcc ou revcoco ou bhcc, on y reviendra) à 4-4, 30-40 à grand renfort de points d’exclamation et/ou de surlignages à gros traits alors qu’un appel aux nouvelles techniques – dans l’intranet du site d’un tournoi – permettra de commander ledit point pour le revisionner pépère à l’écran ? 

Et pourtant, si. Le carnet, secondé par son bic (quatre couleurs, c’est mieux), reste encore le meilleur ami des reporters, même les plus verts et les moins papivores. Personne ne regarde un match en freestyle avec sa mémoire comme seule alliée. Tout le monde écrit quelque chose, fébrilement ou pas. Et toujours dans des proportions bien supérieures aux besoins requis. La prise de notes, comme jadis à l’école, reste l’éternel et indispensable pense-bête. Cet exercice, primordial, dit tout de celui qui la rédige. L’analyse y distingue le névrosé, le maniaque, le distrait, l’appliqué, le pointilleux, l’artiste ou le négligent. Celui qui, d’un coup, peut restituer le pourcentage de deuxième balle dans les trois derniers jeux du match n’est pas loin de rendre la copie parfaite. Un autre vous dira combien chaque point aura fourni d’échanges : celui-là est incontestablement le champion du monde. 

Mieux qu’un traceur GPS, la lecture des notes d’autrui vous signalera quand il s’est absenté, si le score passe brutalement de 1-2 à 3-3 sur la feuille blanche (pause pipi ?). Ou s’il a travaillé dans les conditions d’une deadline trépidante, au vu des mots bâclés qui commencent à s’envoler sur la copie en forme de hiéroglyphes inachevés, en suivant la courbe du palpitant de son auteur qui doit tout à la fois suivre le match et écrire son article. 

Il n’y a pas plus fidèle qu’une prise de notes pour prouver l’univers géométrique, mathématique et artistique du tennis. Les chiffres et les lettres s’imbriquent dans ce qui peut ressembler à des gribouillis ou des estampes. On y traque le scoring, les séries de points consécutifs, le pourcentage de premières balles dans un jeu à forte tension, le nombre de balles de break sauvées, l’archivage des aces, le minutage des instants fatidiques, la multiplication des jeux blancs, la tendance lourde en fautes directes de revers. Tout l’art du reporter-
robot est de synthétiser ces données pour qu’elles soient toutes analysables en un coup d’œil à la fin, quelle que soit la durée du match. 

Notes du journaliste Kaoru Takeda.

Presque tout un art quand on connaît la multiplication des temps de jeu dans un match de tennis. L’objectif – et la raison première de la prise de notes – est de tout noter pour ne rien rater du ou des moments essentiels d’une rencontre qui peuvent intervenir à n’importe quel moment. Parfois, le premier point est celui qui va tout déterminer. Le « shift ot the momentum », comme disent les Anglais, peut aussi se cacher dans la jungle du deuxième set. 80 % des interactions d’une rencontre peuvent être déterminantes. Mais seules quelques-unes d’entre elles feront la différence. Raison de plus pour tout noter, afin d’être sûr d’extraire la substantifique moelle d’une partie qui peut partir dans tous les sens. 

Le reporter fait aussi appel à la prise de notes – il ne faut pas s’en cacher – pour être bien sûr de rester concentré dans cet univers parfois anesthésiant d’une balle qui ne cesse de voler au cours de matches qui ne cessent de s’enchaîner. Pour garder le contrôle d’une attention qui peut s’égarer dans les tribunes, vers les nuages ou au plus près de son téléphone portable, le pointage méthodique de tous les points reste un moyen plus dynamique que l’absorption d’un double café serré. 

Reste à savoir comment dompter son art de la synthèse et du gribouillage. On a l’impression de lire parfois un message codé en temps de guerre. FD CD ll (faute directe en coup droit long de ligne) ; BH UE (backhand unforced error) ; SG (service gagnant) ; Co (coup droit out) ; e (échange) ; Vf (volée filet) ; BB (balle de break)… et on en passe. C’est un langage universel, mais tout le monde adopte ses propres codes. Un voisin ne pourra jamais copier pour s’y retrouver dans le décompte d’une partie. Il y a mille manières de nommer les choses. Une double-faute sera DF pour les uns (un grand classique, certes), mais aussi X pour d’autres. Sans parler des Japonais qui brisent tous les codes. Un petit rond vide pour un coup gagnant, un petit triangle pour signaler une faute directe, un triangle noirci pour une double-faute, et un XX pour le break : nous voilà plongé dans un univers poétique qui détonne avec les rendus plus cliniques en pattes de mouche ou abréviations. 

Certains arrivent à tout faire tenir en une ou deux pages, éclairées de touches de couleur pour alerter sur les moments forts, souvent les balles de break ou les balles de match. D’autres s’étendent sur plusieurs pages d’un petit carnet d’une écriture uniforme, sans aspérité, parfois même sans revenir à la ligne à chaque nouveau jeu, au point qu’on se demande comment ils arrivent à redonner du sens à ce magma. Mais ils y arrivent. S’il fallait signaler ceux qui auraient pu faire école dans l’art de l’extraction des données d’un match, on nommerait Philippe Bouin, l’ancienne plume de L’Équipe, à qui on rend toujours hommage en s’attelant au « bouin par bouin » – lire point par point – avant les gros matches pour tenter de rester aussi précis qu’il l’était. On pourrait aussi conseiller aux nouveaux la patte de l’Italien Ubaldo Scanagatta, qui tout au long de ses carnets de Grand Chelem archivés (il en a 151…) duplique sa façon bien à lui d’aligner les points du serveur au-dessus d’une ligne (et ceux du receveur en dessous), de compter le nombre de points de l’un ou de l’autre dans un jeu (4-1 à 40-15) pour les consigner en fin de set, d’encercler l’initiale de celui qui perd son service, etc.

Et l’émotion dans tout ça ? Oubliée dans cet univers pointilleux où s’enchaînent les 30, les 15, les gros points noirs (et les petits), les cercles et les carrés ? Un point d’exclamation bien senti, parfois, en dit beaucoup, certes. Mais ce serait oublier l’ajout d’une marge aux côtés de cet alignement des scores et des points. Pour une fois, tous les suiveurs sont d’accord. C’est là, dans cet espace réservé, qu’ils placent les remarques en tout genre qui humaniseront leur transcription mécanique.

Notes prises par le journaliste Ravi Ubha lors de l'Open d'Australie 2019 pendant le match opposant Milos Raonic à Alexander Zverev.

Marion Toy :

le tennis au pays des merveilles

Par Nathalie Dassa

Match point © Marion Toy

Mári Dimitrouli, alias Marion Toy, explore l’univers du sport et des loisirs dans des jeux visuels pop qu’elle définit comme de l’art conceptuel surréaliste. Portrait et échange pétillant avec cette artiste grecque, fan de tennis, qui réinvente les sports de raquette.

Coming Through © Marion Toy
Coming Through © Marion Toy
Coming Through © Marion Toy
Coming Through © Marion Toy

L’art et le tennis se trouvent parfois des affinités inattendues. C’est d’ailleurs un des passe-temps favoris de Mári Dimitrouli qui aime jouer à brouiller les frontières entre l’art et le quotidien. Originaire d’Athènes, cette directrice artistique et photographe amatrice, passée par le design graphique, propose des captations pop et surréalistes nées d’expérimentations avec les couleurs, les formes et les idées, tout en conservant la mode comme point d’ancrage. En 2013, elle crée Marion Toy et son monde fantaisiste et vitaminé. Ouvrir de nouvelles perspectives, c’est son leitmotiv. Ses clichés et ses autoportraits dévoilent ainsi toutes sortes de scénarios fantasques qu’elle met en scène avec « beaucoup de patience et de joie ». 

Napoleon © Marion Toy

Service gagnant

Du concept à la direction artistique, en passant par les créations en papier, le stylisme, le maquillage et les prises de vue, Mári Dimitrouli est une femme-orchestre qui gère tout quand elle ne fait pas appel à un photographe. L’Athénienne manie l’art subtil des assemblages d’objets hétéroclites et d’icônes du quotidien. L’irrationnel et l’humour côtoient ainsi à merveille l’univers du sport, des loisirs, de la pop culture, du fooding et des marques. À l’image de sa série « Coming Through! » qui fait de la raquette de tennis une broyeuse d’accessoires (brique Lego, 45 tours, dinosaure ou donut), les transformant en Adidas Originals Superstar Supercolor de Pharrell William. La Superga est aussi aux premières loges, devenue ici du dentifrice sur une brosse à dents géante en papier. De même, la balle jaune s’émancipe de ses fonctions premières pour se dévoiler sous des apparats loufoques entre bigoudis, citron pressé et jus de nattes. Sa consœur en tennis de table préfère, elle, exhiber sa rondeur sur une raquette portée en épaulettes napoléoniennes. Ailleurs, cette même petite raquette se métamorphose en un jardin verdoyant, le temps d’un thé pour une Alice contemporaine en mode athleisure. L’artiste grecque laisse libre cours à son imagination pour créer une passerelle entre le monde de l’enfance et celui des adultes grâce à la pertinence du sport. Des moments de féérie submergés par des tons pastel vibrants. 

Alice © Marion Toy

L’art du jeu

Si son attrait pour l’univers tennistique est intarissable, Mári Dimitrouli étend son champ créatif à d’autres activités dans un portfolio des plus attrayants : chevaux de courses qui galopent sur des gambettes ; cheerleader à tête de pompon ; ballon de basket dont les traits deviennent des rubans de pâte à déguster ; voitures de rallye miniatures en guise de masque contre le coronavirus. Ses créations cultivent un sens de l’émerveillement qu’elle a réussi à façonner avec un appareil photo sans miroir, une lampe flash externe et Photoshop pour de légères retouches finales. Son inspiration, elle la puise partout, dans toutes sortes de détails. Elle communique ainsi avec panache son humeur, ses envies et son esthétique, sans jamais renoncer à ses aspirations conceptuelles. Des images qui activent les zygomatiques et invitent à interagir. Si Marion Toy reste un projet parallèle, elle espère que ce nom de scène deviendra à terme sa principale occupation. On le lui souhaite.

Pattern Alice © Marion Toy

Courts : Pourquoi « Marion Toy » ? 

Mári Dimitrouli : Je pense que j’avais besoin d’un nom artistique à l’image de mon humeur créative quand tout a commencé. Je voulais jouer, créer des objets amusants, expérimenter avec des couleurs vives et des concepts surréalistes. « Marion » était le surnom que m’avait donné un très bon ami à moi, c’est donc resté, et « Toy » exprime avant tout le plaisir de jouer ! J’avais avoué à un ami que ce projet était un prétexte pour continuer à m’amuser avec des jouets tout en vieillissant.

 

C : Quelle a été l’étincelle dans ce travail que vous définissez comme de l’art conceptuel surréaliste ? 

M.D. : Le surréalisme est devenu une partie de mon identité créative sans aucun effort personnel, comme si ça y était inhérent. Dès l’enfance, j’ai été fascinée par les scènes de films et les tours de magie. Cela a dû sans doute grandir en moi et j’ai trouvé la façon de concevoir mon propre monde. Le surréalisme est également un excellent moyen de raconter une histoire à travers des codes. C’est comme inventer une langue que chacun traduit à sa manière.

 

C : Dans votre portfolio, il y a une ligne directrice : la mode. Mais vous aimez particulièrement explorer les domaines du sport et des loisirs, comme le tennis et le ping-pong. Qu’est-ce qui vous plaît dans les sports de raquette et leurs accessoires ? 

M.D. : C’est vrai que j’ai une obsession pour le tennis et le tennis de table, car l’un de mes principaux objectifs est de créer des visuels surréalistes avec des accessoires facilement reconnaissables. Les raquettes et cette fabuleuse balle jaune ont un design exceptionnel et intemporel. Ils sont devenus des symboles. C’est donc un excellent moyen pour moi de créer des images qui altèrent l’utilisation de ces objets connus, comme par exemple la raquette de tennis et la déchiqueteuse dans ma série « Coming Through! » ou la raquette de ping-pong en épaulettes dans « Napoléon ». Je prévois d’ailleurs de créer une table de ping-pong DIY parce que jouer me manque vraiment.

 

C : Comment est née justement l’idée de cette série sur les Adidas Originals Superstar Supercolor ? 

M.D. : Je voulais créer ma première série avec un placement de produit impliquant une raquette de tennis qui fonctionne comme une déchiqueteuse. Cette idée est restée dans ma tête pendant plus d’un an et ces sneakers étaient exactement ce que je cherchais. Tout comme la raquette, les baskets aux trois bandes sont devenues un symbole. Le fait qu’elles n’aient qu’une seule couleur a fait fonctionner mon concept de broyeur. Ces clichés sont le résultat d’un travail acharné sur la fabrication des accessoires. Mon ami et photographe Panos Georgiou a pu me fournir les sneakers, alors je me suis dit que ce serait une belle opportunité de travailler ensemble. Les retours ont été incroyables, je suis vraiment ravie du résultat.

 

C : L’illustration vintage de la Superga est tout aussi fun et ludique.

M.D. : Oh, cette brosse à dents a été le support papier le plus grand et le plus difficile à fabriquer ! Elle mesurait plus d’un mètre et les fils de la brosse étaient faits de pailles transparentes. J’avais eu l’idée d’un dentifrice géant qui ferait quelque chose de bizarre et lorsque j’ai vu la Superga, tout a pris sens. Je remercie vraiment l’équipe de la marque qui a accepté le visuel final sans connaître mes intentions, sans croquis ni rien. C’est extrêmement rare dans les projets commandés. Je les remercie vraiment d’avoir cru en mes compétences.

Vitamin T © Marion Toy

C : Quel regard portez-vous sur le tennis ? Êtes-vous une sportive dans l’âme ? 

M.D. : Je prenais des cours quand j’étais très jeune. Je n’aimais pas beaucoup le sport en général, mais mes parents jouaient souvent au tennis pendant les vacances d’été. J’étais toujours là, je leur jetais les balles et j’observais leur match. On regardait souvent le tournoi de Roland-Garros à la maison. Je me souviens encore du couple emblématique André Agassi et Steffi Graf… Les tenues de tennis ont également eu un impact considérable sur ma façon de m’habiller. Les Stan Smith font aussi partie de ma vie depuis toujours et j’ai une garde-robe de jupes de tennis. Je rêve de découvrir un match en direct, de sentir les vibrations et d’écouter le bruit de la raquette frapper la balle. Je pense que si je devais choisir un sport avec lequel je me sens en adéquation, ce serait certainement le tennis.

 

C : Le pastel vibrant submerge tout votre travail. Les couleurs et vous, c’est une longue histoire ?

M.D. : Elles ont toujours joué un rôle essentiel dans ma vie. Je n’ai pas de couleur préférée, je les aime toutes ! Car elles peuvent exercer des changements d’humeur majeurs dans le bon sens. Le fait d’avoir choisi le vert menthe pour l’arrière-plan dans mes séries a été accidentel mais cela a très bien fonctionné. Je crois que le vert menthe, en particulier dans les tons clairs, peut devenir le nouveau gris. Il devient presque neutre lorsque vous ajoutez d’autres teintes.

 

C : Qu’est-ce qui anime in fine votre processus créatif ?

M.D. : C’est toujours une question délicate pour moi, car je ne sais jamais vraiment quand cela se déclenche. Je pourrais voir certains éléments m’animer, comme un pantalon rouge ou une paille jaune, puis l’oublier complètement. Un ou deux mois plus tard, une idée jaillit liée à ce que j’ai vu. C’est comme avoir un programme dans un coin de ma tête qui recueille des images intéressantes sans le savoir, ni si cela a un sens.

 

C : Et qu’est-ce qui nourrit vos inspirations ?

M.D. : Mes derniers coups de cœur sont les œuvres du photographe Zhang JiaCheng et de la maquilleuse Chiao Li Hsu, deux artistes vraiment exceptionnels. Sinon j’aime depuis toujours Yayoi Kusama, la reine des pois et des couleurs, le photographe de mode britannique Tim Walker et le réalisateur Wes Anderson. Je rêve aussi de visiter le Japon et la Chine, car j’adore leurs arts esthétiques et plastiques.

 

C : Envisagez-vous de travailler plus souvent avec des marques de sport comme le tennis ? 

M.D. : Attendez-vous à voir beaucoup de visuels sur le tennis signés Marion Toy, car je n’en ai pas du tout fini ! Je travaille actuellement sur des visuels personnels, mais je reste ouverte à des commandes intéressantes tant que je dispose d’un certain temps pour les concevoir comme je le veux. J’aime que tout soit parfait, ce qui implique beaucoup de recherches et de travail personnel avant le résultat final. 

Charlélie Couture 

« Les vrais sportifs sont des artistes-guerriers »

Par Julien-Paul Remy

© Charlélie Couture
© Charlélie Couture
© Charlélie Couture
© Charlélie Couture
© Charlélie Couture
© Charlélie Couture

« Artistes, parce qu’au-delà du résultat lui-même, les grands champions se doivent de faire le vide, pour laisser filer des gestes. Or, pour être parfaits, ces gestes ont été rejoués des milliers de fois, répétés dans l’Absolu, sans tenir compte de l’adversaire ou de quoi que ce soit. C’est bien le même Absolu qui attire les artistes. »

Rencontrer Charlélie Couture, c’est oublier le rôle de l’intervieweur et de l’interviewé. C’est rencontrer un artiste complet, qui réunit le corps et l’esprit par le prisme de divers modes d’expression artistique : sons et musique, mots et écriture, images et arts plastiques. Actuellement en tournée pour son 23e album, Même pas sommeil (sorti en janvier), il expose également au musée Paul Valéry, à Sète, une série de 27 peintures (Passages) inspirées de sa vie new-yorkaise.

Charlélie Couture est un décloisonneur d’horizons, un briseur de murs, un bâtisseur de ponts non seulement entre les différentes disciplines artistiques mais aussi entre le monde de l’art et d’autres domaines tels que le sport. Sa passion pour le tennis a notamment accouché d’un livre intitulé Beaux Gestes, ode à la beauté du tennis sous la forme de dessins empreints de poésie.
À l’occasion du vingtième anniversaire de cet ouvrage paru en 1999, Courts saisit la balle au bond pour donner la parole à un artiste tout-terrain. Il nous reçoit à son domicile parisien, immeuble-atelier à son image : authentique, habité, inclassable.

 

Courts : À quel moment vous-êtes vous mis à dessiner le tennis ?

Charlélie Couture : J’ai développé un rapport artistique au tennis après l’avoir moi-même pratiqué. Auparavant, en tant que spectateur, je l’envisageais plutôt comme un sport bourgeois fermé sur lui-même et visant plus à favoriser l’image sociale qu’à atteindre le dépassement de soi ou toute autre considération élevée.

En fait, j’ai vraiment découvert ce sport, désormais mon préféré, de manière accidentelle et tardive, à 33 ans, dans le cadre de ma carrière de chanteur et lors d’un événement politique majeur, la chute du Mur de Berlin, le 9 novembre 1989. Ce jour-là, alors que j’avais les yeux rivés sur un reportage en direct depuis une chambre d’hôtel, un musicien de l’équipe m’a invité à échanger des balles sur le terrain d’à côté. Je l’ignorais à l’époque mais cette expérience a changé ma vie. Sans faire de jeu de mots, cet événement a ouvert une brèche dans mon existence. Le mur de mes préjugés s’est écroulé et un nouveau monde s’est offert à moi.

J’ai surtout dessiné pour rendre au tennis ce qu’il m’a apporté, et pour le montrer autrement. Jusqu’alors, les illustrations dans les magazines et les journaux se bornaient soit à la glorification d’idoles, soit à des dessins-caricatures uniquement destinés à susciter l’amusement. Dans les deux cas, il manquait de l’émotion, de l’humain et de la poésie.

 

C : Pourquoi cette passion pour le tennis ?

C.C. : J’ai principalement été séduit par la simplicité des règles, par le défi d’apprendre à apprivoiser l’instrument à cordes tennistique, la raquette, par la beauté des gestes et par l’opportunité de penser des enjeux philosophiques : dépassement de soi, rapport à l’autre comme adversaire et condition de notre réalisation, gestion des émotions, mort, survie.

Prenons les gestes principaux en tennis, au nombre de sept dans mon livre (coup droit, revers, service…). De la même manière, la musique repose sur sept notes (do, ré, mi, fa, sol, la, si). À partir de cette base simple, de ce dénominateur commun, on peut créer son propre style et complexifier son jeu.

J’ai également aimé ce sport pour son impact positif sur mon hygiène de vie, puisqu’il me protégeait de certains périls de la vie nocturne.

À défaut d’atteindre le beau geste parfait moi-même sur le terrain, je m’escrimais à reproduire celui des autres par le dessin. Je réalisais sur le papier ce que j’étais incapable de faire sur le terrain. Ce rêve d’amateur – au sens d’amato, amare, « aimer » – du geste parfait m’a toujours accompagné et poussé à me dépasser.

 

C : En quoi votre pratique artistique a-t-elle influencé votre pratique tennistique ?

C.C. : Ma sensibilité artistique m’a permis de voir ce sport au-delà de sa dimension sportive, en explorant sa relation à l’esthétique, à l’image, à la poésie, à l’art et à la philosophie. En tant qu’artiste et joueur, j’accordais autant d’importance à la manière qu’au résultat, à la beauté de la forme qu’à l’efficacité.

J’ai néanmoins voulu combiner ces deux aspects par le dessin. D’une part, je dessinais les bons gestes enseignés par mes professeurs et coaches, dans une visée didactique et scientifique. J’utilisais l’art comme un artisan : ce savoir-faire ne se mettait pas au service d’un idéal artistique mais bien d’un idéal d’apprentissage afin d’améliorer ma technique. D’autre part, je dessinais les beaux gestes que m’inspiraient, subjectivement, les autres joueurs. Je cherchais, par l’art, à représenter le sentiment de poésie et de vitalité qu’ils me procuraient.

Enfin, je dessinais aussi pour jouer au tennis de manière fictive lorsqu’il m’était impossible d’y jouer réellement. Raison pour laquelle les personnages représentés dans le livre sont toujours en mouvement, libres de toute contrainte, comme si je les rêvais.

 

C : Tout bon geste est-il un beau geste ?

C.C. : Oui, même s’il ne s’agit pas de dire que le plus beau geste se confond avec le geste le plus correct. Prenons les deux principales conceptions du jeu : le technicien et le tacticien. Le premier se fixe pour but d’apprendre le bon geste technique, en se concentrant avant tout sur lui-même. Tandis que le second agira davantage en fonction de l’adversaire, privilégiant l’efficacité. J’étais pour ma part un technicien manquant de tactique ! J’imaginais pouvoir concilier rigueur technique, beauté et efficacité.

Dans le livre, je pars du principe que jouer au tennis signifie jouer beau. Que la pureté du geste garantit sa beauté, que la beauté garantit sa fluidité, que la fluidité garantit son aérodynamisme, et que l’aérodynamisme garantit l’efficacité. Selon moi, tout geste efficace possède une part de beauté.

 

C : Quelle distinction faites-vous entre un geste artistique et être un artiste ?

C.C. : Le sportif, contrairement à l’artiste, n’a cure de la portée poétique ou esthétique de sa manière de faire, elle n’est qu’une conséquence. En raison des enjeux propres au sport : montants financiers, productivité, responsabilité de l’individu envers la collectivité, le groupe – l’individu s’inscrit non seulement dans une structure, une équipe lui donnant les moyens de réaliser son choix de vie, mais il porte aussi parfois sur ses épaules le poids des aspirations de toute une nation – et nécessité de gagner contre le rival. En art, la concurrence existe mais pas de manière aussi frontale : pour réussir, l’artiste n’éprouve pas le besoin de vaincre un autre artiste. En sport, réussir signifie gagner et donc faire perdre, tandis que, pour un artiste, réussir signifie se réaliser.

Une autre différence de taille concerne la relation aux règles. En art, le but consiste à sortir des règles, à s’en libérer et à les réinventer. La règle se réduit à un moyen. En sport, la réussite passe par le respect des règles. Impossible d’inventer de nouvelles règles lors de chaque match ! La règle s’apparente à une finalité en soi.

Néanmoins, les sportifs professionnels se rapprochent des artistes à de nombreux égards. En un sens, un sportif est un artiste dont l’art ne consiste pas à créer des œuvres mais bien des gestes artistiques. Un sportif est un artiste involontaire, dépassé par la portée artistique de ce qu’il accomplit.

Être un athlète de haut niveau, c’est aussi se lancer des défis à soi-même, en raison d’un trop-plein d’énergie. Un biathlète, un tennisman ou un rugbyman se définit avant tout comme une personne débordant d’énergie qui éprouve le besoin radical de la canaliser par le corps. On retrouve le même besoin à l’origine de la démarche des artistes : ils créent pour extérioriser et exploiter leur abondance d’énergie et d’émotions. On limite trop souvent le sport et l’art au divertissement, éclipsant par là même leurs dimensions de catharsis, de nécessité et de dépassement de soi. Le sport et l’art ne relèvent pas seulement d’une activité ou d’un métier, mais bien d’un mode de vie qui engage l’être de celui qui les pratique.

D’un point de vue personnel, je recours souvent à une métaphore sportive pour illustrer ma philosophie de vie en tant qu’artiste exerçant plusieurs arts (l’art des mots à travers l’écriture, l’art des sons à travers la musique, et l’art de l’image à travers la peinture et la sculpture) : le triathlon. Je me sens triathlète au sens où j’allie plusieurs disciplines parallèles correspondant chacune à une dimension de moi-même.

 

C : Vous portez un intérêt tout particulier à la question de la mort. On dit souvent que « philosopher, c’est apprendre à mourir » : pensez-vous qu’au tennis, « perdre, c’est apprendre à mourir » ?

C.C. : Absolument. Au tennis, ce n’est pas la victoire qu’il faut apprendre à domestiquer et à gérer, mais bien la défaite. On perd plus un match qu’on le gagne. Si on gagne, on a seulement réussi à atteindre l’objectif voulu. La victoire se mue en conséquence logique et naturelle d’un processus de travail et de préparation. Au contraire, la vraie victoire consiste à surmonter un échec. Quand on gagne, on gagne un match alors que quand on perd, on perd plus qu’un match, on se perd temporairement. On perd le goût de la vie et la confiance en soi. Un vide immense nous envahit, semblable à une mort. Comme si la vie nous quittait. On éprouve une blessure intérieure car, non seulement on n’a pas obtenu ce qu’on voulait, mais quelqu’un d’autre l’a obtenu à notre place.

Par-delà le paraître et la diversité au niveau du langage corporel des joueurs (les mimiques guerrières de Hewitt et Nadal, la nonchalance de Kyrgios, la swing samba de Kuerten…), un même conflit entre la vie et la mort se joue. Sur le terrain, chacun veut tuer l’autre pour rester vivant. Même Federer s’apparente à un gentleman serial killer, un tueur tout en élégance et en beauté qui a assassiné des carrières (exemple : Roddick, Safin…). Les vrais sportifs sont des artistes-guerriers.

Ce qui m’intéresse profondément dans le tennis et le sport en général, c’est la relation à la mort. Un match met en scène une lutte entre deux corps et deux sources d’énergie, au gré de laquelle l’un, le gagnant, va prendre l’énergie de l’autre, le perdant, en le vampirisant. Le tennis fait d’ailleurs partie des sports où l’issue d’un match se solde nécessairement par une victoire et par une défaite, où toute perspective d’égalité est exclue.

Perdre, c’est être éliminé, rayé d’une liste, d’un tableau. C’est une négation existentielle. Ceux qui gagnent en finale sont ceux qui existent jusqu’au bout. Chaque combat est un combat pour exister. Jouer n’a rien d’un jeu si on prend l’exemple du carnage lors des tournois majeurs tels que Roland-Garros. Après une semaine, la moitié des participants est reléguée aux oubliettes. Qu’est-ce qu’un joueur qui ne joue plus ? Jouer, c’est être, exister, et donc survivre. 

D’ailleurs, le langage utilisé pour parler du sport est très révélateur : « tuer », « massacrer », « anéantir », « liquider », « sauver », « survie », « mortel », « atomiser », « décapiter »…

Le sportif incarne potentiellement un gladiateur dépositaire des affects injectés en lui par le public, qui s’identifie à un héros porteur de valeurs et d’attentes aux échelles familiale, locale, régionale, nationale, prêt à mourir pour la patrie, à se sacrifier pour le bien de la communauté. Il y a parfois une logique sacrificielle.

 

C : En parlant d’échec et de défaite, en quoi la culture de l’échec aux États-Unis diffère-t-elle de celle en France ?

C.C. : Le fossé qui sépare ces deux pays au niveau du rapport à l’échec résulte d’un autre fossé, dans leur rapport au temps. Aux USA, on envisage le présent comme une base pour le futur, tourné vers les possibilités offertes par l’avenir. L’essentiel réside dans l’objectif qu’on se fixe. Par conséquent, on bénéficie de la liberté d’échouer, car on n’est pas enfermé dans les échecs du passé. L’échec est une étape sur le chemin de la réussite. On a le droit de perdre. La perception de l’échec ne dure pas plus longtemps que l’échec lui-même. En France, par contre, le présent est la conséquence du passé, de toutes les expériences vécues. Le présent est le produit du passé, au lieu que le futur soit le produit du présent.

 

C : Quel est l’impact de la culture de l’échec dans ces pays sur leur culture tennistique ?

C.C. : Immense ! Aux USA, on a tendance à favoriser le point fort d’un joueur, indépendamment de ses points faibles. Si un joueur est doté d’un bon coup droit, on travaillera ce coup en priorité. L’accent est mis sur le positif. On cherche à rendre plus fort le point fort. En France, on choisit souvent de travailler et corriger les défauts, on se concentre plus sur le négatif, le point faible.

 

C : Quelle distinction faites-vous entre les notions d’artiste et d’artisan ?

C.C. : Un artiste doit savoir faire confiance à son instinct. Il est porté par son geste, un geste qui le dépasse. L’artisan, lui, est réfléchi, il analyse la situation avant d’agir et applique un protocole. Il met tout son talent dans la précision de sa réalisation, possède une méthode, une certaine façon d’agir, et il s’y conforme. L’artiste invente, improvise, se remet en cause et prend des risques, juste pour le plaisir de se faire peur. Il considère qu’il est face à un absolu et tente de résoudre une énigme.


C : Comment ces notions s’appliquent-elles à des joueurs tels que Federer et Nadal ?

 C.C. : Nadal s’assimile à un colosse qui applique une charte, obéissant aux conseils de celui qui le guide. À l’instant où il entre sur le court, sautillant sur place, il impose sa présence comme il impose son jeu. Il a l’autorité des puissants qui peuvent tétaniser leurs adversaires. Endurant, courageux, Nadal est un exemple de constance dans l’application d’une technique. Si sa balle tourne très vite, ses coups sont pourtant rarement brillants. Néanmoins, ils s’avèrent terriblement efficaces.

Federer, en revanche, représente un artiste qui a plusieurs fois changé l’esprit de son jeu : tantôt défenseur, puis retourneur en embuscade. Aujourd’hui, il se trouve plus souvent en attaque au filet. Au fur et à mesure des époques, on l’a vu se réinventer, essayer des choses parfois au cours d’un même match. Parfois ça passe, et parfois il se prend les pieds dans le tapis et se perd à son propre jeu. Mais parfois il réussit, et, quand il se surprend lui-même, le public se régale de le voir sur le fil, parce que sous ses allures de héros capable de tout, on sait aussi qu’il n’est pas infaillible. Cela fait aussi partie de son charme, parce qu’il peut avoir perdu sans mériter de perdre, ou parfois gagner alors qu’on le croyait à la dérive.

 

C : Enfin, si vous en aviez eu la possibilité, auriez-vous envisagé une carrière dans le tennis ?

C.C. : Bien sûr ! Si j’avais connu le tennis plus tôt, j’aurais probablement canalisé mon énergie dedans. Pas en tant que joueur, faute d’être un athlète digne de ce nom, mais bien en tant qu’entraîneur ! 

Less is more

Le tennis retrouve le goût des choses simples

Faute de grives, on mange des merles. Mais ça tombe bien : bien cuisiné, le merle, c’est pas mal non plus. Touché de plein fouet par la pandémie du Covid-19, le tennis réapprend ainsi les initiatives nationales… Réapprend ? Car oui, quelque part la crise le ramène à ses fondamentaux historiques. Plus qu’un lot de consolation, un retour aux sources. Voici venu le temps des premiers matchs post-confinement et autres plaisirs minuscules.

Par Guillaume Willecoq

© Ewout Pahud de Mortanges

L’Allemagne a initié le mouvement avec la réunion de huit joueurs, parmi lesquels Dustin Brown, établis dans un périmètre de 100 km autour de Coblence. Les États-Unis ont renchéri du côté de la Floride, avec les locaux Opelka et Paul, plus deux « guests » confinés outre-Atlantique, Hubert Hurkacz (coach américain, Craig Boynton) et Miomir Kecmanovic (poulain IMG). Le pendant féminin de l’épreuve est prévu à la fin du mois avec Amanda Anisimova, Alison Riske, Danielle Collins et l’Australienne Ajla Tomjlanovic. La Suède a opté pour la version minimaliste : un unique match caritatif entre les deux frères Ymer. L’Autriche, elle, voit gros avec un évènement mixte très respectablement doté (151 750 €) et qui doit marquer la rentrée d’un premier gros bras, le n°3 mondial Dominic Thiem.

Ainsi va le tennis en temps de pandémie. En attendant la reprise, sans cesse différée, des rendez-vous internationaux (ATP, WTA et ITF ont donné à cette heure rendez-vous au 13 juillet, mais le conditionnel reste de rigueur), chaque pays élabore ses propres initiatives à l’intérieur de ses frontières. La Grande-Bretagne y songe (on évoque un format de huit réservé aux joueurs classés au-delà du ‘cut’ des grands tournois, afin de rémunérer des joueurs réellement dans le besoin), l’Espagne aussi (tournée d’été nationale et/ou évènement organisé à Majorque chez Rafael Nadal), et bien sûr la France, entre un projet estival dans le sud du pays porté par Thierry Ascione et le bébé de Patrick Mouratoglou, l’Ultimate Tennis Showdown, qui promet de réunir 10 joueurs, dont certains de tout premier plan, pour 50 matchs sur plusieurs semaines…

Bref, à chacun ses propositions, plus ou moins ambitieuses, plus ou moins philanthropiques, pour tenter de sauver les meubles et réamorcer la machine, dans un sport dont il apparaît de plus en plus clairement qu’il sera l’un des derniers à pouvoir renouer avec la « vie d’avant » (pensez que l’Open d’Australie réfléchit d’ores et déjà à un public 100 % australien pour son édition 2021 !).

 

Mieux que rien… « et de toute façon, on n’a pas le choix ! »

Ces projets « de substitution » répondent à une double nécessité pour les joueurs : « Retrouver les picotements, l’excitation de jouer au tennis, explique Yannick Hanfmann, 143e mondial, victorieux à Coblence de ce que la petite histoire retiendra comme étant le premier tournoi post-confinement. Sans trop m’avancer, je pense pouvoir dire que c’est la première fois depuis la petite enfance que nous, joueurs de tennis, nous retrouvons si longtemps sans fouler un court. La sensation de manque est réelle, tout autant l’enthousiasme à rejouer. »

Et puis il y a le nerf de la guerre : « J’ai fait quelques économies et je ne suis pas du genre à jeter l’argent par les fenêtres, reprend l’Allemand, 543 000 $ de prize money répertoriés par l’ATP, mais au bout de quelques semaines les choses se compliquent. » Les 3000 $ empochés à Coblence ne compenseront pas le manque à gagner des dernières semaines sur l’ATP Tour (à titre d’exemple, il avait gagné 10 000$ lors de son dernier tournoi, récompense d’un tour franchi en qualifications à Dubaï !), mais qu’on ne s’y trompe pas : réussir, dans le contexte et les contraintes sanitaires actuelles, à monter en un temps record un tournoi de tennis doté de 25 000 $, a relevé de la prouesse.

Il s’agit donc, pour un temps, de faire son deuil des grands rendez-vous et leurs plateaux de 128, 64 ou même 32 joueurs venus des quatre coins du globe. Faire son deuil de l’ambiance, du public… et, pour les joueurs, des coachs en bord de court et des ramasseurs aux petits soins. Mais l’heure n’est pas à faire la fine bouche: « Il y a encore deux semaines, on ne savait pas quand on retrouverait le terrain, contextualise Dustin Brown. Et je pense que tous ceux qui sont là sont heureux d’être simplement revenus. » Les contraintes pratiques (vestiaires séparés, à chaque joueur ses balles, pas de ramasseurs) sont dans ces conditions un moindre mal. Le huis clos, et donc l’absence d’ambiance et un rendu visuel tristounet ? Là est le vrai point faible.

Dustin Brown, Wimbledon 2017 | © Ray Giubilo

Mais les diffuseurs font le pari d’une demande forte chez les fans derrière leur écran, en mode ‘qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse’ : « On n’a pas le choix, de toute façon, assène Mark Leschly, président d’Universal Tennis, à l’origine des deux exhibitions floridiennes, diffusées sur Tennis Channel. Nous essayons de ramener le tennis à la télé et le faisons de manière sûre sur le plan sanitaire. Le monde a changé, nous devons nous adapter et innover. Le sport local et individuel en petits groupes sera la nouvelle norme dans un futur proche. »

 

Un retour aux sources ?

Et, après tout, il le fut aussi dans un passé pas si lointain. Des initiatives à la pelle aux quatre coins du monde, déconnectées les unes des autres et sans cohérence globale ; des plateaux allégés et composés quasi-exclusivement de joueurs locaux, mâtinés d’un ou deux voisins de temps à autre ; des frontières poreuses entre compétition et exhibition, où la seconde peut s’avérer plus attendue que la première selon le pedigree des participants… Est-il besoin de rappeler que tout cela fut le lot du tennis durant la majeure partie du XXe siècle, quand seuls les Grands chelems (et encore, même cette affirmation mérite nuance selon les tournois et/ou les époques) réunissaient tout le monde en une unité de temps et de lieu ?

Entre contraintes des distances et concurrence entre promoteurs (penser au schisme amateurs / professionnels, puis au circuit parallèle WCT aux États-Unis…), le tennis a mis longtemps à devenir le sport globalisé et, quoi qu’en dise, relativement lisible, que l’on connaît aujourd’hui. Sans remonter jusqu’aux images en noir et blanc, Jimmy Connors a encore gagné un certain nombre de ses 109 titres dans une sorte de circuit fermé aux États-Unis, constitué par et pour des Américains, dans des tableaux oscillant entre 4 et 16 participants et où les étrangers étaient aussi rares que les coups liftés dans la panoplie de « Jimbo ». Tout cela est-il si différent des nouveautés printemps-été 2020 pour celles qui sauront tirer leur épingle de jeu ?

 

Avancer ses pions en vue du « monde d’après »

Ce sera même l’ambition – non dissimulée parfois – pour certains : pendant que les gros tournois établis s’arrachent les cheveux, de nouveaux venus se verraient bien profiter du cataclysme pour avancer leurs pions, sur fond de crise de gouvernance du tennis. « Nous voulons profiter de cette période pour montrer notre vision, vante ainsi Patrick Mouratoglou à propos de son Ultimate Tennis Showdown. Pendant cinq semaines, dix joueurs vont s’affronter. Ceci n’est pas un “one shot”, l’UTS est un championnat qui va durer toute la saison et pendant plusieurs années. Les joueurs gagneront des points, de l’argent et il y aura un champion. »

Et si ces points peuvent à terme devenir des points ATP, le champion être reconnu en bonne et due forme dans les palmarès (la Laver Cup a ainsi mis le pied dans la porte en faisant comptabiliser ses rencontres dans les face-à-face de l’ATP) et le rendez-vous s’ancrer résolument parmi les temps forts de l’année tennis… La fragilisation du circuit dans son ensemble avait déjà débuté avant le coronavirus, mais ce dernier va très probablement l’accélérer. Là aussi, le passé s’apprête-t-il à nous tendre un miroir sur ce qui nous guette à l’horizon ? Cette période compliquée et, on le pressent aisément, charnière pour le tennis, est décidément aussi incertaine que fascinante à suivre.

Open d'Australie 2019, pendant la finale dames remportée par Naomi Osaka face à Petra Kvitová | © Ray Giubilo

 

Pour la postérité, le calendrier de reprise du tennis :

• Allemagne : Tennis Point Exhibition Series, du 1er au 4 mai à Coblence : 8 Allemands dont Dustin Brown.
• Pologne : Marbello Exhibition Series, à partir du 6 mai : 6 joueurs polonais (aucun Top 100).
• Suède : Tennis Against Corona, le 10 mai à Stockholm, avec les frères Ymer.
• États-Unis : UTR Pro Match Series, à Palm Beach du 8 au 10 mai : 4 joueurs dont Hubert Hurkacz et Reilly Opelka. Version féminine du 22 au 24 mai, à 4 aussi dont Amanda Anisimova et Danielle Collins.
• Autriche : Generali Open Pro Series à partir du 25 mai. 16 hommes, dont Dominic Thiem, et 8 femmes.
• République tchèque : à Prague du 26 au 28 mai ; 8 joueurs et 8 joueuses tchèques, dont Petra Kvitová et Karolina Plíšková.
• France : Ultimate Tennis Showdown, à partir du 13 juin sur les courts de l’académie Mouratoglou. 10 joueurs annoncés, dont Goffin, Paire, Fognini et Pouille.
• Serbie : Eastern European Championship, à partir du 15 juin sur les courts de l’académie Tipsarević à Belgrade. Filip Krajinović premier annoncé.

 

Rome 2006 :

finale épique et source de tension entre Nadal et Federer

Au cours de leurs carrières, Roger Federer et Rafael Nadal se sont affrontés 40 fois dont 16 sur terre battue. Sur la surface de prédilection de l’Espagnol, le Suisse ne compte que 2 victoires : Hambourg 2007 et Madrid 2009. Pourtant, c’est sur ocre qu’a eu lieu leur plus longue empoignade. Une finale romaine que les deux hommes placent au panthéon de leurs affrontements.

Par Mathieu Canac

Rome 2013, finale | © Ray Giubilo

Roger, êtes-vous rival ou ami avec Rafa Nadal ?
Peut-on être les deux ? Je pense que oui. Vraiment. Rafa est une personne géniale, avec de belles valeurs. Aujourd’hui, il m’a confié avoir pleuré quand j’ai gagné mon Roland-Garros en 2009 tellement il était heureux pour moi.

Vendredi 7 février 2020, 51 954 âmes – record pour un match de tennis – vibrent d’impatience en Afrique du Sud. Dans un Cape Town Stadium plus habitué à accueillir les crampons de joueurs de football ou de rugby, Roger Federer répond à une question au sujet de l’autre héros de la soirée. Rafael Nadal et lui sont à quelques instants de disputer le Match for Africa. Une exhibition caritative témoin, aussi, du lien particulier entre les deux hommes. Celui d’une rivalité amicale s’étant tissée au fil d’années marquées de pléthore de joutes uniques mises en exergue par la dualité de leurs styles. « Au début, Rafa était timide, toujours très respectueux envers les autres joueurs du top 10, et moi en particulier parce que j’étais numéro 1 mondial, se souvient le Suisse au moment de la Laver Cup 2017. Puis sa personnalité s’est affirmée. Nous avons eu de rudes et douloureuses batailles sur le court, quelques brouilles, aussi, mais il y a toujours eu un énorme respect entre nous. » Parmi ces « rudes batailles et quelques brouilles » : Rome 2006.

Comme souvent, Nadal et Federer se retrouvent en finale. La 13e d’affilée pour le Suisse. À cette époque, il règne en empereur sur le circuit. Depuis sa défaite surprise contre l’ado Richard Gasquet en quart de finale de Monte-Carlo 2005, le Bâlois, 24 ans, ne compte que deux tombeurs. David Nalbandian, vainqueur du Masters 2005, et, surtout, Rafael Nadal. Seul Brutus qui parvient alors régulièrement à éliminer César. Face à lui, le Bâlois reste sur 4 défaites en 5 oppositions, dont 3 consécutives. La dernière en date : à Monaco, trois semaines plus tôt. Une lutte de 3 h 50 perdue 6/2 6/7 6/3 7/6 qui donne de l’espoir à l’Helvète. Il estime alors se rapprocher de la bonne stratégie pour venir à bout de sa bête noire sur terre battue. « J’ai joué plus intelligemment qu’à Roland-Garros (demi-finale 2005) aujourd’hui, explique-t-il après la rencontre. Je me rapproche, j’ai fait un pas de plus vers la solution pour le battre sur terre. » Questionné sur cette fameuse solution, il répond malicieusement, sourire en coin : « Je ne vous le dirai pas. »

Nadal veut égaler Vilas ; Federer a un plan

En effet, pourquoi prendre le risque d’informer le rival ? Federer compte déjà 7 titres du Grand Chelem. Seul Roland-Garros manque à sa collection. Le tournoi de la porte d’Auteuil est le but ultime, sur une surface ou Nadal est roi depuis son éclosion. Sacré la saison précédente à Paris – son premier triomphe en Majeur – le gaucher en tenue de pirate accumule les trésors sur l’ocre. Depuis sa défaite face à Igor Andreev à Valence en 2004, il en est à 52 succès de suite. Assis sur ses 19 balais, il vole au point d’être à une unité du record terrien de Guillermo Vilas. Pour ce faire, il doit s’imposer face à Federer au sein du Foro Italico. Là où, un an plus tôt, il sortait gagnant de l’un des plus grands matchs de l’histoire sur terre battue. Au jeu décisif du cinquième set, après 5 h 14 d’un coude à coude d’une intensité rare avec “El Mago” Guillermo Coria. Une expérience à suspens qu’il s’apprête à revivre…

Dès le premier point du match, Federer laisse apparaître les grands axes du plan élaboré avec Tony Roche, son entraîneur. Jouer le revers de Nadal sans trop l’excentrer, à mi-chemin entre le couloir et le centre, pour qu’il n’ait pas d’angle en cas de décalage coup droit, et manœuvrer de façon à pouvoir être agressif et venir finir au filet aussi souvent que possible. Tactique payante. Il réussit le premier break, à 2/1. Et, s’il cède à son tour son engagement dans la foulée, il empoche finalement cette manche initiale – grâce, notamment, à 15 montées réussies sur 18 tentées – au tie-break. De manière écrasante. 7 points à 0. « Je devais être agressif, il ne me laissait pas le choix, explique Federer, dix ans plus tard, pour l’ATP. J’ai bien plus travaillé avec mon coup droit qu’à Monaco. J’ai aussi fait plus de choses en revers. » Avec ce dernier, il utilise l’amorti un peu plus qu’à l’accoutumée. De quoi étonner quand on connaît la vitesse de déplacement de son rival. Mais le toucher du Suisse est régulièrement capable d’éteindre le feu qui anime les jambes de son adversaire.

Roland-Garros 2019, demi-finale | © Art Seitz

La tension s’intensifie

Dans le deuxième set, les deux hommes tiennent leurs services. Le niveau de jeu est spectaculaire. A 5/4 sur l’engagement suisse, Nadal s’offre une balle de set. Raté. Federer tutoie la perfection au moment opportun pour l’écarter grâce à une présence féline au filet. Nouveau jeu décisif. À 2-1 contre lui, le Majorquin manque une volée haute de coup droit « facile ». Signe de la tension extrême du moment, il laisse transparaître sa frustration. Un début de geste de colère fugace qui révèle son envie, finalement réfrénée, d’envoyer valdinguer sa raquette. Malgré cela, il recolle et bénéficie à son tour d’un « cadeau ». À 5-5, il voit Federer rater nettement son attaque sur un coup droit à mi-court. Mini-break décisif. L’Ibérique conclut dès le point suivant, suite à une approche de coup droit slicée. Bien qu’un peu courte, cette montée met Federer sous pression. Le passing de revers reste dans le filet . Un round partout.

Dans l’acte suivant, la tactique, connue, de l’Espagnol fait la loi. « Mon coup droit contre son revers, c’est la meilleure configuration », avait-il d’ailleurs reconnu après leur combat monégasque. Le « surlift » giclant de sa gifle met son opposant en difficulté, le forçant à frapper au-dessus de l’épaule. Nadal réussit le break à 2/2 pour s’imposer 6/4. Au cours du set, la tension monte encore d’un cran. Federer abandonne sa poker face. « Everything all right, Toni ? », lance-t-il ironiquement vers les tribunes. L’oreille des journalistes attrape la pique. En conférence de presse, l’un d’eux questionne : « Était-ce adressé à votre entraîneur (Tony Roche) ? » « Non, répond le Suisse. C’était pour Toni Nadal. Il a fait un peu trop de coaching aujourd’hui. Je l’ai pris sur le fait, et ce n’était pas la première fois. Je lui ai déjà dit plein de fois. Il l’a aussi fait pendant tout le match à Monaco. Mais, apparemment, les arbitres ne gardent pas assez l’œil sur lui. » Il faut dire que  « Tio Toni » est rarement discret pour donner quelques conseils à son neveu.

« Everything all right, Toni ? »

Extérioriser cet agacement a peut-être relâché Federer. Le quatrième set est à sens unique. Après  un premier jeu de 6 minutes au cours duquel il sauve deux balles de break avec autorité, Federer déroule. 6/2. Place au dénouement. Le clou du spectacle. Lors de cet ultime round, le Central romain a des allures de Colisée. Deux gladiateurs s’écharpent, se ruent de coups et courent comme des dératés en soulevant des nuages de poussière orangés. Mais nous ne sommes plus au temps de la Rome antique. Ici, nul ne veut pointer le pouce vers le bas. Les 10 500 spectateurs se lèvent à chaque point pour frapper dans leurs mains jusqu’à en éclater les tympans du voisin. Federer prend rapidement de l’avance. À 3/1 en sa faveur, il sauve une balle de débreak au filet et tient finalement son engagement. Jusqu’à 4/2. Là, l’homme aux 20 titres du Grand Chelem se procure une balle de 5/2. Seul hic, son adversaire use alors à merveille de sa stratégie fatale.

Pilonné sur son revers, Federer est poussé à la faute. Trois fois de suite. Débreak. À 6/5, le Bâlois obtient deux balles de matchs consécutives sur le service adverse. Il tente sa chance, en vain. « Sur la seconde, je me suis précipité (sans être dans la meilleure position), détaille-t-il à l’issue de la partie. J’ai tenté le coup gagnant, pourquoi pas, mais j’étais un peu en retard. La première me laisse plus de regrets, parce que j’étais en bonne position. J’ai voulu frapper un coup droit solide, long, avec beaucoup de lift sur son revers. » Nos deux dramaturges doivent écrire un dernier jeu décisif pour ponctuer leur œuvre. Là, l’Helvète mène 5-3, mais le stylo bave. Derrière son service, il avance dans le court, prêt à dégainer avec son coup droit pour s’offrir trois nouvelles balles de titre, mais l’attaque reste dans le filet. Lors des points suivants, Nadal fait le jeu avec son bras gauche, repousse Federer et le force à plier. Jusqu’à rompre. 7 points à 5. Après 5 h 05, l’Espagnol conserve son titre.

« Il doit apprendre à se comporter en gentleman y compris quand il perd »

« C’est un match inoubliable, déclare-t-il en 2016. J’ai réussi une remontée incroyable dans le cinquième. Je pense que l’un comme l’autre, nous avons joué à un niveau très, très élevé. » « Le niveau du match était énorme, confirme Federer. Nous étions au sommet de nos arts. Et le public était incroyable. » Le Suisse produit ce jour-là un tennis offensif d’une qualité rare sur terre battue. En 179 échanges gagnés – 5 de plus que Nadal – sur 353 joués, il en glane 64 au filet pour 84 montées. Soit une réussite à la volée 76,19 % qui représente 35,75 % de son total de points inscrits. Mais, à chaud, la défaite est difficile à digérer. « Je ne peux m’en prendre qu’à moi-même, j’avais les choses en main et j’ai gaspillé deux balles de match. Il va me falloir un peu de temps pour digérer cette défaite. Je suis assez énervé contre moi-même. » Côté Nadal, on savoure la victoire. Mais un détail a du mal à passer. « Rafa » n’oublie pas la remarque envoyée à son oncle durant l’empoignade. Le lendemain, lors d’une interview accordée à la presse espagnole, il réplique : « Il (Federer) doit apprendre à se comporter en gentleman y compris quand il perd. »

Si poli et élogieux l’un envers l’autre depuis leur première rencontre à Miami, le duo Federer-Nadal vit sa première dispute. Courte. Très courte. Deux semaines plus tard, les deux ennemis sont conviés à Barcelone pour la cérémonie des Laureus World Sports Awards. Le numéro 1 mondial y reçoit le prix de « sportif de l’année », son dauphin celui de « la révélation ». Assis à la même table, les rires annihilent leur différend. « Nous étions assis chacun d’un côté de la princesse, et nous nous sommes rendu compte que tout ça n’était vraiment pas très important, raconte Federer. Toute trace de tension avait disparu lorsque nous nous sommes retrouvés à Roland-Garros. » Marquante par la performance, cette finale romaine révèle aussi le caractère de Rafael Nadal hors du terrain. Après avoir réussi à vaincre le Suisse sur le court, elle lui a permis de rabrouer ponctuellement sa timidité en dehors en se laissant aller à une critique pour tuer le mythe Roger Federer. De quoi poser, aussi, les bases d’une relation d’égal à égal plus propice la naissance de leur future « amicarivalité ».

Open d'Australie, finales 2009 et 2017 | © Ray Giubilo