L’Australie Hewitt la déroute de justesse

C’est avec notre seul doigt encore valide, lavage compulsif de mains et carences en vitamine D et oxygène depuis trois semaines obligent, que nous tapons fébrilement ces lignes. Les médias sportifs du monde entier tournent au ralenti ou nous offrent des rétrospectives, rediffusions et autres live tickers des manifestations et rencontres marquantes d’un passé plus ou moins proche. Et tellement révolu. Faute de contenu récent à se mettre sous la pupille, nous avons décidé d’en faire de même avec un match qui a marqué notre adolescence au fer… vert et or, alors que le pays entier dans lequel nous avons grandi était drapé dans ses couleurs rouges et blanches d’apparat. 21.09.03. Non, ce n’est pas le nombre de jours qu’il nous reste à vivre en lockdown (quoique). Nous sommes le dimanche 21 septembre 2003, Lleyton Hewitt et Roger Federer s’affrontent sur la Rod Laver Arena de Melbourne pour emmener leur équipe nationale en finale de la Coupe Davis (vous savez, cette vieille essoreuse à salade qui a été remplacée par des liasses de billets l’année dernière). Retour teinté de mauvaise foi sur ce qui avait cimenté une rivalité et émerveillé notre regard d’enfant il y a bientôt 17 ans. À l’époque c’était un enregistrement sur bande VHS à visionner le matin suivant, décalage horaire oblige.

Par Raphaël Iberg

Lleyton Hewitt, crème solaire en « guise de peinture de guerre » | © Ray Giubilo

L’Histoire (avec un grand « H »)

Roger Federer est numéro 3 mondial en ce temps-là. On s’arrête ici pour vous rappeler que le G.O.A.T. était encore à cette même troisième place à la fin février 2020, c’est-à-dire il y a quelques semaines (même si tout cela paraît si loin maintenant) et surtout 16 ans et demi après l’affrontement entre deux champions de 22 ans que l’on s’apprête à suivre en votre compagnie. Notre Roger fédéral est en passe de s’engager sur une autoroute qui le mènera sur le toit du monde tennistique d’où il contemplera ses sujets pendant 237 semaines consécutives entre février 2004 et août 2008. Sur cette voie royale, il concassera joyeusement Lleyton Hewitt avec une régularité digne des apparitions plus ou moins sobres de Stan Wawrinka sur Instagram ces derniers temps, ce qui finira par donner au duel qui nous occupe le statut d’anomalie.

Lleyton Hewitt justement, parlons en. Le roquet des antipodes est en chute libre après presque deux ans passés au sommet du classement ATP et deux titres majeurs. En 2003, il a été vaincu par la malédiction des huitièmes de finale à Melbourne, par Tommy Robredo et (surtout) par ses nerfs à Paris, puis par Ivo Karlovic, au service (canon) de Sa Gracieuse Majesté, d’entrée à Londres avant d’atteindre, tout de même, les en quarts à New York. Il est encore 7ème mondial en septembre, mais sa non-qualification pour le Masters de fin d’année dont il est le double tenant du titre le fera chuter à la 17ème place, son pire classement depuis ses 19 ans. Soyons clair, l’ensemble du tennis tricolore actuel – Gaël Monfils excepté – signerait des deux mains pour une telle « chute ».

Pour ce qui est de la rencontre de Coupe Davis qui nous passionne aujourd’hui, l’Australie mène deux victoires à une après les promenades de santé de Federer et Hewitt le vendredi et la victoire de la paire Arthurs / Woodbridge face au duo Federer / Rosset en cinq manches le jour suivant. Une issue qui laissera des traces physiques et mentales indéniables du côté helvétique.

 

L’histoire (avec un petit… enfin bref, vous avez compris)

On apprend en début de match que Federer en est à 10 victoires consécutives en simple dans cette compétition alors que son adversaire australien a remporté 11 de ses 12 derniers duels dans la spécialité. Mwouais. On se contentera de ces chiffres médiocres pour cette fois. Le dernier homme à avoir battu les deux compétiteurs du jour ? Nicolas Escudé, les deux fois en 2001. Si vous cherchez une anecdote à réciter fièrement à votre prochain Skypéro avec 15 collègues qui luttent pour une prise de parole un brin alcoolisée et tellement éphémère, on a trouvé du lourd. Pas d’inquiétude, vous n’aurez pas le loisir d’expliquer qui est ce Nicolas Escudé ou ce que diable était cette « coupe dévisse » car vos collègues les plus vocaux et anxieux (un combo létal) auront déjà repris le contrôle du crachoir.

 

La stat’

Avant le premier lancer de balle du quatrième acte de cette demi-finale Australie-Suisse, Hewitt mène 6-2 dans ses confrontations directes avec celui qui n’est pas encore tout à fait le Swiss Maestro et n’a qu’un titre du Grand Chelem à son actif. Après sa victoire du jour, la mobylette d’Adélaïde ne damera le pion du futur monarque absolu de l’échiquier tennistique qu’à deux reprises (en 2010 et 2014) pour 16 dérouillées. Quelqu’un a dit « passage de témoin » au fond de la salle ?

À cette époque, Roger Federer ne compte encore « qu'un » titre du Grand Chelem à son palmarès : Wimbledon 2003 | © Ray Giubilo

Le cadre

Comme notre machine à remonter le temps est tombée en panne et que les pièces nécessaires à sa réparation ne sont pas disponibles pendant le confinement, nous avons dû nous résoudre à visionner cette partie sur YouTube. Autant vous dire que la qualité des images de Channel 7 sur lesquelles nous avons mis la main par ce biais nous a fortement aidé à comprendre le ressenti potentiel de Gilbert Montagné dans un stade de tennis. La couleur verte de ce qui était encore du Rebound Ace d’une lenteur à provoquer l’impatience de Rafael Nadal au service n’aide pas à se faire une idée des trajectoires de ce projectile qui nous semble effectivement être une balle.

 

Le banc suisse

On vous parlait de notre machine à remonter le temps défectueuse, mais du côté de la chaise du capitaine helvétique, tout fonctionne ! On se frotte les yeux en voyant un Marc Rosset aussi affûté que sautillant, sermonnant le petit Roger à chaque changement de côté, ainsi qu’un George Bastl et un Ivo Heuberger semblant aussi détendus que s’ils n’avaient aucune chance de jouer une minute dans cette rencontre. Euh, ah ben oui, ils ont raison en fait. On aperçoit même une jeune et (presque) énergique version de Severin Lüthi en arrière-plan. À ce moment-là, personne n’imagine que l’ex-622ème mondial deviendra l’homme fort de la Nati 2 ans plus tard et le restera pendant 15 ans (série en cours). On n’y croit toujours pas en écrivant ces lignes, on vous rassure. Une pensée émue pour celui qui a été de l’épopée lilloise de 2014 et dont le contingent actuel est composé d’Henri Laaksonen, Adrien Bodmer, Marc-Andrea Hüsler, Antoine Bellier, Luca Margaroli et Sandro Ehrat. On raconte même que les braves George et Ivo se réveillent tous les week-ends en sueur après avoir rêvé de leurs rôles de numéros 1 et 2 incontestables de la Dream Team 2020.

 

L’interview d’avant-match

On vous parlait du grand Marc, nous le retrouvons avant l’entrée des joueurs sur le court au micro de nos confrères australiens, dans la langue de Nicole Kidman. Pas de pertes humaines à déplorer malgré l’assassinat de la plupart des prépositions et la mutilation de la conjugaison dans son ensemble.

 

Le service minimum

On allait vous parler de celui de Hewitt, dont le ratio doubles fautes / aces dans le premier set est de 3/1, mais ce qui nous frappe le plus d’entrée de jeu est ailleurs. Tout est dans l’attitude de Federer, qui nous semble avoir un dixième de la concentration et de la rigueur extrêmes que l’on s’est habitué à voir de semaine en semaine au cours des dernières années. On se prend tout à coup à penser aux Thiem, Zverev, Tsitsipas, Medvedev, Rublev, De Minaur et autre Kyrgios, épinglés à la moindre incartade et raillés pour leur mental et leur palmarès qui ont autant de soucis au démarrage que la Fiat 509 de Gaston Lagaffe. Et on ne peut s’empêcher de se demander quel aurait été le traitement médiatique de ce Roger-là, mi-génie mi-dilettante, s’il avait été confronté à la meilleure triplette de l’histoire de ce sport et non à un pouvoir de transition du haut de ses tout juste 22 printemps. Le droit au challenge n’en étant pas encore un (le Hawk-Eye ne sera implémenté qu’en 2006), celui dont le visage poupin trahit encore beaucoup d’émotions évite au moins la frustration du seul outil tennistique dont il ne réussira jamais à prendre la mesure.

Lleyton Hewitt au service | © Ray Giubilo

Le revers de la médaille

Bien calé dans notre fauteuil en 2020, on se demande d’abord pourquoi Hewitt semble atteint de Nadalite aiguë et pilonne autant le revers de son adversaire d’entrée de jeu. La réponse tombe assez vite : eh bien parce que la mouture 2003 du revers du Bâlois ne ressemble pas encore à grand-chose. En tout cas pas à la version qui prédomine depuis son retour foudroyant après une pause forcée de 6 mois en 2017. Côté efficacité, on est plus proche de Marc Rosset (décidément omniprésent dans cet article) en fin de carrière que de Novak Djokovic. Le détenteur de la plus grande collection de jumeaux de Suisse occidentale rend une copie incluant un total de 51 fautes directes (!) dont au moins 52 en revers. On imagine le Sylvester Stallone des Baléares affûter sa diagonale coup droit lasso-revers expiatoire adverse devant sa télévision, pour se préparer à enlever 6 de ses 7 premiers affrontements avec sa proie favorite dès l’année suivante.

 

Le come on-omètre

Très franchement, on a longtemps hésité entre le compteur des exclamations de joie du local de l’étape et celui de ses incantations un peu plus scabreuses (celles qui se déclinent en général en f*** en anglophonie). On s’est finalement souvenu que cet article allait probablement être publié à une heure de grande écoute et qu’il valait mieux ne pas s’attirer les foudres du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel. Surtout en cette période sombre dans laquelle certains gouvernements vont jusqu’à utiliser les outils de géolocalisation des téléphones portables de leurs concitoyens pour savoir si plus de cinq d’entre eux ont décidé de se rassembler dans un parc sans respecter les normes de distanciation sociale. Bref, il s’avère que Lleyton Hewitt s’est fendu de 29 « COME ON ! » au cours de cette partie endiablée. Probablement la statistique la plus parlante du match. Le nombre d’éructations de l’homme à la casquette à l’envers est en effet presque aussi fiable que le décompte officiel des jeux pour suivre le score. Voyez plutôt : 7 cris en première manche (5-7), 1 tout petit sursaut en deuxième manche (2-6), 7 vocalises en troisième manche (7-6 en étant revenu de nulle part), 6 au quatrième set (7-5) et finalement 8 au cinquième (6-1). Le come on-omètre indique donc l’intensité et l’issue de chaque reprise avec la précision d’un coucou… australien, bien remonté pour l’occasion.

 

 

Le break décisif

7-5 6-2 5-3. Service à suivre. Roger Federer est sur le point d’enquiller une 30ème manche victorieuse consécutive en Coupe Davis. Un retour du Speedy Gonzales d’Australie-Méridionale semble aussi probable qu’une participation de Stephen Hawking au 110 mètres haies des prochains Jeux olympiques. Et pourtant, alors qu’il ne lui reste que 4 petits points à marquer pour remporter un match qu’il domine de la tête et des épaules, le Federer Express a le visage fermé de celui ayant conscience que ses combats face à Hewitt se sont jusqu’alors trop souvent apparentés au châtiment de Sisyphe. 3 minutes et 6 points plus tard, le débreak qui change tout est fait. C’est le début d’un concept popularisé bien des années plus tard par le PSG : la remontada. « RF » passera 3 fois à 2 points de l’emporter puis sa chance aura passé. Un peu comme le style vestimentaire d’Yves Allegro dans les tribunes ce jour-là.

 

La minute géographique

« He’s down but he’s up ! », s’exclame Sandy Roberts, le commentateur principal de Channel 7 pour l’occasion, lorsque celui qui était alors le fiancé de Kim Clijsters (après le 17ème gros plan sur l’annulaire de la Belge, on a capté) se retrouve au sol après avoir remporté un point improbable, au filet, pour sceller son retour à deux sets partout. En effet, il paraît difficile d’être complètement à la verticale quand on vit Down Under.

 

La minute phonétique

C’est avec Sandy Roberts, John Alexander et Jason Stoltenberg que nous avons passé ces trois heures et huit minutes de notre séjour terrestre. 188 minutes au cours desquelles nous avons désespérément cherché à identifier le premier adversaire de Lleyton Hewitt deux jours plus tôt. Un certain « Kwatokvil ». Santé ! Ça tombe bien, c’est le mot d’ordre ces temps. D’ailleurs c’est le moment de retourner désinfecter les moignons qui nous servent encore de membres supérieurs.

 

Post-scriptum

On ajoutera tout de même que celui qui porte encore un catogan du plus bel effet à ce moment-là gagnera 26 des 28 simples qu’il disputera à la suite de cette défaite dans ce qui était la plus belle des compétitions en l’an 16 av. G.P. (n.d.l.r. Avant Gérard Piqué). Seuls John Isner (sur la terre battue de Fribourg en 2012) et Gaël Monfils (face à un Federer au dos en vrac à Lille en 2014) battront « Rodge » en Coupe Davis après cette cruelle désillusion australienne. En ce qui concerne son adversaire, la période qui suivra l’obtention du saladier en novembre 2003 face à l’Espagne de Ferrero et Moya verra l’Australie entrer dans une ère de gueule de bois intense malgré une fiche de 20-7 rendue, en simple, entre 2004 et 2015 par celui qui pose désormais son docte postérieur sur la chaise de capitaine (voire capitaine-joueur de double à la Rosset) lors des rencontres de son pays en Piqué Cup et  en ATP Cup. Une gueule de bois partagée par l’équipe rouge à croix blanche dont les couleurs n’ont plus été portées par Roger et Stan depuis 4 ans. Pour mieux revenir en 2021 et ainsi obtenir leur sésame pour les J.O. de Tokyo 2020 (vous savez, ceux qui se disputeront en avril 2021, il faut suivre enfin !) ?

LGBTennis 

L’exemple vient des femmes

Par Guillaume Willecoq

© Alison Van Uytvanck

Megan Rapinoe n’était pas encore née que le tennis féminin s’emparait déjà de luttes sociétales porteuses d’avenir, parmi lesquelles celle de la liberté d’orientation sexuelle. Un statut pionnier qui a fondé toute la crédibilité et l’aura du tennis féminin – chez ces messieurs, c’est une tout autre histoire – en tant que sport gay-friendly. Panorama.

« On s’est moqué de moi pour mon physique, on m’a insultée parce que j’avais fait perdre de l’argent à des parieurs, mais jamais on ne m’a attaquée parce que j’étais homosexuelle. Quand j’ai fait mon coming out, à 22 ans, je n’ai eu que des retours positifs, du reste du circuit comme sur les réseaux sociaux – ce à quoi je ne m’attendais pas forcément. » Bien sûr, il faut résister à la tentation de simplifier l’histoire. Tout un contexte sociétal est passé par là. Mais quand Alison Van Uytvanck revient sur l’annonce publique de son homosexualité, effectuée il y a trois ans de cela, ce sont aussi quarante années d’héritage qui portent leurs fruits.

Pour le tennis féminin, 1981 est la date charnière. Cette année-là, à quelques mois d’intervalle, deux joueuses, et non des moindres, sont « outées » à leur corps défendant : une championne du moment, Martina Navratilova, et, plus qu’une championne, une légende, Billie Jean King, l’héroïne de la « Bataille des sexes » (si vous lisez ces lignes, vous connaissez forcément l’histoire de ce match phare de l’histoire du tennis). « C’était un moment horrible, se souvient King. Si vous êtes “outée”, c’est que vous n’étiez pas prête à dévoiler votre homosexualité devant le monde entier. Cela n’a pas été facile de trouver la bonne façon de réagir. Sans même parler de tous les sponsors perdus dans la foulée. Mais je n’allais pas démentir, même si je n’ai été réellement à l’aise avec cette dimension publique qu’à partir de la cinquantaine. Mais quand je vois les jeunes aujourd’hui dire “Untel est gay, et alors ?”, je me dis que ça valait la peine d’apporter ma pierre à l’édifice. » 

WIMBLEDON 2006 Saturday 8th July 2006 LADIES FINAL.MAURESMO Amélie wins her first Wimbledon in 3 set 2/6 6/3 6/4 © Ray Giubilo

« Megan Rapinoe avec 40 ans d’avance »

Car en décidant, au détriment parfois de leurs propres intérêts, d’assumer ce statut de porte-étendard qu’elles n’avaient pas choisi au départ, Navratilova et elle vont immensément faire bouger les lignes et ériger le tennis féminin en sport précurseur dans la reconnaissance et la tolérance vis-à-vis de ce qu’on ne nommait pas encore la communauté LGBT. « Il faut imaginer : “BJK”, c’est Megan Rapinoe avec 40 ans d’avance, avec le contexte que cela sous-entend et la difficulté d’être la première, tous sports confondus », souligne Stephanie Livaudais, qui a beaucoup écrit sur le sujet pour la WTA. Clairement, le tennis féminin n’en serait pas là sans elle. Ce constat vaut pour beaucoup de choses, et particulièrement pour ces valeurs progressistes qui ont contribué à définir la WTA alors que c’était encore un circuit émergent. Au-delà de ses accomplissements sportifs, elle a été une inspiration pour ce qu’elle est. C’est grâce à elle si ensuite toutes les générations de joueuses ont connu des coming out, y compris parmi les meilleures. »

Les graines semées, d’autres se sont chargées de les entretenir : de Gigi Fernandez à Rennae Stubbs, de Lisa Raymond à Amélie Mauresmo, les joueuses de premier plan n’ont jamais manqué pour assurer ces passages de relais générationnels… et ne sont probablement pas pour rien dans le fait qu’aujourd’hui, une dizaine de joueuses en activité ont effectué leur coming out. Sans forcément d’ailleurs – signe que les temps ont changé – que ce geste revête une dimension militante aux yeux des intéressées. Greet Minnen, compagne d’Alison Van Uytvanck : « Quand nous avons quelque part “officialisé” notre couple auprès du public (via un baiser en bord de court à Wimbledon après la qualification de la Belge pour les huitièmes en 2018, ndlr), nous voulions avant tout signifier notre bonheur et le partager. » Avant d’ajouter : « Mais c’est vrai que si nous pouvons aider d’autres personnes, leur dire de faire les choses comme elles le ressentent pour être bien dans leur peau… On a toujours besoin au départ de se raccrocher à un parcours inspirant. Et bien entendu, celui de Billie Jean King l’est particulièrement. Elle est un exemple. Si à notre tour nous pouvons inspirer d’autres personnes… »

 

« Les intéressées ne sont pas les seules à se sentir concernées »

Et puisque le tennis féminin reste en pointe (et vigilant !) sur le sujet, divers tournois des US Open Series (San Jose, Toronto, Cincinnati et US Open) ont proposé l’an passé des Pride Days sur leur site même : ici en offrant un stand à des associations LGBT, là en organisant une table ronde impliquant les sportifs, ou en distribuant des poignets arc-en-ciel aux spectateurs… « Il s’agit d’offrir de la visibilité, explique Jeff Donaldson de Tennis Canada. C’est important que les tournois aussi martèlent combien le tennis reste un espace amical pour la communauté LGBT. »

Les tournois, ainsi que l’ensemble de la communauté des joueuses : « J’ai vu Karolina Pliskova porter un de ces poignets et expliquer qu’elle voulait être une alliée pour tous les gays qu’elle connaît, y compris parmi ses proches, témoigne Stéphanie Livaudais. Il y a réellement une culture inclusive à la WTA : les intéressées ne sont pas les seules à se sentir concernées. C’est ce qui permet d’avoir une condamnation rapide et unanime des propos d’une Margaret Court, par exemple 1. Tout n’est pas parfait, bien sûr, j’imagine que dans certains pays faire son coming out demeure inconcevable… mais le tennis féminin me semble largement exemplaire à refléter la tendance progressiste de nos sociétés. »

Martina Navratilova (USA) WIMBLEDON 1980, Archive Angelo Tonelli © Ray Giubilo

Jouer contre sa moitié, jouer avec ? Le dilemme (le crève-cœur ?) du tennis

Reste une particularité – un paradoxe ? Opposition directe individuelle, communément considérée comme ce qui se rapproche le plus de la boxe, le tennis était probablement le sport le plus terrible pouvant potentiellement mettre face à face deux personnes en couple à la ville. Rennae Stubbs a partagé sa vie pendant sept ans avec Lisa Raymond – soit deux numéros un mondiales de double à la maison. Elle confirme à quel point la situation peut être difficile : « Au début, nous ne jouions pas ensemble. Quand, un jour, nous avons dû nous affronter, ça a été l’horreur émotionnellement. Je jouais avec Lindsay Davenport, Lisa avec Gabriela Sabatini. La pluie nous renvoie à l’hôtel sans que le match se termine. Nous étions horriblement énervées, chacune pensant qu’elle aurait déjà dû gagner. La scène était un vrai cauchemar ! Le match en plus s’est fini avec des balles de match sauvées par les gagnantes… On s’est dit : “ok, plus jamais ça, il faut qu’on joue ensemble.” »

Le bilan s’est avéré largement positif… même si la fin de leur couple a précipité celle de leur association fructueuse : « Cela nous a tellement réussi qu’on a gagné 17 tournois en deux ans, dont trois du Grand Chelem. Mais c’est un vrai effort de gérer le fait d’être partenaire à la ville et sur le court. L’avantage immense est de vivre ces moments avec la personne qui compte le plus pour vous. La vie sur le Tour est difficile, alors c’est une force de partager tout ça au quotidien. L’inconvénient est que la fin de notre couple a aussi été la fin de notre équipe. Nous n’avons rejoué ensemble que bien plus tard, en 2010. Et c’était chouette d’à nouveau partager ça. Lisa a été ma meilleure partenaire de double, et elle est toujours une de mes meilleures amies. » Comme Martina Navratilova n’a cessé de le dire durant toutes ces années : « Le sexe de la personne que l’on chérit est-il si important ? Ou l’important n’est-il pas d’avoir quelqu’un à chérir ? »

 

Côté masculin, circulez, y’a rien à voir… Jusqu’à quand ?

Difficile d’imaginer plus grand écart entre les circuits ATP et WTA puisque officiellement, chez ces messieurs, aucun joueur n’est gay ! Les plus grandes figures homosexuelles masculines renvoient à l’ère du tennis en noir et blanc et à convoquer les figures de Bill Tilden (dix titres du Grand Chelem dans les années 1920) et de l’Allemand Gottfried von Cramm, champion 1934 et 1936 de Roland-Garros. Dans l’ère moderne, seul l’Américain Brian Vahaly, 57 e mondial en 2003, a fait son coming out… en 2017, soit bien après sa retraite.

Son analyse : « J’aurais certainement été un joueur plus heureux si je l’avais fait pendant que je jouais. Mais chez les hommes le sujet reste tabou, d’abord parce qu’il n’y a pas d’exemples, personne de qui s’inspirer. Et comme on a déjà beaucoup à faire avec soi-même, à se battre avec ses propres contradictionsma foi catholique dans mon cas–,c’est compliqué de s’exposer en plus au regard des autres. J’avais aussi peur : peur des réactions des collègues, des sponsors, des fans… La crainte d’être ostracisé l’emporte. Le sport masculin véhicule une image de virilité. Qui veut assumer d’être le premier gay d’un univers où le chambrage se fait souvent par allusions homophobes ? C’est ça la culture du sport masculin. Mais ma conviction est que c’est le bon moment si quelqu’un veut faire son coming out. Bien des exemples issus d’autres sports, de la NBA ou de la NFL, ont démontré que le sport masculin est prêt. Le tennis a juste besoin de celui qui fera le premier pas. » 

1 Désormais pasteure pentecôtiste, Margaret Court a souvent été créditée de sorties homophobes, au point que les organisateurs de l’Open d’Australie se sont sérieusement interrogés sur la façon de commémorer les 50 ans de son Grand Chelem calendaire de 1970, pour finalement y accorder nettement moins d’écho qu’à la célébration de celui de Rod Laver en 2019.

MAYLEEN RAMEY 

« Si les joueurs sont heureux, je suis heureuse ! »

Par Dominic J. Stevenson

Présentatrice avec une expérience tant dans le tennis que dans le divertissement, Mayleen Ramey a lancé Outside the Ball. À travers une chaîne YouTube, un site et les réseaux sociaux, OTB dévoile aux fans les à-côtés de notre sport. Des courts aux tapis rouges, Mayleen explore l’envers du décor en compagnie des meilleurs joueurs de la planète.

Courts : Pourquoi le tennis ?
Mayleen Ramey : Le tennis a toujours fait partie de mon monde et a façonné ma vie de manière significative. J’étais entraînée par ma mère et j’avais un assez bon niveau chez les juniors, mais après des années d’entraînement, j’ai décidé de prendre du recul par rapport au sport pour me concentrer sur l’université puis sur ma carrière de présentatrice télé. J’ai travaillé pour MTV, ESPN et E! : un jour, j’ai passé un entretien pour animer une émission mêlant tennis et voyage intitulée Destination Tennis. Décrocher ce job a changé le cours de ma vie et m’a ramenée sur le court. Pendant les trois années suivantes, j’ai voyagé à travers la planète pour connaître de multiples expériences du type : « Les vacances tennis à faire au moins une fois dans sa vie. » J’ai joué sur l’ocre du Monte-Carlo Country Club avant de louer une Ferrari pour la piloter sur le circuit de F1, j’ai tapé la balle avec Guillermo Vilas à Buenos Aires avant d’apprendre à faire des empanadas avec un chef local… J’ai vécu le rêve de chaque joueur de tennis !

Quand l’émission s’est arrêtée, je suis retournée dans le divertissement en tant que présentatrice pour OK! TV, mais le monde du tennis me manquait terriblement. Donc, en 2015, j’ai lancé une chaîne YouTube, Outside the Ball, qui s’intéresse à la vie des pros hors du court, au fun et au côté glamour du sport. Et je n’ai jamais quitté le tennis depuis ! En fait, la réponse courte serait : « Je n’existerais pas sans le tennis. » Parce que mes parents se sont rencontrés sur un court de tennis. Ils ont été « piégés » dans un rencard arrangé… et on connaît la suite !

C : Quels sont vos plus anciens souvenirs de ce sport ?
M.R. : J’avais trois ans, nous vivions en Équateur à cette époque. Nous étions dans le jardin et ma mère me donnait mon tout premier cours de tennis. Mon père a capturé tout ça en vidéo. Je lui disais à quel point « mon revers est bon » tout en brandissant une raquette géante, presque plus grande que moi, avec le sourire jusqu’aux oreilles.

C : Qu’espérez-vous que les joueurs révèlent à propos d’eux-mêmes ? Et que cela peut-il nous apprendre sur vous ?
M.R. : Quand j’interviewe les joueurs, j’aime discuter des choses qui les passionnent parce que c’est à ce moment qu’ils sont le plus eux-mêmes, que nous rions le plus aussi, et c’est ce que les fans adorent voir. Je suppose que ça montre que j’aime les bons moments, les good vibes : si les joueurs sont heureux, je suis heureuse.

C : Qu’est-ce qui sépare Outside the Ball de la compétition ?
M.R. : Nous ne sommes affiliés à aucune organisation, aucun tournoi. Nous sommes juste des fans de tennis qui produisent du contenu pour d’autres fans. À ma connaissance, nous sommes la seule chaîne qui traite – à travers un compte YouTube et les réseaux sociaux – le tennis de cette façon, avec autant d’accès exclusif aux pros, aux soirées, afin de proposer un contenu original chaque semaine. De plus, nous lançons une émission sur beIN SPORTS USA, Canada, Australie et Turquie ce mois-ci. 

C : Quels sont le joueur et la joueuse qui vous fascinent le plus ?
M.R. : Serena. En tant que femme, athlète et entrepreneuse, elle m’inspire. Je suis en admiration totale devant elle. Et Gaël Monfils. J’adore le regarder jouer. Il dégage une énergie électrisante mêlée de calme et de cool attitude, à la fois sur et en dehors du court. Et nous sommes tous obsédés par G.E.M.S. Life (le compte Instagram commun d’Elina Svitolina et Gaël Monfils), non ?

C : Quels joueurs vous ont le plus fait rire ?
M.R. : Mes interviews sont plutôt légères et enjouées, donc on rigole pas mal en général. Je dirais que mes « moments-LOL » favoris sont : avoir déguisé Grigor Dimitrov, le karaoké avec Serena et amener tout un tas de joueurs de l’ATP à une audition pour un James Bond. Si vous êtes curieux, vous pouvez regarder tout ça sur notre chaîne YouTube et notre site.

C : Votre match de tennis préféré ?
M.R. : J’étais à Wimbledon en 2013, quand Andy Murray a battu Novak Djokovic en finale pour devenir le premier vainqueur britannique depuis 77 ans. L’ambiance était incomparable, c’était incroyable de voir l’histoire du tennis s’écrire sous mes yeux.

C : Quelle est votre surface favorite, et pourquoi ?
M.R. : Je me sens plus à l’aise sur dur, parce que c’est là-dessus que j’ai grandi. Mais je suis attirée par la nostalgie et la beauté des autres surfaces. Quand je suis sur terre battue rouge (la terre battue nord-américaine est verte), c’est toujours une expérience inoubliable dans un lieu magique. J’adore la vibration et la sensation sur terre rouge, et, en plus, je peux y jouer pendant des heures sans ressentir la moindre douleur. Mais le gazon, pour moi, est le symbole ultime de ce sport et de son histoire. Chaque fois que j’entre sur le Centre Court de Wimbledon, j’ai la chair de poule.

C : Pour le double de vos rêves, quel serait votre partenaire et quelle paire de joueurs ou de célébrités affronteriez-vous ?
M.R. : J’ai vu le Match in Africa avec Federer et Bill Gates contre Nadal et Trevor Noah (acteur et humoriste sud-africain également connu aux États-Unis). Ça, c’est ce qu’on peut appeler un casting cinq étoiles. Roger et Rafa, évidemment, feraient partie du match de mes rêves. Qui sait quand nous aurons la chance d’assister à un nouveau Fedal ? Ce qu’ils ont accompli et continuent de faire est considérable. Et le quatrième serait un de mes modèles… Billie Jean King ! Nous ferions un mini-championnat en alternant les partenaires – comme ça j’aurais la chance de jouer avec chacun d’eux – et nous reverserions l’argent à une œuvre de charité. Après ça, nous irions rigoler autour d’un hamburgers-frites. La journée parfaite. 

Et s’ils osaient ?

D’un coup d’un seul, la menace est devenue réelle. D’un revers de la main sur une table déjà bien rase, tout a été balayé. Bien avant que la plupart des pays européens suivent l’exemple de l’Italie et ferment leurs écoles, universités, centres sportifs et lieux de divertissement et alors que les fédérations de football, hockey sur glace et autres sports d’équipes tergiversaient encore, les instances du tennis mondial, elles, ne plaisantaient déjà plus. Surtout, elles ne laissaient pas planer la menace d’une désobéissance civile d’une stupidité rare – Paris est décidément magique – en jouant des tournois à huis clos. Indian Wells, la grand-messe californienne de mars et officieux cinquième Grand Chelem, était purement et simplement rayé du calendrier à quelques heures des premiers coups de raquette. Une annulation qui en a appelé beaucoup d’autres puisque l’ATP et la WTA décidaient dans la foulée de prendre un break décisif de 6 semaines, Masters 1000 de Miami et phase finale de Fed Cup compris. À court d’actualité (un comble pour un suiveur de la caravane de la petite balle jaune), il ne nous restait plus qu’à sombrer dans la nostalgie d’un passé moins anxiogène. D’ailleurs on ne va pas se mentir, comme on vient de vous annoncer que vous devez vous terrer dans votre cave avec toutes les réserves de pâtes, de papier hygiénique et de solutions hydro-alcooliques de la planète pour une durée indéterminée, il ne vous reste pas grand-chose d’autre à faire que lire ce qui suit.

Par Raphaël Iberg

L'embrassade entre Marat Safin et Lleyton Hewitt après la victoire du Russe en finale de l'Open d'Australie 2005 | © Ray Giubilo

Lleyton Hewitt, Juan Carlos Ferrero, Marat Safin, Andy Roddick, Gustavo Kuerten. Qu’ont tous ces anciens numéros uns mondiaux en commun outre le fait d’avoir gagné autant de Grands Chelems en carrière à eux cinq que Roger Federer à lui seul entre 22 et 25 ans ? Est-ce le nombre de séjours à l’hôpital combinés des disciples du génie helvétique qui feraient passer Basile Landouye pour un hypocondriaque notoire dont nous nous apprêtons à vous parler ? Ou encore le fait qu’on se moquerait encore de cette génération de transition entre les règnes de Pete Sampras et Andre Agassi et celui du Big Three And A Half (à une hanche britannique près) si Grigor Dimitrov n’était pas passé par là ? Eh bien pas du tout. Figurez-vous que nous avons ici les têtes d’affiche (avec le Swiss Maestro justement) de la campagne 2001 de l’ATP intitulée « New balls please. » Quésaco ? Souvenez-vous, l’ancêtre de l’actuel outil de propagande #NextGen qui tente péniblement de nous faire croire qu’il reste des joueurs compétitifs de moins de 32 ans sur un circuit dont l’âge moyen se rapproche dangereusement de celui d’un patient à risque en cas de contraction du coronavirus. Et s’ils revenaient ? Si l’envie les prenait d’imiter leurs consœurs Kim Clijsters, Patty Schnyder et Tatiana Golovin, récemment sorties de leurs retraites respectives pour un dernier tour d’honneur ? L’ancien joueur Rodolphe Gilbert, cité par l’excellent Rémi Bourrières sur le site Eurosport.fr, affirmait récemment que « beaucoup d’hommes aimeraient rejouer, mais n’osent pas. » Et s’ils osaient, eux ?

Si vous vous souvenez de l’authentique coup de maître publicitaire de la cellule communication de l’ATP cité plus haut, si vous avez encore un vieux poster estampillé « New balls please. », « New champions! » ou encore « Who’s next? » (rien à voir avec le COVID-19) qui traîne dans un coin de votre grenier, c’est désormais officiel. Il faut vous rendre à l’évidence: vous avez atteint un certain âge, et même un âge certain. Tout le contraire de ces légendes des années 90 et 2000 qui ont mis un terme à leur carrière à l’âge où les Stan Wawrinka de ce monde atteignent leur maturité dans le contexte actuel. Et si, jaloux du succès du triumvirat de trentenaires qui imposent leur empire au monde connu, ils franchissaient le Rubicon du bon sens pour tenter un improbable come-back ? Avouez que, les génies pas tout à fait compris  – Daniil Medvedev et Nick Kyrgios – exceptés, la sinistrose nous guette en ce qui concerne la classe biberon des courts de la nouvelle décennie qui s’annonce. Le charisme combiné de Sascha Zverev et Milos Raonic atteint presque celui d’un coton-tige, Kiki Mladenovic a clairement obtenu la garde du style capillaire du Poulidor autrichien dans la rupture et le ténébreux Stefanos, pas toujours le foudre de guerre attendu, semble attendre que l’orage (tsitsi)passe. On ajoutera qu’on ne vexera probablement pas grand monde en ne prédisant pas de Majeur pour De Minaur, dont le chemin semble semé d’embûches malgré son explosivité. Quant au pari Rublev, pourtant pavé de bonnes intentions, il semble quelque peu embourbé pour l’instant. Le retour triomphal de la vieille garde redonnerait assurément un peu d’intérêt à la lutte de bas de tableau qui fait rage entre les sujets du duo absolutiste Fedal et de celui qui les surpassera certainement largement au niveau comptable, mais qui n’effleurera probablement jamais leur aura (même s’il vendrait père et mère pour y arriver). Mais quel rôle joueraient-ils exactement ?

Lleyton Hewitt, demi-finale de l'US Open 2002 face à Andre Agassi | © Ray Giubilo

Lleyton Hewitt – quitte ou double

Le Rocky Balboa des antipodes se la jouerait en mode furtif. Personne n’ayant jamais su s’il avait vraiment pris sa retraite, un retour passerait également inaperçu. En effet, même si l’ancien lauréat du titre fort envié de « sportif le moins admiré de la planète » (attribué par le magazine australien « Inside Sport » en 1999) a mis un terme officiel à sa carrière de joueur de simple le 21 janvier 2016 (défaite face à son double ibérique David Ferrer à Melbourne), tout n’est pas aussi… simple justement. Pas moins d’une dizaine de come-backs en double ont suivi cette retraite toute relative, de mars 2016 à janvier 2020, série en cours. De l’auto-sélection en Coupe Davis à la wild card à Wimbledon en passant par des passages improbables sur la terre battue de Houston ou au challenger de Surbiton, « Rusty » ne connaît pas l’usure. Sa 456ème place au classement de la spécialité lui permettrait de faire un retour tonitruant en passant par les qualifications du tournoi Futures de Bagnoles-de-l’Orne par exemple.

Juan Carlos Ferrero avec Abreu et Laska, ses deux ramasseurs de balles préférés, en 2001 | © Ray Giubilo

Juan Carlos Ferrero – retour sur terre

Nous étions au tournoi comptant pour le Champions Tour se disputant dans le cadre majestueux du Royal Albert Hall de Londres en novembre dernier. A voir le moustique d’Onteniente, probablement piqué dans son orgueil de double tenant du titre, piétiner sans ménagement un Tommy Haas exsangue (dans un tournoi exhibition donc), on commence à avoir quelques soupçons concernant l’identité d’au moins un des retraités en mal d’adrénaline mentionnés par Rodolphe Gilbert. On imagine que la préparation mentale serait la clé d’un retour réussi pour l’avant-dernier vainqueur de Roland-Garros avant l’avènement de l’Incroyable Hulk de Manacor. Il en faudrait des séances sur le divan pour assimiler le fait qu’on est passé d’une époque où on pouvait cueillir Martin Verkerk comme un Oranje mûr en finale d’un tournoi majeur à une ère dans laquelle empocher un grand titre s’apparente à un crossover entre Le Choc des Titans et Les Douze Travaux d’Hercule.

Marat Safin, en pleine bataille d'eau avec Anna Kournikova | © Ray Giubilo

Marat Safin – roulette russe

Tout le monde se souvient des fameuses – et nombreuses – « cousines » du playboy moscovite qui garnissaient les tribunes de Melbourne (notamment) il y a une vingtaine d’années. Les plus anciens ont également encore en mémoire le début de striptease effectué après une passe d’armes au filet dans la cinquème manche de son match à rallonge face à Félix Mantilla sur la terre battue parisienne en 2004. Le showman russe et ses facéties n’ont jamais vraiment été remplacés sur le circuit. Kyrgios et Medvedev, que nous mentionnions plus haut, sont clairement candidats à sa succession, mais il manque aux deux écuyers l’adoubement du maître pour accéder à la chevalerie du rire. Goran Ivanišević lui-même l’avait fait pour Safin en expliquant que chaque génération avait son propre Goran et que son héritier, lui au moins, savait casser ses raquettes avec esprit. Et des raquettes, il en a brisé quelques unes de rage au cours de sa carrière. Du haut de ses 1055 outils de travail détruits (statistique tenue par l’intéressé lui-même) dont 48 en une seule saison, le grand Marat reviendrait pour terminer la formation des quelques jeunes loups qui se disputent son rôle sur cet ATP Tour qui manque de mordant.

Andy Roddick, pendant sa victoire face à Andy Murray à Wimbledon en 2009 | © Art Seitz

Andy Roddick – point de non-retour

Une réapparition de l’Américain sur le circuit est certainement la plus improbable des cinq, et pour cause. Celui dont la carrière a été réduite en miettes par Roger Federer refuserait probablement de remettre ne serait-ce qu’une chaussure sur un court avant d’avoir la preuve formelle que son bourreau a posé les plaques. Comment lui en vouloir ? Non content d’avoir été renversé par le Federer Express à 21 reprises, 8 de ces déconvenues sont intervenues en Grand Chelem, dont 4 en finale. Quand on sait que le palmarès d’A-Rod est resté désespérément bloqué à une couronne majeure, on mesure un peu mieux l’étendue des dégâts. D’autant plus qu’en bon citoyen helvétique, l’homme aux 103 titres ne rangera sans doute pas ses raquettes avant d’avoir atteint l’âge légal de la retraite à 65 ans. Comme ses compatriotes ont pris la fâcheuse habitude de confondre la Suisse et la Suède, on imagine que seul le fameux syndrome de Stockholm pourrait convaincre le natif du Nebraska de revenir défier le G.O.A.T.

Gustavo Kuerten intronisé au Hall of Fame, Roland-Garros 2017 | © Ray Giubilo

Gustavo Kuerten – arrache-cœur 

« Guga » a laissé son cœur sur les courts ocres de Paname, la dernière fois en 2001. Depuis 2009 et le crime de lèse-majesté de Robin Söderling sur un Court Philippe-Chatrier proche de l’émeute pro-suédoise, on a la preuve que la pompe aortique du fantasque brésilien ne trouvera jamais de rival en la personne de Rafael Nadal, même au soir de son 75ème sacre le 7 juin 2082. Les quelques infidélités faites au triple vainqueur de l’épreuve en faisant les yeux doux à RF seront vite pardonnées au public tricolore. Tant mieux, car après son dernier passage sur le billard, le nouveau BFF de Greta Thunberg risque d’éviter les promenades printanières à l’ombre des serres d’Auteuil pour privilégier les pique-niques estivaux dans les parcs londoniens à l’avenir. Juste à temps pour que le Geignard de Florianopolis (rapport au son produit au contact de la balle, pas à son humeur d’ordinaire plutôt joviale) vienne enfin récupérer son bien, 19 ans après. Euh ouais, enfin si la terre (battue) a recommencé à tourner d’ici là. Rien n’est moins sûr.

P.S. : le télétravail étant impossible dans le microcosme sportif, la saison risque de se terminer sur PlayStation. Andy Roddick serait sûrement d’accord de revenir dans ce cas.

À Tarbes, de A à S

Par Mathieu Canac

© Les Petits As

D’après une légende bien plus proche de la fable que d’une quelconque réalité historique, Tarbes naquit d’un chagrin d’amour. Celui d’une reine repoussée par un prophète. Altesse d’Éthiopie, Tarbis, jadis, offrit son cœur à Moïse. Insensible à ses charmes, ce dernier, sans même le saisir, parvint à le briser. S’il était capable d’écarter les eaux de la mer Rouge, il pouvait aussi faire couler des torrents des yeux d’une femme. Inconsolable, celle-ci abandonna son trône pour sécher ses larmes par l’exil. Après avoir traversé fleuves et montagnes, elle mit fin à ses pérégrinations au pied des Pyrénées, sur les bords de l’Adour. Venue avec elle, Lorda, sa sœur, s’établit sur le Gave. Ainsi, en même temps que Tarbes s’éleva Lourdes. Désormais, et depuis belle lurette, les Hautes-Pyrénées ne comptent plus de reines, du moins officielles, parmi leurs atouts. Mais chaque année depuis 1983, on peut y trouver des Petits As. 

Véritable championnat du monde des douze à quatorze ans, le tournoi des Petits As se déroule la dernière semaine de janvier. Venus des quatre coins de la planète, les graines de champions poussent sur les courts du Parc des expositions de Tarbes. Chacun, par sa culture, sa langue, son style, sa personnalité peut sembler radicalement différent de son adversaire, mais un rêve commun les unit : éclore au point de devenir aussi grand et fort que les anciens participants. Ceux qui, au même moment, font crisser leurs semelles sur le dur de l’Open d’Australie dont les matchs sont diffusés sur l’écran géant du complexe. Garbiñe Muguruza, Simona Halep, Cori Gauff, Novak Djokovic, Rafael Nadal, Roger Federer, Dominic Thiem, Alexander Zverev… Performants à Melbourne en 2020, tous sont passés par la Bigorre à l’adolescence. 

Si Tarbaises et Tarbais ont la chance d’applaudir les futures stars du tennis, c’est à l’origine grâce à une idée de Jacques Dutrey. Travaillant dans un magasin de sport, il concrétise le concept avec deux partenaires mordus de tennis jusqu’au sang : Hervé Siméon, le mari de sa frangine, Claudine, et Jean-Claude Knaëbel, son patron, également à la tête de plusieurs supermarchés Leclerc dans la région. En 1990, Hervé est emporté par une foutue maladie à seulement 35 ans. Claudine, membre de l’organisation depuis la création, souhaite faciliter la continuité du tournoi et intègre la direction. Par la suite, elle se remarie. Avec Jean-Claude, que les drames de la vie ont aussi fait veuf. Les Petits As, c’est une histoire familiale émouvante digne d’être adaptée par Netflix pour toucher les spectateurs en plein cœur.

Succès populaire dès ses débuts, la compétition accueille d’abord quatre pays. Sur un court, devant une tribune pouvant recevoir 300 passionnés. « À la base, nous faisions des petits tournois locaux, expliquent Jean-Claude et Claudine. Nous sommes allés voir la Fédération, et nous leur avons expliqué que nous voulions créer un tournoi international minime. Parce qu’en mimine, ce sont encore des enfants mais ils jouent déjà très, très bien au tennis. L’idée leur a plu et ils nous ont donné les coordonnées de plusieurs pays : Espagne, Belgique et Tchécoslovaquie. La première édition s’est jouée avec ces trois nations, plus la France. Dès la première année, le tennis-fauteuil était présent. D’abord sous forme d’exhibition, puis c’est devenu une compétition. Aujourd’hui, c’est un Masters juniors (18 ans et moins, avec les huit meilleurs garçons du classement mondial, et les quatre meilleures filles). » 

© Les Petits As | Rafael Nadal, vainqueur en 2000, est l'un des chouchous des organisateurs.
© Les Petits As | Poing serré avec le pouce posé sur l'index : la marque de fabrique de Richard Gasquet depuis ses plus jeunes années. Il l'emporte en 1999.
© Les Petits As | Lèvres pincées, Andy Murray, finaliste 1991, essayait peut-être de prononcer le nom de son tombeur : Alexandre Krasnoroutskiy.

Plus on est de fous, plus on rit

Aujourd’hui, on dénombre 45 nationalités, 42 tournois pré-qualificatifs, deux phases de barrages internationaux – l’une aux États-Unis, l’autre en Asie –, 64 participantes dans le tableau final féminin, 64 côté masculin. Neuf courts sont répartis dans trois halls. Le principal comprend le central, dont la configuration pour les finales permet de recevoir 3 000 âmes, deux terrains sans couloirs, style vintage, et le village. Là où une odeur de sucre, gaufre, crêpe et autres gourmandises se mêle aux stands des exposants, vient titiller les narines d’enfants tout sourire au milieu des nombreuses activités. Escalade, trampoline, mini-tennis, simulateur de vol, tennis de table… Rien n’est payant. C’est l’un des principes fondateurs des Petits As. « Nous tenons à ce que l’entrée, les jeux, les places en tribunes, soient et restent gratuites du premier jusqu’au dernier jour », insiste Jean-Claude Knaëbel. 

Si cette philosophie tient, c’est en grande partie grâce aux bénévoles. Un essaim de 160 bénévoles qui travaillent sans ménagement pour la ruche. « Les journées commencent à sept heures, voire un peu avant, et se terminent après 23 heures », nous confie un membre de l’équipe des chauffeurs présent chaque année à Tarbes depuis plus de vingt éditions. Comme lui, beaucoup reviennent année après année. Leur mémoire grouille de souvenirs. « Monfils, c’était un sacré zigoto. Il mangeait tout le temps des bonbons et oubliait les papiers dans la voiture. Je lui disais : “Oh ! Faut ramasser !”Et il me répondait : “Oui, monsieur. Pardon, monsieur”, tout innocent. » En plus d’anecdotes rigolotes, certains sont riches d’expériences fabuleuses. À l’instar de Christian Prévost. En 2010, lors de ses débuts comme responsable de la réservation des entraînements après trois années en tant que standardiste, il devient le porte-bonheur de Borna Ćorić.

 « Il avait perdu en finale en 2009 (contre le Serbe Nikola Milojević, lui aussi devenu pro), se remémore celui qu’on surnomme la tour de contrôle. Il revient avec le statut de tête de série no 1 ou 2, et tombe contre un très grand Japonais au deuxième tour. Là, un copain me dit : “Si tu veux voir jouer Borna, dépêche-toi. Il a perdu le premier set et l’autre sert le plomb.” » Christian suit le conseil. Il va se mettre en tribune. Subitement, Ćorić « joue le feu et gagne 3 et 1 dans les deux manches suivantes ». Un peu plus d’une demi-heure après la victoire, le Croate vient voir Christian. Pour réserver un terrain, pense ce dernier. Mais non. « Mon père et mon coach boivent le champagne, ils voudraient que tu viennes trinquer avec eux », lui lance le jeune homme. Champenois d’origine, Christian ne peut refuser. « Dès que tu es arrivé, que tu l’as applaudi, mon gamin a complètement changé, lui dit alors le paternel. Si tu le veux bien, j’aimerais que tu sois assis à côté de moi à chaque match. » 

Avec grand plaisir, le surnommé « Kiki » accepte. Jusqu’en demi-finale. Le futur tombeur de Roger Federer en finale de Halle 2018 affrontant alors un Tricolore, il se sent obligé de prendre du retrait. « Je me voyais mal être vêtu de la tenue des Petits As pour soutenir un Croate sous les yeux du public français, justifie-t-il. Donc j’ai dit au papa que je regarderais depuis la passerelle (plus en hauteur, à l’écart des tribunes), pour que son fils puisse quand même me voir. » Charme rompu. Il s’incline contre Quentin Halys, qui soulève le trophée le lendemain. Sans rancune. En 2015, Ćorić reçoit une wild card pour l’ATP 250 de Marseille. Devenu proche de Nikola Horvat – l’ancien coach du natif de Zagreb – au point d’assister à son mariage, Christian reçoit une invitation de sa part. « J’ai sauté dans une voiture et j’y suis allé, s’enthousiasme-t-il. Borna a perdu au deuxième tour contre Gilles Simon (futur vainqueur), mais c’est un super souvenir ! » Tout comme ceux de Julia Bensoussan. 

© Les Petits As | Brenda Fruhvirtová et Oleksandr Ponomar, duo gagnant de l'édition 2020.
© Les Petits As | Comme sur le court, Martina Hingis, titrée en 1991 et 1992, sait déjà tout faire : tenir le bouquet par le bras, le trophée dans une main, le micro dans l'autre et garder le sourire pendant le discours. #CouteauSuisse

Borg contre Gerulaitis : la bataille de boules de neige

Traductrice des Petits As, c’est elle qui aide à gérer les demandes, le quotidien de Björn Borg et Vitas Gerulaitis lorsque ceux-ci débarquent pour une exhibition. « À la fin de leur séjour, je les ai déposés à laéroport, se souvient-elle. Puis Björn Borg m’a téléphoné pour dire qu’il y avait un problème avec le jet privé. Il trouvait les montagnes magnifiques et voulait profiter de ce retard pour aller skier. C’était une période de vacances scolaires et les routes étaient fermées, mais heureusement le préfet était à côté. Il a dit : “Ne vous en faites pas, on va ouvrir la route.” » Alors ils sautent dans une voiture, direction les pistes. « Un moment, il a fallu s’arrêter pour demander aux gendarmes de relever la barrière. Quand je suis descendue de la voiture, ils (Borg et Gerulaitis) ont fait pareil. Ils se sont mis à jouer comme des gamins en s’envoyant des boules de neige (rire) ! » Une fois arrivés, ils profitent des vastes étendues blanches. Mais le chauffeur, lui, ne peut attendre. Il doit redescendre. Au retour, il faut utiliser un autre moyen de transport.

« Pour partir, nous avons pris un hélicoptère, ajoute Julia. On s’est posé à l’aéroport de Lourdes, où un autre avion privé avait été envoyé. Borg m’a pris dans ses bras en me disant : “Merci pour tout.” Il m’a fallu une semaine pour m’en remettre (rires) ! » Cette folle journée date de 1988. Deux ans après les débuts de Julia comme bénévole, en 1986, l’année du sacre de Michael Chang. Au cours de la semaine, l’Américain se lie d’amitié avec une des filles de Julia, du même âge que lui. Il dîne chez les Bensoussan, fait des sorties avec eux. Les liens tissés sont d’une solidité telle que même le temps ne parvient pas à les desserrer. En mai 1988, Chang, seize printemps, joue son premier Roland-Garros. « Sa mère m’a téléphoné, raconte Julia avec toute la classe de son accent anglais natal. Elle m’a demandé si nous voulions venir, alors nous sommes montées à Paris. Il est allé jusqu’au 3e tour, où il a perdu contre John McEnroe sur le Court no 1. » 

La saison suivante, celle du sacre du « petit Michael », plus jeune vainqueur sur l’ocre parisien, rebelote. L’invitation est renouvelée. Julia et sa fille sont aux premières loges. « En finale, nous étions dans le box des joueurs, à côté de sa maman. C’était extra ! C’est quelque chose que je n’oublierai jamais. » Les directeurs des Petits As sont également de la fête. Quelques années auparavant, ce sont eux qui lancent une invitation au futur numéro deux mondial. De passage en Floride pour assister à l’Orange Bowl et repérer des jeunes talents, ils tombent sur Mme Chang. « Elle était en train de regarder jouer son fils, et j’ai dit à mon mari de l’époque (Hervé Siméon) : “Il faut que tu ailles la voir pour les faire venir à Tarbes”, détaille Claudine Knaëbel. Ça na pas été difficile de les convaincre, il y a eu un très bon contact humain », ajoute Jean-Claude. Résultat, en 89, cette relation privilégiée leur permet de braquer les projecteurs sur les Petits As. 

Curieux de savoir qui sont ces gens aux côtés de Betty Chang, les journalistes surgissent. Ils posent leurs questions en anglais et, surprise, les interlocuteurs répondent en français. Profitant d’une audience colossale, ils racontent leur histoire et font découvrir les Petits As au grand public. Le second coup de projecteur survient grâce au talent féminin le plus précoce de l’histoire : Martina Hingis. Avant de devenir la plus jeune gagnante d’un tournoi du Grand Chelem dans l’ère Open, à seize ans et presque quatre mois – seule Charlotte « Lottie » Dod sacrée à Wimbledon en 1887 fait mieux toutes époques confondues – et numéro un mondiale à un âge record deux mois plus tard, la Suissesse marque les esprits lors de son passage à Tarbes. 

 

Hingis et Chang, les projecteurs

« Elle est venue trois ans de suite, en avance par rapport à sa catégorie, les années de ses dix, onze et douze ans, rappelle Jean-Claude Knaëbel. Et elle fait le doublé 1991-1992 (avant même de fêter ses onze et douze ans, puisque née en septembre 1980)! » Julia Bensoussan, elle, garde en mémoire « une petite poupée à peine plus grande que sa raquette, très protégée par sa maman. Elle n’avait pas beaucoup de force, mais elle était très maligne. » « C’était un petit bouchon, ajoute Eric Wolff, cordeur du tournoi depuis la troisième saison, qui reste également marqué par une autre jeune fille. Kournikova (gagnante 1994) : petite emmerdeuse. Avec elle, attention ! Il fallait que le nœud (du cordage) soit toujours du même côté, que la raquette soit toujours cordée dans le même sens. Une casse-pieds. » La superstition, peut-être. Ou le souci du détail poussé à son paroxysme, presque obsessionnel, pour gagner le moindre pas possible sur le long chemin menant au haut niveau.

Tout au long de la semaine, les doigts d’Eric courent, dansent sans relâche pour accorder les instruments des jeunes virtuoses. « La veille du premier tour du tableau final, toutes les raquettes sont arrivées d’un coup, relate-t-il. J’ai cordé jusqu’à une heure du matin, il fallait que tout soit prêt pour le lendemain. » S’il n’a pas une minute pour regarder les matchs, sauf en fin de tournoi, il s’estime privilégié par le contact qu’il a avec les enfants. « Moi, j’ai gardé l’esprit gamin. Quand ils viennent me voir, c’est de la camaraderie. On fait des blagues. Ce sont vraiment de très bons moments avec eux ! » Néanmoins, Eric regrette la raréfaction de ces discussions badines. « Quelques années en arrière, on voyait tous les gamins dans les allées. Tout le temps. Ils étaient avec des glaces, des crêpes et compagnie. Aujourd’hui, ils sont tellement canalisés par leurs entraîneurs qu’une fois le match fini, c’est terminé, on ne les voit plus. On les met “à l’abris”. Mais c’est comme ça. C’est le professionnalisme, déjà, comme je dis. » 

« Cette évolution vers la professionnalisation est énorme, confirme Jacques Dutrey. Au départ, ils n’avaient qu’un coach pour les accompagner. Puis les préparateurs physiques, les agents sont arrivés, et maintenant, depuis quatre ou cinq ans, ils ont aussi des préparateurs mentaux. » Parce que le tennis est de plus en plus concurrentiel. Dure réalité mathématique : le nombre de places dans le top 100 ne change pas alors que la quantité de prétendants ne cesse de croître. L’importance d’un événement comme les Petits As, où tous les observateurs sont présents, couplée à la tension de la compétition, aux enjeux, peut générer une certaine nervosité. « Tu nous as volé le match ! C’est très moche ce que tu as fait, tu es un voleur ! », lâche un entraîneur pris de colère et de déception à l’encontre de l’arbitre à la suite de la défaite de sa joueuse.

Entre eux, les jeunes s’observent, se jaugent. “Why is he so tight? (« Pourquoi est-il si tendu ? »), glisse un espoir américain à un autre au sujet de l’attitude d’un des adversaires de double de leurs compatriotes alors en piste. Dans le hall principal, les rencontres sont filmées et vendues pour quinze euros. Certains futés en profitent. Ils achètent les matchs des rivaux et s’adonnent à des séances d’analyse tactique. Un truc d’entraîneurs, aussi. À Tarbes, ils vivent une expérience professionnelle et humaine essentielle. « Je suis venu avec le numéro un chinois de la génération 2006 – Jingpeng Tang –, qui a malheureusement perdu au deuxième tour des qualifications, mais je suis resté pour la suite », nous précise Jérémy Paisan, responsable des moins de 14 ans garçons au sein de la Rafa Nadal Academy. « J’observe le niveau international, parce que ça m’intéresse, et parce que l’académie me demande de regarder comment ça se passe. »

Aux Petits As, tout le monde apprend

« Je regarde tous les matchs, poursuit le Français de 24 ans pour qui le coaching est une vocation, une passion, depuis l’adolescence. Je veux voir ce qui se passe, me spécialiser encore plus, apprendre. Et je prends des informations pour l’académie. Un coach de tennis est tout le temps en formation. Il doit chercher à s’améliorer tous les jours. C’est ce que je pense, c’est ce que Toni (Nadal, directeur de l’académie) pense, c’est ce que tout le monde pense. Je suis là pour m’améliorer en tant que coach, mais aussi en tant qu’être humain. Je peux observer comment ça se passe selon les différentes cultures. Les Tchèques, par exemple, jouent super bien. C’est incroyable ce qu’ils sont en train de faire. Chez les filles, c’est monstrueux. » Bien vu. Trois jours plus tard, une Tchèque triomphe. Brenda Fruhvirtová, pas encore treize ans, succède à sa sœur, Linda, gagnante 2019. Une première dans l’histoire du tournoi.

Semblant capable de claquer une infinité de frappes en cadence avec la régularité d’une machine infaillible qui cherche constamment à déborder l’adversaire, Brenda, petite blondinette membre de l’académie Mouratoglou, doit quand même batailler dès les quarts de finale. Face à Sarah Iliev, meilleure Française de la compétition, elle efface une balle de quatre jeux à deux contre elle dans la dernière manche avant de finir par lever les bras, exténuée. « Les Petits As, ça permet de se mesurer à des joueuses qu’on n’affronte pas tous les jours et de prendre des repères par rapport à elles, analyse Sarah, gabarit léger au jeu malin fait de variations et d’amorties bien senties. On rencontre aussi de nouvelles personnes, on se fait de nouveaux amis. C’est une super ambiance. » Un avis partagé par le protégé de Jérémy Paisan. « Il (Jingpeng Tang) a vraiment apprécié, confirme son entraîneur. J’ai eu un très, très bon retour, y compris du papa qui m’a appelé pour relayer la joie de son fils malgré l’élimination précoce. » 

Chez les garçons, dont certains spécimens aux épaules robustes, comme le Français Théo Papamalamis, quart de finaliste, peuvent déjà faire siffler des premières balles à plus de 190 km/h, c’est Oleksandr Ponomar qui sort vainqueur. Ambidextre de quatorze ans jouant de la main gauche, le longiligne Ukrainien donne l’impression de ne jamais forcer le moindre coup. Grâce à ce style tout en relâchement, il est le premier représentant de son pays à remporter le trophée. Une coupe rappelant le Saladier d’argent, sans son socle lourd du poids de l’histoire, faisant office d’unique récompense. Ici, pas d’intérêt pécuniaire. Seul le prestige prime. Celui du titre officieux de champion du monde de la catégorie. « Les Petits As – Le Mondial Lacoste », tel est d’ailleurs le nom officiel du tournoi. « Nous avons souhaité nous associer à une épreuve de qualité qui rassemble l’élite de la jeunesse mondiale », nous éclaire la marque, partenaire-titre depuis 2015.

 « C’est le championnat du monde des douze à quatorze ans, le tournoi de référence de cette tranche d’âge. Il est synonyme d’excellence. C’est aussi une belle opportunité, pour nous, de rencontrer l’élite de demain. Être partenaire du tournoi, cest loccasion de transmettre les valeurs portées par René Lacoste. Cest important de se connecter à cette génération, à des jeunes que nous espérons retrouver sur de longues carrières. » Dans la cité où Tarbis termina son odyssée, les Petits As poursuivent la leur. Mais tous, comme l’ancienne reine d’Éthiopie, doivent fuir les prophètes. Ceux qui, sentencieux, annoncent en fonction des résultats de l’instant monts et merveilles ou désillusion assurée. Certains vainqueurs épastrouillants comme Carlos Boluda, auteur du doublé 2006-2007, n’ont jamais atteint la gloire prédite. D’autres, à l’instar de Roger Federer, participant « turbulent » – dixit Jean-Claude Knaëbel – battu au 3e tour en 1995, ont vite séché leurs larmes pour bâtir un empire d’une ampleur imprédictible. 

ANNA CARLSON

« Les terrains sont un langage »

Par Vincent Schmitz

© Anna Carlson

Anna Carlson est une artiste multidisciplinaire de Brighton, au Royaume-Uni. Mais ce qui nous intéresse surtout, c’est son exploration artistique des terrains, dont, évidemment, les courts de tennis. Son projet intitulé « COURT » autopsie leurs géométries, leurs couleurs et leurs surfaces sous différentes formes : peinture, photographie, sérigraphie… C’est aussi une façon d’interroger le rôle du sport dans notre mémoire, collective et individuelle. « Les terrains sont un langage », nous a expliqué Anna Carlson, et c’est une très bonne raison d’en discuter davantage.

Courts : En quelques mots, pouvez-vous nous résumer votre parcours avant de commencer votre travail sur les courts ?
Anna Carlson : J’ai toujours créé. J’ai étudié au Kent Institute of Art and Design (KIAD) et j’ai suivi de nombreux cours dans des disciplines aussi différentes que la sculpture, l’architecture d’intérieur et la confection de meubles. Au-delà de ça, même si cela n’a jamais été un day job, ça a toujours été présent dans ma vie quotidienne. J’en ai besoin… comme faire du sport et bien dormir ; ça me rend heureuse et en bonne santé.

C : Vous vous rappelez le moment où vous est venue l’idée d’explorer le sujet des terrains ?
A.C. : L’étincelle est venue en voyant une photo du sol d’un gymnase scolaire. C’était une image très simple, du rond central d’un terrain de netball. Ça a tout de suite titillé ma curiosité et j’ai commencé des recherches sur tous les terrains de sport. J’y ai trouvé une grande variété de couleurs. Ça me rend à la fois nostalgique et joyeuse : des souvenirs de vie en communauté, à l’école, avec des règles mais aussi du jeu.

C : Mais en quoi leur esthétique est-elle si particulière ?
A.C. : La disposition, la surface, les lignes conçues à la machine mais parfois à la main, parfaitement imparfaites… c’est un langage. Les terrains sont réfléchis : ils ont accueilli et accueilleront des gens. Ils sont accueillants mais, en même temps, ils contrôlent puissamment le mouvement humain. Ils évoquent l’esprit collectif, la communauté, l’individualisme, le jeu, le travail.

C : Avec quelle forme d’art avez-vous commencé ce travail et comment a-t-il évolué ?
A.C. : J’ai commencé en peignant des petits courts extérieurs, sur le sol d’un terrain vague à Brighton. Puis j’ai commencé des peintures en intérieur, sur des panneaux en bois ou que je fabriquais avec du parquet. Ensuite de la sérigraphie sur de l’acétate. J’apprécie le dessin technique, j’aime ses imperfections qui contrastent avec le côté aseptisé d’un dessin par ordinateur. J’aime que les lignes que je dessine ne soient pas parfaites, qu’il y ait un côté humain.

© Anna Carlson

C : Vous créez d’ailleurs tout à la main.
A.C. : Oui, c’est comme comparer le fait de jouer à un sport sur ordinateur par rapport à jouer dans la vraie vie, avec son corps. Je ressens la même satisfaction en créant avec mes mains. L’année dernière, j’étais en résidence à Mexico City où j’ai commencé à explorer le travail en 3D, en faisant des coupes au laser, avec pour résultat des sculptures obscures. Depuis, j’explore d’autre matériaux. Ma préférée pour l’instant, c’est une pièce que j’ai travaillée avec une fonderie de métal locale pour mouler un terrain de tennis à partir de raquettes en aluminium fondues. C’était un processus compliqué, que j’ai dû apprivoiser en le répétant, mais c’est très gratifiant.

C : Vous évoquez les raquettes, vous êtes aussi une joueuse ?
A.C. : Je suis une grande fan et j’adore suivre les grands chelems. C’est le seul sport que j’aimais regarder petite. J’ai toujours trouvé cela à la fois excitant et apaisant à regarder. J’ai un peu joué aussi, quand j’étais ado, mais pas longtemps. Mais j’aimerais m’y remettre !

C : Certains terrains de tennis vous ont marquée ?
A.C. : J’aime surtout les différences entre les surfaces, et comment les tournois du Grand Chelem « vendent » leur spécificité. Le bleu de l’US Open, le rouge poussiéreux de Roland-Garros, le vert luxuriant de Wimbledon. Cela donne du caractère aux tournois.

C : Vous voyez un parallèle entre le sport et l’art ?
A.C. : J’ai commencé à voir un vrai rapprochement quand j’ai commencé à peindre des terrains. Même avant, en fait. Quand j’apprenais à peindre des lettres en un seul trait, pour atteindre ce moment où le pinceau devient une vraie extension de soi. Des tonnes et des tonnes de pratique. Des milliers de traits répétés. S’exercer. Tous les jours. Progresser pas à pas, construire le muscle de la mémoire. En sport comme dans l’art, je dirais que c’est 20 % de talent, 80 % de pratique. Il faut travailler au-delà du fait d’être mauvais et pas qualifié, ou en mauvaise condition physique, pour devenir bon. C’est le seul moyen.

Et puis, le sport comme l’art représentent une communauté partagée, mais aussi une élite. Ils peuvent être totalement démocratiques et populaires – le football est joué dans tous les pays du monde ou presque – mais aussi élitistes. Faire partie d’une équipe sportive nous apprend à jouer ensemble dans la vie, à prendre en compte les forces de chacun, à montrer du respect, à s’encourager mutuellement, à tout faire pour donner le meilleur. Les leçons qu’on en tire sont des leçons incroyables pour la vie et pour être une bonne personne.

© Anna Carlson
© Anna Carlson

C : Votre art joue avec les « courts hors contexte ». En quoi est-ce plus évocateur pour les gens ?
A.C. : Dans leur contexte, les lignes de courts sont presque invisibles. Vous savez qu’elles sont là et qu’il faut en tenir compte mais c’est une conscience périphérique. Votre activité cérébrale est concentrée sur votre propre action. Hors contexte, c’est comme voir un décor de cinéma quand le plateau est vide. On le voit dans tout son côté irrationnel.

C : Vous allez continuer à explorer les terrains ?
A.C. : J’adorerais continuer à développer les sculptures de courts de tennis. J’ai l’impression d’avoir tout un voyage d’exploration de matériaux et d’apprentissage devant moi. Et peut-être que ça ne résultera même pas en une pièce « achevée ». Mais j’aime l’idée d’avoir une collection de prototypes qui montrent la progression du voyage. Comme un coup d’œil sur la carrière sportive de quelqu’un.

C : Si vous deviez choisir une seule de vos pièces qui représente au mieux l’esprit du tennis, laquelle serait-ce ?
A.C. : Je pense que ce ne serait pas une œuvre, mais l’exploration. C’est un voyage de matériaux, chacun comme un match distinct. Parfois je gagne, parfois je perds. Mais il y a l’effort, pour progresser. Dans mon boulot, on parle de « lancer la balle de tennis », une métaphore pour dire que ce qu’on retire d’une expérience dépend de ce qu’on y met. Plus vous lancez fort la balle, plus elle rebondira haut. Dans mon travail, j’essaie juste de faire rebondir la balle de tennis un peu plus haut à chaque fois. 

Larry Ellison

Un milliardaire au service du tennis

Comme chaque année, Forbes dévoile son classement des vingt plus grosses fortunes mondiales. En 2019, Larry Ellison, actuel président exécutif d’Oracle Corporation (entreprise spécialisée dans les logiciels et le cloud computing) se situe à la confortable septième place (62,5 Milliards de dollars) juste devant Mark Zuckerberg, englué dans l’affaire Cambridge Analytica, et Michael Bloomberg qui vient de se retirer de la course à l’investiture démocrate pour la présidentielle américaine.

Par Hadrien Hubert

Everyone does the wave - even Larry Ellison and Mike TysonLarry Ellison, en deuxième position en partant de la gauche, en pleine ola dans les tribunes d’Indian Wells, non loin de Mike Tyson

 

De décrochage universitaire à milliardaire 

Tout comme le fondateur de Facebook, Larry Ellison est loin d’avoir grandi dans l’opulence. Sa mère, qui l’a mis au monde à l’âge de 19 ans, le délaisse à sa naissance. À neuf mois, il manque de succomber à une pneumonie et semble frappé par un pouvoir divin comme le révèle Mike Wilson, auteur de Inside Oracle Corporation : « La différence entre Larry Ellison et Dieu, c’est que Dieu ne se prend pas pour Larry Ellison. » 

Élevé par sa tante et son oncle, Larry Ellison grandit loin de son New York natal : un deux-pièces à Chicago comme école de la vie, et l’Université de l’Illinois qu’il abandonna deux ans plus tard après le décès de sa mère adoptive. C’est ensuite à l’Université de Chicago qu’il apprendra la programmation informatique, base de sa future réussite.

Il effectue ses premières classes pour la société Ampex qui l’accueille en 1973. Quatre années plus tard, il fonde sa propre entreprise en compagnie de Bob Miner (son ancien supérieur chez Ampex) et Od Oates, puis devient, à force de travail, un nom incontournable du monde de l’informatique. Malgré la concurrence permanente de Microsoft, SAP ou d’IBM, son empire, Oracle Corporation, pèse aujourd’hui 177 milliards de dollars et fait de lui un homme d’affaires reconnu, influent au sein de la Silicon Valley.

Toutefois, il n’oublie pas de s’adonner à certains plaisirs que seuls de véritables milliardaires peuvent s’offrir. Ainsi, en 2005, Larry Ellison acquiert un yacht – le « Rising Sun »,  mastodonte de 138 mètres dont la maniabilité ne lui donne pas satisfaction – qu’il abandonne quelques mois plus tard au profit d’un autre bateau. Dans cet océan de démesure, le fondateur d’Oracle Corporation décide en 2012 de s’offrir, pour 300 millions de dollars, 97 % d’une île hawaïenne nommée Lanai. 366 km² de superficie destinés à une future utilisation touristique respectueuse de l’environnement : nouveau système de filtration des eaux, vignobles bio, meilleures infrastructures de santé, développement d’une agriculture hydroponique… Au début, de nombreux habitants de l’île se réjouissent des mesures bienfaitrices du milliardaire. Seulement, ce « rêve de jeunesse » aux accents philanthropiques fait déchanter certains résidents, au regard des méthodes opaques utilisées par le tout sauf messianique milliardaire. Pire, selon toute vraisemblance, il n’est jamais allé à la rencontre des habitants, préférant déléguer à ses représentants les questions fâcheuses et demandes multiples sur certains de ses fonctionnements occultes, loin des ambitions « d’Éden durable et prospère du Pacifique » affichées lors de l’acquisition.

Son parcours lui attire la sympathie de l’intelligentsia américaine : Tout comme Steve Jobs en son temps, qui le fit entrer au conseil d’administration d’Apple, Elon Musk l’a nommé au conseil d’administration de Tesla. Détenteur d’une quinzaine de propriétés à travers les États-Unis, où il reçoit parfois des personnalités de la politique américaine, Larry Ellison se déclare ouvertement républicain (il a d’ailleurs soutenu Marco Rubio lors des primaires républicaines de 2016). Ainsi, il s’est récemment lié d’amitié avec l’actuel président des États-Unis, si bien qu’une collecte de fonds organisée par Ellison au profit de Trump provoqua l’ire des employés d’Oracle Corporation, pour qui Donald Trump va à l’encontre des valeurs défendues par l’entreprise. Selon certaines indiscrétions, l’entente surprise entre les deux milliardaires serait motivée par leur aversion commune pour Jeff Bezos, PDG d’Amazon et propriétaire du Washington Post.

Le central d'Indian Wells, dans ses jeunes années, avant le rachat par Larry Ellison, © Art Seitz

À 1 h 30 en jet

À Indian Wells, tout ou presque est dans la démesure. Aussi bien les collines qui surplombent les courts que les greens verdoyants ou les luxueux hôtels. Même les palmiers sont immenses. Pendant les 10 jours de son tournoi éponyme, cette ville d’environ 5 000 habitants accueille, chaque année, pas moins de 400 000 visiteurs. Une fréquentation digne d’une levée du Grand Chelem. A l’acquisition du tournoi en 2009, Larry Ellison commencé par investir massivement dans l’aménagement paysager du stade. Désormais, les tableaux de verdure qui bordent le site du tournoi sont en osmose avec l’aride climat californien, ce qui sied parfaitement au Tennis Garden d’Indian Wells.

Larry Ellison ne s’est aps contenté de rendre cet endroit fastueux, un symbole de flore foisonnante. Il en a fait le cinquième Grand Chelem… officieux, rassurez-vous. Car, oui, il n’a pas hésité à débourser plusieurs millions de dollars pour améliorer la fan experience chère aux institutions sportives nord-américaines. Outre sa pluralité de courts réservés uniquement aux entraînements, le jeu lui-même a également bénéficié de la philanthropie du milliardaire.  Tous les terrains sont équipés du  Hawk-Eye : du court central, deuxième plus grand du monde (16 100 places derrière les 23 770 du Court Arthur Ashe) jusqu’à la mitoyenneté des courts annexes.

Au-delà du passage (chaleureusement accueilli) de l’obscurité de l’indoor européen au soleil californien, la dotation, nettement supérieure aux autres Masters 1000, satisfait au plus haut point la majorité des joueurs et joueuses. Par ailleurs, Larry Ellison entretient des relations privilégiées avec les trois joueurs les plus influents du circuit : Federer, Nadal et Djokovic. Quand les enfants du Suisse descendent le toboggan situé dans la majestueuse propriété du milliardaire à Porcupine Creek, Novak Djokovic y dîne avec son épouse tandis que Rafael Nadal sirote de l’eau de coco réfrigérée en compagnie du propriétaire des lieux. Lors du tournoi, les discussions stratégiques à propos de l’avenir du tennis vont bon train, jusqu’à envisager des projets communs. Ellison, qui vit aujourd’hui à Woodside, située à 7 h de voiture d’Indian Wells (mais à 1 h 30 en jet), oscille entre le site du tournoi et sa résidence de Porcupine Creek, berceau de fontaines majestueuses, de multiples terrains de golf et d’un manoir de vingt-sept chambres, le tout adossé aux gigantesques montagnes de Santa Rosa.

Ses investissements colossaux dans le sport ne s’arrêtent pas à la  petite balle jaune. La voile a déjà été frappée du sceau de Larry Ellison. En 2013, l’America’s Cup, légendaire compétition internationale, a vu naviguer les voiliers les plus rapides que ce sport ait connus grâce aux investissements du milliardaire américain. La compétition est, dès lors, plébiscitée par la foule, mais ces bijoux de technologie n’ont pas été conçus dans les règles de l’art. Pénalisée, l’Oracle Team USA est contrainte d’apporter des modifications à ses bateaux. Malgré son quasi-irrattrapable retard (elle est menée 8-1 par les Néo-Zélandais), l’équipe de Larry Ellison s’impose 9-8 au terme d’un final à suspense.

Indian Wells 2012
Le central d’Indian Wells, en 2012


Serviteur du tennis américain 

Mais le BNP Paribas Open d’Indian Wells reste sa plus franche réussite sportive. Depuis l’acquisition, on ne compte plus les innombrables améliorations distillées au sein du tournoi, et notamment les restaurants gastronomiques, dont la nourriture est, selon Ellison, « la meilleure de tous les complexes sportifs de la planète ». Il prévoit également de bâtir un musée  du tennis regroupant des objets inédits, datant de l’ère élisabéthaine. L’an dernier, Tommy Haas confiait à L’Equipe que d’autres projets d’expansion du site pourraient intervenir dans les « deux ou trois années à venir », tels qu’un court n°3 encore plus grand, la construction d’un hôtel plus proche des courts ou encore l’organisation de concerts en plein air.

Mais certaines de ces décisions sont parfois accueillies avec scepticisme par une partie des joueurs. Quand il a le pouvoir d’assurer un prize money supérieur à tous les autres Masters 1000, il est accusé de favoriser les têtes d’affiches au détriment des joueurs moins bien classés. « Il y aura toujours des gens qui diront que les mieux payés sont trop payés », explique Ellison à Bloomberg Nous espérons arriver à un compromis raisonnable dans lequel les stars continueront à gagner beaucoup d’argent, mais tout en nous assurant que les autres joueurs pourront, également, bien gagner leur vie. » Son sens du consensus est également mobilisé quand l’ancien joueur de tennis sud-africain et directeur du tournoi californien, Ray Moore, déclare que « les femmes devraient remercier les hommes qui ont porté le tennis ». Larry Ellison monte alors au créneau et désamorce la polémique qui entraînera la démission de Moore remplacé par l’ancien numéro 2 mondial, Tommy Haas.

Par ailleurs, Ellison et sa garde rapprochée ont pour quête « d’améliorer le tennis américain ». Ils sont pleinement convaincus que l’émergence d’une figure étasunienne sur le circuit accroîtrait la popularité du tennis, et rappellerait les temps jadis où la prolifération de joueurs américains faisait de ce sport le deuxième plus suivi à travers la planète. C’est à la racine que l’ancien PDG d’Oracle s’attaque au problème : la formation des joueurs revêt un intérêt majeur pour Larry Ellison. Il joint la parole aux actes en 2015, quand Oracle devient le sponsor principal de l’Intercollegiate Tennis Association. Depuis, Indian Wells accueille chaque année, à la fin du mois de mars, une compétition mettant aux prises les meilleures équipes universitaires du pays. Au même titre que son Challenger disputé en préambule du Masters 1000, considéré comme l’un des meilleurs de sa catégorie. Ces engagements qui en appelleront certainement d’autres participeront-t-ils à l’éclosion des futurs Sampras et Agassi ? Avec des moyens, sait-on jamais !

 

La crise de la quarantaine

Il y a quelques semaines, le spectre d’une pandémie mondiale était aussi éloigné de nos préoccupations occidentales et aussi irréel qu’un doublé Roland-Garros – Wimbledon de Bernard Tomic. Le coronavirus est aujourd’hui à nos portes et accessoirement à celles de tous les évènements culturels et sportifs d’Europe. La Suisse a même profité de l’absence prolongée de son icône nationale pour interdire toutes les manifestations rassemblant plus de 1000 personnes jusqu’au 15 mars. Alors que dans le pays du salon de l’horlogerie (annulé), de la culture du consensus et de Roger Federer c’est une catastrophe pour le hockey sur glace, le football et les carnavals en tous genres, on vous explique pourquoi ce n’est peut-être pas une si mauvaise chose pour le monde du tennis.

Par Raphaël Iberg

John McEnroe étalé de tout son long sur le dur l'US Open après avoir pris une balle en pleine caboche, © Art Seitz

Un allègement du calendrier

Il y a bien des années que tous les acteurs du tennis ou presque préconisent l’allègement d’un calendrier aussi overbooké qu’un vol EasyJet le premier samedi des vacances scolaires. Des mesures aussi efficaces que le service d’Elena Dementieva ont donc été prises par les différentes instances pour tenter de remédier à ce problème récurrent. Résultat : une multiplication des compétitions avec l’arrivée de la Laver Cup et de l’ATP Cup et la création de la Piqué Cup sur les cendres de la défunte Coupe Davis, sans compter la refonte de la Fed Cup dont nous avons déjà parlé dans ces colonnes. En plus d’avoir exponentiellement augmenté les efforts consentis par les joueurs à la fibre patriotique aussi développée que le bras gauche de Rafael Nadal et insistant donc pour s’inscrire à toutes ces joutes annuelles, le temps de cerveau disponible de tout un chacun en a été réduit d’autant par l’extrême complexité de toutes les nouvelles formules précitées. On imagine que Gilles Simon ne sera plus le seul à s’attacher les services d’un spécialiste en neurosciences à l’avenir, histoire d’éviter le burnout à la seule lecture des modalités d’un tournoi par équipes.

Et le CoVid-19, plus connu sous le nom de coronavirus, dans tout ça ? En quoi vient-il chambouler ce programme surchargé ? C’est très simple. L’être humain n’est fondamentalement gouverné que par deux choses : l’argent et la peur d’un danger imminent. Très souvent dans cet ordre. Si la seconde nommée prend le pas sur le premier cité, bien aidée par la psychose créée par les gouvernements et relayée par les médias, il y a de fortes chances que le tournoi challenger de Bergame ne soit pas le seul à perdre des plumes. Une mise en quarantaine du circuit dans son ensemble n’était probablement pas au programme des multiples réunions stériles qui ont mené aux réformes mentionnées plus haut, mais il semble difficile d’imaginer une solution plus efficace à la demande persistante d’augmenter les plages de repos de joueurs surmenés. La cerise sur le gâteau étant que Gerard Piqué ne verra aucune différence majeure dans la fréquentation moyenne de ses stades madrilènes en fin d’année en cas d’annulation ou de huis clos.

 

La solution aux problèmes d’insomnie de Guy Forget

Chaque année c’est la même rengaine au mois de février. Federer jouera-t-il sur terre battue cette saison ? Quand l’annoncera-t-il ? Est-ce du bluff ? On peut d’ailleurs répéter le processus au mois de novembre au soir de la victoire du Bâlois aux Swiss Indoors et à la veille de son forfait probable à Bercy. Cette fois au moins, le problème a été réglé rapidement par la bombe lâchée par le Swiss Maestro sur les réseaux sociaux concernant son opération et la pause forcée qui en résulte. Ce qui ne résout évidemment rien pour Guy Forget, directeur du tournoi parisien, qui n’a pas encore vendu ses billets au grand public. Comme beaucoup de pharmacies, on imagine que le patron de la deuxième levée du Grand Chelem avait le masque en apprenant la nouvelle. C’est là que notre nouvel ami un peu collant, le coronavirus, entre en scène. Si la situation actuelle persistait jusqu’en mai (permettez-nous d’en douter autant que de l’accession de Maxime Hamou à la première place mondiale dans les six mois), Roland-Garros pourrait fort bien se jouer à huis clos, risque de contagion oblige. Voilà de quoi mettre fin à toutes les souffrances de l’ancien capitaine de Coupe Davis tricolore. Pas de vente de sésames ô combien stressante en l’absence de la coqueluche (drôlement contagieuse elle aussi) de toutes les foules du monde. Et surtout, le casse-tête des tribunes vides de la discorde à l’heure du déjeuner, celle des petits fours et pause champagne sur le Court Philippe-Chatrier aurait de fortes chances de ne pas faire mousser autant que d’habitude.

Rafael Nadal et son puissant biceps gauche, © Art Seitz

Enfin un adversaire pour Nadal à Paris

Si par hasard la peur prend définitivement le pas sur l’aspect vénal (n’y comptez pas trop), les tournois seront peut-être purement et simplement annulés, à l’image de la finale du Challenger de Bergame dont les points et le prize money ont été distribués aux deux finalistes (Enzo Couacaud et Illya Marchenko) comme s’ils avaient tous les deux perdu ce match. Charmant. Bref, dans ce cas extrême, les 20 titres majeurs de Federer resteront la valeur étalon pour quelques mois supplémentaires, le métronome Djokovic perdra son momentum et Nadal ne touchera pas terre. Cela nous semble d’ailleurs le seul scénario dans lequel la sangsue des Baléares ne gagne pas Roland-Garros cette année (et les 15 prochaines). Ne nous emballons toutefois pas trop. En effet, le président des Etats-Unis lui-même, grand ami de la vérité et de la cause scientifique devant l’Éternel, a placidement affirmé que le virus aurait disparu de lui-même d’ici au mois d’avril. La maladie étant tour à tour importée du Mexique ou un canular inventé par les Démocrates selon la Maison Blanche, la terre ne devrait pas trop trembler par sa faute cette année Porte d’Auteuil.

 

Des économies d’énergie bienvenues

Greta Thunberg herself a osé interpeller l’intouchable monument du sport helvétique au sujet de ses liens étroits avec Crédit Suisse, chantre des sources d’énergie renouvelable et de la lutte pour une planète plus propre s’il en est, à l’aide du hashtag #RogerWakeUpNow. Comment trouver un meilleur moyen de clouer au sol tous les représentants d’un sport dont la vocation est de suivre l’été dix mois sur douze à grand renfort de CO2 et autre gaz à effet de serre qu’une bonne vieille paranoïa ? Dans son souci habituel de communiquer sans la moindre aspérité passible de créer un conflit, Roger nous répondrait peut-être que sa propre mise en quarantaine n’interviendra pas avant le mois d’août 2021, quoi qu’il arrive. Ce qui n’en fera de loin pas un fossile, même sur un circuit à l’énergie et au jeunisme sans cesse renouvelés. Pour le reste, qui vivra verra.

La faucheuse Roger Federer, © Art Seitz

Hugo Gaston

La jeunesse au service de l’ambition

228e mondial cette semaine du 24 février, Hugo Gaston vient de disputer en Australie son premier tournoi du Grand Chelem chez les professionnels. À seulement 19 ans, il se présente comme l’un des grands espoirs du tennis français.

Par Valentin Moinard

Final masculina de tenis individual 2018 YOG 90

 

Petits pas d’ajustement, armé du bras et frappe de balle. À la Ligue de Tennis d’Occitanie, Hugo Gaston répète ses gammes, inlassablement. Ses grands coups droits liftés viennent marteler le bleu des courts avec une intensité rare pour un entraînement. Il faut dire que le jeune homme de 19 ans a des motivations toutes trouvées pour redoubler d’efforts. Après une fin d’année 2019 riche en victoires et trophées sur le circuit ITF, le Toulousain de naissance a obtenu la consécration : une invitation pour disputer le tableau final de son premier tournoi du Grand Chelem, l’Open d’Australie. Un moment unique pour le gaucher au revers à deux mains. « Ça a été une très belle expérience. Jouer des matches comme ça, dans ce genre d’événements, c’est incroyable pour moi ! » Opposé à l’Espagnol Jaume Munar (90e mondial à ce moment), Hugo Gaston en a profité pour prouver au monde du tennis qu’il faudra compter sur lui, et surtout sur sa combativité dans les années à venir. Car s’il a fini par rendre les armes en quatre sets (7/5 5/7 6/0 6/3), il ne l’a pas fait sans combattre, et a sauvé la bagatelle de neuf balles de match avant de s’incliner sur un dernier revers dans le couloir. « J’ai quelques regrets sur la rencontre, notamment dans le premier set où j’ai eu des occasions. Mais je suis quand même heureux d’avoir donné le maximum », analysait-il, lucide, quelques semaines après son périple australien.

La suite, ça a donc été un retour en France et un crochet par les qualifications du tournoi de Montpellier avant de revenir s’entraîner chez lui, à Toulouse. Loin de l’animation des tournois du Grand Chelem, Hugo Gaston s’apprête à retrouver l’anonymat du circuit Challenger pour continuer à progresser. « Il est ambitieux et a très envie de réussir. Sous ses airs détachés, il est très investi dans son sport et le vit de façon très intense », décrit son entraîneur, Marc Barbier. L’objectif affiché : se rapprocher des meilleurs joueurs de la planète pour faire partie des 150 premiers mondiaux d’ici la fin de saison. Au sein d’un tennis français vieillissant et peinant à trouver un successeur à Yannick Noah, dernier vainqueur masculin d’un titre du Grand Chelem, certains espèrent même le voir devenir ce joueur que tout un peuple attend. Mais Hugo Gaston ne pense pas à ça pour le moment. « Je ne me vois pas forcément comme la relève du tennis français, j’essaye de ne pas me mettre plus de pression que cela. Il y a Jo-Wilfried Tsonga qui revient bien même s’il s’est de nouveau blessé, Gaël Monfils qui est encore dans le Top 10. Je trouve que l’état du tennis français n’est pas aussi mauvais qu’on le pense. » Reste que Monfils, comme Tsonga, mais aussi Richard Gasquet, Gilles Simon, Benoît Paire ou encore Adrian Mannarino ont tous passé la trentaine sans avoir réussi à inscrire leur nom au palmarès de l’un des quatre Majeurs. Derrière, l’avenir appartient peut-être à Lucas Pouille (26 ans), Ugo Humbert (21 ans), Corentin Moutet (20 ans) ou… Hugo Gaston. « Si je peux être dans les meilleurs Français, ce sera en tout cas avec plaisir », glisse-t-il, malicieux.

 

« Une vraie singularité dans le jeu »

De ses premiers coups de raquettes à 3 ans au club de Fonsorbes où son père était président – « je jouais tout le temps contre le mur », s’amuse-t-il encore aujourd’hui – à l’Open d’Australie, Hugo Gaston est pour l’instant proche du parcours parfait. Son palmarès parle pour lui. En 2017, il décroche le prestigieux Orange Bowl où ont triomphé Roger Federer, Andy Roddick ou encore Dominic Thiem. Le début de l’explosion qui le conduit, ensuite, à Melbourne, pour remporter le double de l’Open d’Australie Juniors 2018 aux côtés de son ami Clément Tabur. Mais cette année-là, le meilleur restait encore à venir. Celui qui affirme « adorer jouer pour son pays » le prouve de la plus belle des manières en remportant l’or aux Jeux olympiques de la jeunesse à Buenos Aires. Il ajoute à cette consécration deux médailles de bronze : l’une en double garçons, toujours avec Clément Tabur, l’autre en double mixte associé à Clara Burel. Une performance exceptionnelle, d’autant que Hugo Gaston avait le lourd honneur d’être porte drapeau de la délégation sur ces J.O.J. et devait montrer la voie à ses compatriotes. Une mission remplie avec brio, donc, et qui démontre bien, s’il le fallait encore, que le jeune protégé de Marc Barbier est capable d’assumer pleinement un rôle de leader en portant le pays sur ses épaules. Que ce soit à l’ATP Cup, la Coupe Davis ou une quelconque fusion entre les deux, l’équipe de France devrait pouvoir compter sur lui dans le futur.

Final masculina de tenis individual 2018 YOG 112

En attendant, Hugo Gaston continue de travailler, conscient des lacunes actuelles de son jeu. « Ce qui me manque le plus aujourd’hui, c’est la constance sur tout un match et toute une année, explique-t-il. Je suis capable d’avoir un bon niveau de jeu, mais le plus dur, c’est de le garder sur le long terme ». « C’est encore un jeune joueur donc tout son jeu est perfectible, ajoute son entraîneur. Plus on se rapproche du haut niveau, plus cela se joue sur des petits détails. Mais sa technique est, elle, bien en place. Il n’y a pas grand-chose à changer là-dessus ! » En plus de sa technique, Hugo Gaston peut déjà s’appuyer sur un jeu complet, une couverture de terrain remarquable et une main impeccable. Des qualités indispensables compte tenu de son gabarit léger (1,73 m), qui détonne dans un circuit où il est plus fréquent de croiser des gros serveurs dépassant 1,90 m que des joueurs comme Hugo Gaston. Mais cette particularité pourrait bien devenir un avantage pour le Toulousain, adepte des changements de rythme et du jeu de contre. « C’est dur de le comparer à d’autres joueurs, il a une vraie singularité dans le jeu », confirme Marc Barbier. De là à déjà se projeter plus loin ? Ce serait mal le connaître. « Hugo est toujours très mesuré, que ce soit dans la victoire comme dans la défaite. Ce n’est vraiment pas le genre à s’exciter pour rien, il sait qu’il y a encore un long chemin devant lui. »

 

Vers un premier Roland-Garros ?

Un chemin qui passe par des Challengers relevés de ce début d’année 2020, comme ceux de Bergame ou Pau. Des étapes moins reluisantes que le quotidien des meilleurs joueurs du monde, mais pourtant indispensables si Hugo Gaston veut rejoindre son idole d’enfance, Rafael Nadal, au sommet du classement ATP. D’ici là, il pourra s’inspirer de la réussite du Stade toulousain, club dont il est fan et qui vient d’être champion de France de rugby pour la vingtième fois de son histoire en juin dernier. Sa vingtième bougie, le jeune Toulousain la soufflera, lui, en septembre prochain. Entre temps, il espère être invité à disputer le grand tableau de son premier Roland-Garros, après avoir déjà reçu des wild cards pour les qualifications du tournoi les deux dernières saisons. Mais, fidèle à lui-même, Hugo Gaston ne pense pas encore à la terre battue parisienne. « On peut se dire que j’ai de bonnes chances d’avoir une invitation à Roland, mais j’ai aussi eu celle de l’Open d’Australie grâce à une très belle fin de saison 2019. C’était une récompense. J’espère continuer à bien jouer, et si je joue bien, alors on verra pour l’invitation. » L’ocre attendra donc. Patient, il a décidé de ne pas se précipiter et de passer les étapes une par une même si cela doit prendre du temps. Déjà couronné chez les jeunes, il fait partie de ces espoirs qui seront à maturité au moment des Jeux olympiques de Paris en 2024. Il aura alors 23 ans et la génération Tsonga-Gasquet-Monfils-Simon ce sera, a priori, retirée. À ce moment, Hugo Gaston endossera, peut-être, le rôle de leader du tennis français.

 

Vol au-dessus des lignes de courts

Par Vincent Schmitz

© Petra Leary

Moitié artiste moitié nerd, Petra Leary photographie des lieux vus du ciel avec un drone. Fascinée par l’attrait graphique des terrains de sport, cette jeune Néo-Zélandaise de 28 ans les sublime en jouant avec leurs lignes, leurs couleurs, leurs ombres et leur structure, pour en proposer une nouvelle perception fascinante. Après une première série remarquée et primée consacrée au basket (Daily Geometry, en 2017), elle a diversifié les sujets de ses clichés mais toujours avec cette dimension bird’s eye. Parmi ceux-ci : les courts de tennis. Un bon prétexte pour évoquer avec cette artiste d’Auckland la photo, les drones et nos bien-aimées surfaces de jeu.

Virée de l’école à 16 ans pour son comportement (ce dont elle rit aujourd’hui, disant « comprendre avec le recul »), Petra Leary s’est formée seule ou presque au dessin et à l’art de la composition graphique. Après plusieurs expériences scolaires et professionnelles qui la clouaient un peu trop sur sa chaise et dans des contraintes, elle trouve finalement sa voie en prenant de la hauteur, quand elle veut bien descendre de son skate. Traversée par des tendances obsessionnelles (c’est elle qui le dit), ce sont les courts de tennis qui l’occupent aujourd’hui, toujours avec son drone. Et avec un rêve en tête : « photographier à travers le monde toutes les sortes de terrains, de tennis et de basket. Je pense que ça donnerait une série incroyable. » Car depuis sa découverte de la photo par drone, elle affirme qu’elle « ne peut plus rien regarder de la même façon. J’ai toujours en tête ce que ça pourrait donner vu d’en haut. Quand je me balade avec des amis et qu’on croise des bâtiments ou des choses bizarres, je ne peux pas m’empêcher de me dire oh, ce serait tellement cool de voir ça depuis un drone ! C’est comme si j’avais découvert une nouvelle dimension… »

© Petra Leary
© Petra Leary

COURTS : Vous rappelez-vous du moment où vous avez eu l’idée de photographier des terrains en vue aérienne ? 
Petra Leary : Oui ! C’était l’une des premières fois que je pilotais mon drone. C’était durant un long week-end de vacances et Auckland était très calme. Avec mon amie Marie, nous étions parties à la recherche d’endroits intéressants à photographier et nous nous sommes retrouvées au Potters Park. J’ai fait voler le drone au-dessus du terrain et j’ai été immédiatement bluffée par cette vue d’en haut. C’est d’ailleurs cette photo qui m’a popularisée sur Instagram et m’a valu un prix en 2017.

C : Quelle a été votre réaction en voyant le premier résultat ?
P.L. : Pour moi, ça a été tout de suite le début d’une addiction (rires) ! J’ai une tendance à devenir obsessionnelle quand ça m’intéresse et ça a créé un switch dans mon cerveau. Voir d’en haut, c’était comme découvrir un nouveau monde, que je peux explorer et avec lequel je peux jouer. 

C : Pourquoi des terrains de basket ?
P.L. : C’est marrant parce que je n’ai jamais joué dans une équipe de basket. Je shootais avec quelques amis pour le fun mais sans plus. Et puis, comme je suis grande, on me disait toujours tu devrais jouer au basket ! Mais je faisais toujours le contraire de ce que les adultes me disaient, ça explique aussi pourquoi je n’y ai jamais joué (rires) ! La vraie force pour moi, ce sont les éléments graphiques des courts. La symétrie, les formes, les lignes fortes et simples qui se démarquent… Tout ça combiné avec des joueurs talentueux, ça crée ces images incroyables. Il y a la variation, aussi. Les terrains suivent clairement un format de base, ce qui donne une continuité, mais en même temps, ils sont tous tellement différents… Les couleurs, surfaces, textures, tailles et lieux donnent à chaque fois une photo unique. 

C : Quel est le lien entre les terrains de basket et les courts de tennis ?
P.L. : Les courts de tennis ont les mêmes éléments graphiques, la symétrie, la simplicité, les différentes surfaces… Je travaille actuellement sur une nouvelle série qui se focalise exclusivement sur les courts de tennis. Il y a toutes ces ombres intéressantes et les déplacements des joueurs : capturer un mouvement d’une fraction de seconde donne un côté très abstrait mais, en même temps, les ombres offrent au spectateur un regard sur ce qui se passe. C’est comme proposer deux perspectives en une. 

C : Qu’est-ce qui fait une bonne photo de court, selon vous ? 
P.L. : Le plus important pour moi, ce sont les lignes droites. Les TOC en moi ne peuvent pas supporter les lignes de travers. C’est toujours mon aversion numéro 1 sur des photos de terrain, ou même sur n’importe quelle photo impliquant des structures et des formes, sauf si c’est intentionnel. Et je pense que l’équilibre des espaces et du cadrage est vraiment important dans ce genre de photo.

C : C’est le drone qui vous a amenée à la photo aérienne ou l’inverse ?
P.L. : Je dirais que c’est le drone. Je faisais de la photo de rue et j’escaladais déjà souvent pour obtenir une vue d’en haut mais j’étais toujours limitée. Les perspectives n’étaient jamais complètement « à vol d’oiseau ». Cela dit, je ne peux pas dire que j’ai pensé à utiliser le drone pour pallier ces contraintes, le drone est juste arrivé comme ça. Apprendre à piloter a d’ailleurs été plus compliqué que manier l’appareil photo. 

C : Qu’est-ce que photographier par drone apporte de plus ?
P.L. : Non seulement cela me permet d’accéder à des perspectives impossibles à obtenir normalement, mais cela modifie aussi ma manière de penser et de regarder les choses en général. Je remarque que maintenant, quand je regarde les choses du quotidien, je les regarde en imaginant à quoi elle ressembleraient vues de haut. 

© Petra Leary
© Petra Leary

C : Le résultat est fascinant, avez-vous des mots pour expliquer cela ?
P.L. : Ce que je trouve fascinant, c’est le fait que des objets ou des bâtiments que les gens considèrent comme moches ou ennuyeux sont souvent les plus beaux et les plus intéressants avec une perspective top-down. À titre personnel, cela a augmenté mes aptitudes en tant que photographe, illustratrice et designer. Ça m’a permis de combiner mon amour de l’illustration et du graphisme à travers mes photos, et de transformer la photographie pour créer ma propre forme d’art. Certains endroits donnent des photos incroyables et d’autres m’offrent un canevas sur lequel travailler pour m’approprier totalement une image. J’aime quand on regarde mon travail et qu’on doit s’y reprendre à deux fois, genre attends, il y a trois ombres mais seulement deux personnes ! Et puis, ça me ramène aussi à mon amour des jeux vidéo. Quand je pilote mon drone, c’est comme jouer à un jeu, mais dont le but est de prendre des photos.

C : Comment choisissez-vous les endroits que vous voulez photographier ? 
P.L. : Je passe beaucoup de temps à scroller sur Google Maps à la recherche d’endroits intéressants et de terrains cachés. Mais je suis arrivée à un point où je pense avoir photographié à peu près tout ce qui se trouve dans la zone d’Auckland… Et en plus, mon app Google Maps est hors de contrôle avec tout ce qui j’y ai épinglé : donc trouver du neuf, ça devient difficile (rires) ! 

En fait, je passe la plupart de mon temps à marcher ou sur mon skate, à la recherche de spots que je pourrais photographier. C’est assez dingue le nombre de terrains cachés qu’on croise, quand on commence à y prêter attention. J’aime chercher des couleurs, des formes, des dessins… dans l’architecture ou les terrains, sur les routes ou même des arbres surprenants. Il y a vraiment une variété infinie de sujets. Et ça m’a ouvert les yeux sur des cultures et des passions d’autres gens. Par exemple, je ne peux pas dire que je m’intéresse à la danse ou aux belles robes et pourtant, vu d’en haut, c’est incroyable.

C : Comment se passe la prise de vue ? Avez-vous dès le départ une idée précise de la hauteur, de l’angle, de la position…
P.L. : Parfois, j’ai une idée assez précise de ce que je veux mais en même temps, je joue avec les différentes hauteurs de cadre. À moins d’avoir déjà shooté sur place, c’est compliqué d’imaginer exactement ce que ça donnera avec le drone. J’aime l’utiliser non seulement pour photographier depuis des hauteurs extrêmes mais aussi d’assez bas. Un peu comme un photographe traditionnel, sans les contraintes. 

C : Combien de temps peut durer un shooting ?
P.L. : Techniquement, vous avez environ 30 minutes de batterie. Mais selon l’endroit et le nombre de batteries à disposition, ça peut être beaucoup plus long. C’est très variable. Si c’est pour un shooting commercial, ça peut durer plusieurs heures. Pour être sûre que tout est couvert et avoir une sélection d’images suffisantes. Et puis parfois je suis contente de ce que j’ai photographié en 15 ou 20 minutes. 

C : Vous considérez-vous comme une photographe, une graphiste ou une drone nerd ?
P.L. : Je suis une nerd dans ce qui m’intéresse mais je ne suis pas très sûre de savoir où je me situe (rires). Je suis une photographe mais d’une certaine façon, je dirais que je suis une artiste. Mon travail est un tel mélange : photographie, illustration, modélisation 3D, vidéo… C’est difficile de me placer dans une catégorie ! 

© Petra Leary
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