Marion Toy :

le tennis au pays des merveilles

Par Nathalie Dassa

Match point © Marion Toy

Mári Dimitrouli, alias Marion Toy, explore l’univers du sport et des loisirs dans des jeux visuels pop qu’elle définit comme de l’art conceptuel surréaliste. Portrait et échange pétillant avec cette artiste grecque, fan de tennis, qui réinvente les sports de raquette.

Coming Through © Marion Toy
Coming Through © Marion Toy
Coming Through © Marion Toy
Coming Through © Marion Toy

L’art et le tennis se trouvent parfois des affinités inattendues. C’est d’ailleurs un des passe-temps favoris de Mári Dimitrouli qui aime jouer à brouiller les frontières entre l’art et le quotidien. Originaire d’Athènes, cette directrice artistique et photographe amatrice, passée par le design graphique, propose des captations pop et surréalistes nées d’expérimentations avec les couleurs, les formes et les idées, tout en conservant la mode comme point d’ancrage. En 2013, elle crée Marion Toy et son monde fantaisiste et vitaminé. Ouvrir de nouvelles perspectives, c’est son leitmotiv. Ses clichés et ses autoportraits dévoilent ainsi toutes sortes de scénarios fantasques qu’elle met en scène avec « beaucoup de patience et de joie ». 

Napoleon © Marion Toy

Service gagnant

Du concept à la direction artistique, en passant par les créations en papier, le stylisme, le maquillage et les prises de vue, Mári Dimitrouli est une femme-orchestre qui gère tout quand elle ne fait pas appel à un photographe. L’Athénienne manie l’art subtil des assemblages d’objets hétéroclites et d’icônes du quotidien. L’irrationnel et l’humour côtoient ainsi à merveille l’univers du sport, des loisirs, de la pop culture, du fooding et des marques. À l’image de sa série « Coming Through! » qui fait de la raquette de tennis une broyeuse d’accessoires (brique Lego, 45 tours, dinosaure ou donut), les transformant en Adidas Originals Superstar Supercolor de Pharrell William. La Superga est aussi aux premières loges, devenue ici du dentifrice sur une brosse à dents géante en papier. De même, la balle jaune s’émancipe de ses fonctions premières pour se dévoiler sous des apparats loufoques entre bigoudis, citron pressé et jus de nattes. Sa consœur en tennis de table préfère, elle, exhiber sa rondeur sur une raquette portée en épaulettes napoléoniennes. Ailleurs, cette même petite raquette se métamorphose en un jardin verdoyant, le temps d’un thé pour une Alice contemporaine en mode athleisure. L’artiste grecque laisse libre cours à son imagination pour créer une passerelle entre le monde de l’enfance et celui des adultes grâce à la pertinence du sport. Des moments de féérie submergés par des tons pastel vibrants. 

Alice © Marion Toy

L’art du jeu

Si son attrait pour l’univers tennistique est intarissable, Mári Dimitrouli étend son champ créatif à d’autres activités dans un portfolio des plus attrayants : chevaux de courses qui galopent sur des gambettes ; cheerleader à tête de pompon ; ballon de basket dont les traits deviennent des rubans de pâte à déguster ; voitures de rallye miniatures en guise de masque contre le coronavirus. Ses créations cultivent un sens de l’émerveillement qu’elle a réussi à façonner avec un appareil photo sans miroir, une lampe flash externe et Photoshop pour de légères retouches finales. Son inspiration, elle la puise partout, dans toutes sortes de détails. Elle communique ainsi avec panache son humeur, ses envies et son esthétique, sans jamais renoncer à ses aspirations conceptuelles. Des images qui activent les zygomatiques et invitent à interagir. Si Marion Toy reste un projet parallèle, elle espère que ce nom de scène deviendra à terme sa principale occupation. On le lui souhaite.

Pattern Alice © Marion Toy

Courts : Pourquoi « Marion Toy » ? 

Mári Dimitrouli : Je pense que j’avais besoin d’un nom artistique à l’image de mon humeur créative quand tout a commencé. Je voulais jouer, créer des objets amusants, expérimenter avec des couleurs vives et des concepts surréalistes. « Marion » était le surnom que m’avait donné un très bon ami à moi, c’est donc resté, et « Toy » exprime avant tout le plaisir de jouer ! J’avais avoué à un ami que ce projet était un prétexte pour continuer à m’amuser avec des jouets tout en vieillissant.

 

C : Quelle a été l’étincelle dans ce travail que vous définissez comme de l’art conceptuel surréaliste ? 

M.D. : Le surréalisme est devenu une partie de mon identité créative sans aucun effort personnel, comme si ça y était inhérent. Dès l’enfance, j’ai été fascinée par les scènes de films et les tours de magie. Cela a dû sans doute grandir en moi et j’ai trouvé la façon de concevoir mon propre monde. Le surréalisme est également un excellent moyen de raconter une histoire à travers des codes. C’est comme inventer une langue que chacun traduit à sa manière.

 

C : Dans votre portfolio, il y a une ligne directrice : la mode. Mais vous aimez particulièrement explorer les domaines du sport et des loisirs, comme le tennis et le ping-pong. Qu’est-ce qui vous plaît dans les sports de raquette et leurs accessoires ? 

M.D. : C’est vrai que j’ai une obsession pour le tennis et le tennis de table, car l’un de mes principaux objectifs est de créer des visuels surréalistes avec des accessoires facilement reconnaissables. Les raquettes et cette fabuleuse balle jaune ont un design exceptionnel et intemporel. Ils sont devenus des symboles. C’est donc un excellent moyen pour moi de créer des images qui altèrent l’utilisation de ces objets connus, comme par exemple la raquette de tennis et la déchiqueteuse dans ma série « Coming Through! » ou la raquette de ping-pong en épaulettes dans « Napoléon ». Je prévois d’ailleurs de créer une table de ping-pong DIY parce que jouer me manque vraiment.

 

C : Comment est née justement l’idée de cette série sur les Adidas Originals Superstar Supercolor ? 

M.D. : Je voulais créer ma première série avec un placement de produit impliquant une raquette de tennis qui fonctionne comme une déchiqueteuse. Cette idée est restée dans ma tête pendant plus d’un an et ces sneakers étaient exactement ce que je cherchais. Tout comme la raquette, les baskets aux trois bandes sont devenues un symbole. Le fait qu’elles n’aient qu’une seule couleur a fait fonctionner mon concept de broyeur. Ces clichés sont le résultat d’un travail acharné sur la fabrication des accessoires. Mon ami et photographe Panos Georgiou a pu me fournir les sneakers, alors je me suis dit que ce serait une belle opportunité de travailler ensemble. Les retours ont été incroyables, je suis vraiment ravie du résultat.

 

C : L’illustration vintage de la Superga est tout aussi fun et ludique.

M.D. : Oh, cette brosse à dents a été le support papier le plus grand et le plus difficile à fabriquer ! Elle mesurait plus d’un mètre et les fils de la brosse étaient faits de pailles transparentes. J’avais eu l’idée d’un dentifrice géant qui ferait quelque chose de bizarre et lorsque j’ai vu la Superga, tout a pris sens. Je remercie vraiment l’équipe de la marque qui a accepté le visuel final sans connaître mes intentions, sans croquis ni rien. C’est extrêmement rare dans les projets commandés. Je les remercie vraiment d’avoir cru en mes compétences.

Vitamin T © Marion Toy

C : Quel regard portez-vous sur le tennis ? Êtes-vous une sportive dans l’âme ? 

M.D. : Je prenais des cours quand j’étais très jeune. Je n’aimais pas beaucoup le sport en général, mais mes parents jouaient souvent au tennis pendant les vacances d’été. J’étais toujours là, je leur jetais les balles et j’observais leur match. On regardait souvent le tournoi de Roland-Garros à la maison. Je me souviens encore du couple emblématique André Agassi et Steffi Graf… Les tenues de tennis ont également eu un impact considérable sur ma façon de m’habiller. Les Stan Smith font aussi partie de ma vie depuis toujours et j’ai une garde-robe de jupes de tennis. Je rêve de découvrir un match en direct, de sentir les vibrations et d’écouter le bruit de la raquette frapper la balle. Je pense que si je devais choisir un sport avec lequel je me sens en adéquation, ce serait certainement le tennis.

 

C : Le pastel vibrant submerge tout votre travail. Les couleurs et vous, c’est une longue histoire ?

M.D. : Elles ont toujours joué un rôle essentiel dans ma vie. Je n’ai pas de couleur préférée, je les aime toutes ! Car elles peuvent exercer des changements d’humeur majeurs dans le bon sens. Le fait d’avoir choisi le vert menthe pour l’arrière-plan dans mes séries a été accidentel mais cela a très bien fonctionné. Je crois que le vert menthe, en particulier dans les tons clairs, peut devenir le nouveau gris. Il devient presque neutre lorsque vous ajoutez d’autres teintes.

 

C : Qu’est-ce qui anime in fine votre processus créatif ?

M.D. : C’est toujours une question délicate pour moi, car je ne sais jamais vraiment quand cela se déclenche. Je pourrais voir certains éléments m’animer, comme un pantalon rouge ou une paille jaune, puis l’oublier complètement. Un ou deux mois plus tard, une idée jaillit liée à ce que j’ai vu. C’est comme avoir un programme dans un coin de ma tête qui recueille des images intéressantes sans le savoir, ni si cela a un sens.

 

C : Et qu’est-ce qui nourrit vos inspirations ?

M.D. : Mes derniers coups de cœur sont les œuvres du photographe Zhang JiaCheng et de la maquilleuse Chiao Li Hsu, deux artistes vraiment exceptionnels. Sinon j’aime depuis toujours Yayoi Kusama, la reine des pois et des couleurs, le photographe de mode britannique Tim Walker et le réalisateur Wes Anderson. Je rêve aussi de visiter le Japon et la Chine, car j’adore leurs arts esthétiques et plastiques.

 

C : Envisagez-vous de travailler plus souvent avec des marques de sport comme le tennis ? 

M.D. : Attendez-vous à voir beaucoup de visuels sur le tennis signés Marion Toy, car je n’en ai pas du tout fini ! Je travaille actuellement sur des visuels personnels, mais je reste ouverte à des commandes intéressantes tant que je dispose d’un certain temps pour les concevoir comme je le veux. J’aime que tout soit parfait, ce qui implique beaucoup de recherches et de travail personnel avant le résultat final. 

Charlélie Couture 

« Les vrais sportifs sont des artistes-guerriers »

Par Julien-Paul Remy

© Charlélie Couture
© Charlélie Couture
© Charlélie Couture
© Charlélie Couture
© Charlélie Couture
© Charlélie Couture

« Artistes, parce qu’au-delà du résultat lui-même, les grands champions se doivent de faire le vide, pour laisser filer des gestes. Or, pour être parfaits, ces gestes ont été rejoués des milliers de fois, répétés dans l’Absolu, sans tenir compte de l’adversaire ou de quoi que ce soit. C’est bien le même Absolu qui attire les artistes. »

Rencontrer Charlélie Couture, c’est oublier le rôle de l’intervieweur et de l’interviewé. C’est rencontrer un artiste complet, qui réunit le corps et l’esprit par le prisme de divers modes d’expression artistique : sons et musique, mots et écriture, images et arts plastiques. Actuellement en tournée pour son 23e album, Même pas sommeil (sorti en janvier), il expose également au musée Paul Valéry, à Sète, une série de 27 peintures (Passages) inspirées de sa vie new-yorkaise.

Charlélie Couture est un décloisonneur d’horizons, un briseur de murs, un bâtisseur de ponts non seulement entre les différentes disciplines artistiques mais aussi entre le monde de l’art et d’autres domaines tels que le sport. Sa passion pour le tennis a notamment accouché d’un livre intitulé Beaux Gestes, ode à la beauté du tennis sous la forme de dessins empreints de poésie.
À l’occasion du vingtième anniversaire de cet ouvrage paru en 1999, Courts saisit la balle au bond pour donner la parole à un artiste tout-terrain. Il nous reçoit à son domicile parisien, immeuble-atelier à son image : authentique, habité, inclassable.

 

Courts : À quel moment vous-êtes vous mis à dessiner le tennis ?

Charlélie Couture : J’ai développé un rapport artistique au tennis après l’avoir moi-même pratiqué. Auparavant, en tant que spectateur, je l’envisageais plutôt comme un sport bourgeois fermé sur lui-même et visant plus à favoriser l’image sociale qu’à atteindre le dépassement de soi ou toute autre considération élevée.

En fait, j’ai vraiment découvert ce sport, désormais mon préféré, de manière accidentelle et tardive, à 33 ans, dans le cadre de ma carrière de chanteur et lors d’un événement politique majeur, la chute du Mur de Berlin, le 9 novembre 1989. Ce jour-là, alors que j’avais les yeux rivés sur un reportage en direct depuis une chambre d’hôtel, un musicien de l’équipe m’a invité à échanger des balles sur le terrain d’à côté. Je l’ignorais à l’époque mais cette expérience a changé ma vie. Sans faire de jeu de mots, cet événement a ouvert une brèche dans mon existence. Le mur de mes préjugés s’est écroulé et un nouveau monde s’est offert à moi.

J’ai surtout dessiné pour rendre au tennis ce qu’il m’a apporté, et pour le montrer autrement. Jusqu’alors, les illustrations dans les magazines et les journaux se bornaient soit à la glorification d’idoles, soit à des dessins-caricatures uniquement destinés à susciter l’amusement. Dans les deux cas, il manquait de l’émotion, de l’humain et de la poésie.

 

C : Pourquoi cette passion pour le tennis ?

C.C. : J’ai principalement été séduit par la simplicité des règles, par le défi d’apprendre à apprivoiser l’instrument à cordes tennistique, la raquette, par la beauté des gestes et par l’opportunité de penser des enjeux philosophiques : dépassement de soi, rapport à l’autre comme adversaire et condition de notre réalisation, gestion des émotions, mort, survie.

Prenons les gestes principaux en tennis, au nombre de sept dans mon livre (coup droit, revers, service…). De la même manière, la musique repose sur sept notes (do, ré, mi, fa, sol, la, si). À partir de cette base simple, de ce dénominateur commun, on peut créer son propre style et complexifier son jeu.

J’ai également aimé ce sport pour son impact positif sur mon hygiène de vie, puisqu’il me protégeait de certains périls de la vie nocturne.

À défaut d’atteindre le beau geste parfait moi-même sur le terrain, je m’escrimais à reproduire celui des autres par le dessin. Je réalisais sur le papier ce que j’étais incapable de faire sur le terrain. Ce rêve d’amateur – au sens d’amato, amare, « aimer » – du geste parfait m’a toujours accompagné et poussé à me dépasser.

 

C : En quoi votre pratique artistique a-t-elle influencé votre pratique tennistique ?

C.C. : Ma sensibilité artistique m’a permis de voir ce sport au-delà de sa dimension sportive, en explorant sa relation à l’esthétique, à l’image, à la poésie, à l’art et à la philosophie. En tant qu’artiste et joueur, j’accordais autant d’importance à la manière qu’au résultat, à la beauté de la forme qu’à l’efficacité.

J’ai néanmoins voulu combiner ces deux aspects par le dessin. D’une part, je dessinais les bons gestes enseignés par mes professeurs et coaches, dans une visée didactique et scientifique. J’utilisais l’art comme un artisan : ce savoir-faire ne se mettait pas au service d’un idéal artistique mais bien d’un idéal d’apprentissage afin d’améliorer ma technique. D’autre part, je dessinais les beaux gestes que m’inspiraient, subjectivement, les autres joueurs. Je cherchais, par l’art, à représenter le sentiment de poésie et de vitalité qu’ils me procuraient.

Enfin, je dessinais aussi pour jouer au tennis de manière fictive lorsqu’il m’était impossible d’y jouer réellement. Raison pour laquelle les personnages représentés dans le livre sont toujours en mouvement, libres de toute contrainte, comme si je les rêvais.

 

C : Tout bon geste est-il un beau geste ?

C.C. : Oui, même s’il ne s’agit pas de dire que le plus beau geste se confond avec le geste le plus correct. Prenons les deux principales conceptions du jeu : le technicien et le tacticien. Le premier se fixe pour but d’apprendre le bon geste technique, en se concentrant avant tout sur lui-même. Tandis que le second agira davantage en fonction de l’adversaire, privilégiant l’efficacité. J’étais pour ma part un technicien manquant de tactique ! J’imaginais pouvoir concilier rigueur technique, beauté et efficacité.

Dans le livre, je pars du principe que jouer au tennis signifie jouer beau. Que la pureté du geste garantit sa beauté, que la beauté garantit sa fluidité, que la fluidité garantit son aérodynamisme, et que l’aérodynamisme garantit l’efficacité. Selon moi, tout geste efficace possède une part de beauté.

 

C : Quelle distinction faites-vous entre un geste artistique et être un artiste ?

C.C. : Le sportif, contrairement à l’artiste, n’a cure de la portée poétique ou esthétique de sa manière de faire, elle n’est qu’une conséquence. En raison des enjeux propres au sport : montants financiers, productivité, responsabilité de l’individu envers la collectivité, le groupe – l’individu s’inscrit non seulement dans une structure, une équipe lui donnant les moyens de réaliser son choix de vie, mais il porte aussi parfois sur ses épaules le poids des aspirations de toute une nation – et nécessité de gagner contre le rival. En art, la concurrence existe mais pas de manière aussi frontale : pour réussir, l’artiste n’éprouve pas le besoin de vaincre un autre artiste. En sport, réussir signifie gagner et donc faire perdre, tandis que, pour un artiste, réussir signifie se réaliser.

Une autre différence de taille concerne la relation aux règles. En art, le but consiste à sortir des règles, à s’en libérer et à les réinventer. La règle se réduit à un moyen. En sport, la réussite passe par le respect des règles. Impossible d’inventer de nouvelles règles lors de chaque match ! La règle s’apparente à une finalité en soi.

Néanmoins, les sportifs professionnels se rapprochent des artistes à de nombreux égards. En un sens, un sportif est un artiste dont l’art ne consiste pas à créer des œuvres mais bien des gestes artistiques. Un sportif est un artiste involontaire, dépassé par la portée artistique de ce qu’il accomplit.

Être un athlète de haut niveau, c’est aussi se lancer des défis à soi-même, en raison d’un trop-plein d’énergie. Un biathlète, un tennisman ou un rugbyman se définit avant tout comme une personne débordant d’énergie qui éprouve le besoin radical de la canaliser par le corps. On retrouve le même besoin à l’origine de la démarche des artistes : ils créent pour extérioriser et exploiter leur abondance d’énergie et d’émotions. On limite trop souvent le sport et l’art au divertissement, éclipsant par là même leurs dimensions de catharsis, de nécessité et de dépassement de soi. Le sport et l’art ne relèvent pas seulement d’une activité ou d’un métier, mais bien d’un mode de vie qui engage l’être de celui qui les pratique.

D’un point de vue personnel, je recours souvent à une métaphore sportive pour illustrer ma philosophie de vie en tant qu’artiste exerçant plusieurs arts (l’art des mots à travers l’écriture, l’art des sons à travers la musique, et l’art de l’image à travers la peinture et la sculpture) : le triathlon. Je me sens triathlète au sens où j’allie plusieurs disciplines parallèles correspondant chacune à une dimension de moi-même.

 

C : Vous portez un intérêt tout particulier à la question de la mort. On dit souvent que « philosopher, c’est apprendre à mourir » : pensez-vous qu’au tennis, « perdre, c’est apprendre à mourir » ?

C.C. : Absolument. Au tennis, ce n’est pas la victoire qu’il faut apprendre à domestiquer et à gérer, mais bien la défaite. On perd plus un match qu’on le gagne. Si on gagne, on a seulement réussi à atteindre l’objectif voulu. La victoire se mue en conséquence logique et naturelle d’un processus de travail et de préparation. Au contraire, la vraie victoire consiste à surmonter un échec. Quand on gagne, on gagne un match alors que quand on perd, on perd plus qu’un match, on se perd temporairement. On perd le goût de la vie et la confiance en soi. Un vide immense nous envahit, semblable à une mort. Comme si la vie nous quittait. On éprouve une blessure intérieure car, non seulement on n’a pas obtenu ce qu’on voulait, mais quelqu’un d’autre l’a obtenu à notre place.

Par-delà le paraître et la diversité au niveau du langage corporel des joueurs (les mimiques guerrières de Hewitt et Nadal, la nonchalance de Kyrgios, la swing samba de Kuerten…), un même conflit entre la vie et la mort se joue. Sur le terrain, chacun veut tuer l’autre pour rester vivant. Même Federer s’apparente à un gentleman serial killer, un tueur tout en élégance et en beauté qui a assassiné des carrières (exemple : Roddick, Safin…). Les vrais sportifs sont des artistes-guerriers.

Ce qui m’intéresse profondément dans le tennis et le sport en général, c’est la relation à la mort. Un match met en scène une lutte entre deux corps et deux sources d’énergie, au gré de laquelle l’un, le gagnant, va prendre l’énergie de l’autre, le perdant, en le vampirisant. Le tennis fait d’ailleurs partie des sports où l’issue d’un match se solde nécessairement par une victoire et par une défaite, où toute perspective d’égalité est exclue.

Perdre, c’est être éliminé, rayé d’une liste, d’un tableau. C’est une négation existentielle. Ceux qui gagnent en finale sont ceux qui existent jusqu’au bout. Chaque combat est un combat pour exister. Jouer n’a rien d’un jeu si on prend l’exemple du carnage lors des tournois majeurs tels que Roland-Garros. Après une semaine, la moitié des participants est reléguée aux oubliettes. Qu’est-ce qu’un joueur qui ne joue plus ? Jouer, c’est être, exister, et donc survivre. 

D’ailleurs, le langage utilisé pour parler du sport est très révélateur : « tuer », « massacrer », « anéantir », « liquider », « sauver », « survie », « mortel », « atomiser », « décapiter »…

Le sportif incarne potentiellement un gladiateur dépositaire des affects injectés en lui par le public, qui s’identifie à un héros porteur de valeurs et d’attentes aux échelles familiale, locale, régionale, nationale, prêt à mourir pour la patrie, à se sacrifier pour le bien de la communauté. Il y a parfois une logique sacrificielle.

 

C : En parlant d’échec et de défaite, en quoi la culture de l’échec aux États-Unis diffère-t-elle de celle en France ?

C.C. : Le fossé qui sépare ces deux pays au niveau du rapport à l’échec résulte d’un autre fossé, dans leur rapport au temps. Aux USA, on envisage le présent comme une base pour le futur, tourné vers les possibilités offertes par l’avenir. L’essentiel réside dans l’objectif qu’on se fixe. Par conséquent, on bénéficie de la liberté d’échouer, car on n’est pas enfermé dans les échecs du passé. L’échec est une étape sur le chemin de la réussite. On a le droit de perdre. La perception de l’échec ne dure pas plus longtemps que l’échec lui-même. En France, par contre, le présent est la conséquence du passé, de toutes les expériences vécues. Le présent est le produit du passé, au lieu que le futur soit le produit du présent.

 

C : Quel est l’impact de la culture de l’échec dans ces pays sur leur culture tennistique ?

C.C. : Immense ! Aux USA, on a tendance à favoriser le point fort d’un joueur, indépendamment de ses points faibles. Si un joueur est doté d’un bon coup droit, on travaillera ce coup en priorité. L’accent est mis sur le positif. On cherche à rendre plus fort le point fort. En France, on choisit souvent de travailler et corriger les défauts, on se concentre plus sur le négatif, le point faible.

 

C : Quelle distinction faites-vous entre les notions d’artiste et d’artisan ?

C.C. : Un artiste doit savoir faire confiance à son instinct. Il est porté par son geste, un geste qui le dépasse. L’artisan, lui, est réfléchi, il analyse la situation avant d’agir et applique un protocole. Il met tout son talent dans la précision de sa réalisation, possède une méthode, une certaine façon d’agir, et il s’y conforme. L’artiste invente, improvise, se remet en cause et prend des risques, juste pour le plaisir de se faire peur. Il considère qu’il est face à un absolu et tente de résoudre une énigme.


C : Comment ces notions s’appliquent-elles à des joueurs tels que Federer et Nadal ?

 C.C. : Nadal s’assimile à un colosse qui applique une charte, obéissant aux conseils de celui qui le guide. À l’instant où il entre sur le court, sautillant sur place, il impose sa présence comme il impose son jeu. Il a l’autorité des puissants qui peuvent tétaniser leurs adversaires. Endurant, courageux, Nadal est un exemple de constance dans l’application d’une technique. Si sa balle tourne très vite, ses coups sont pourtant rarement brillants. Néanmoins, ils s’avèrent terriblement efficaces.

Federer, en revanche, représente un artiste qui a plusieurs fois changé l’esprit de son jeu : tantôt défenseur, puis retourneur en embuscade. Aujourd’hui, il se trouve plus souvent en attaque au filet. Au fur et à mesure des époques, on l’a vu se réinventer, essayer des choses parfois au cours d’un même match. Parfois ça passe, et parfois il se prend les pieds dans le tapis et se perd à son propre jeu. Mais parfois il réussit, et, quand il se surprend lui-même, le public se régale de le voir sur le fil, parce que sous ses allures de héros capable de tout, on sait aussi qu’il n’est pas infaillible. Cela fait aussi partie de son charme, parce qu’il peut avoir perdu sans mériter de perdre, ou parfois gagner alors qu’on le croyait à la dérive.

 

C : Enfin, si vous en aviez eu la possibilité, auriez-vous envisagé une carrière dans le tennis ?

C.C. : Bien sûr ! Si j’avais connu le tennis plus tôt, j’aurais probablement canalisé mon énergie dedans. Pas en tant que joueur, faute d’être un athlète digne de ce nom, mais bien en tant qu’entraîneur ! 

Less is more

Le tennis retrouve le goût des choses simples

Faute de grives, on mange des merles. Mais ça tombe bien : bien cuisiné, le merle, c’est pas mal non plus. Touché de plein fouet par la pandémie du Covid-19, le tennis réapprend ainsi les initiatives nationales… Réapprend ? Car oui, quelque part la crise le ramène à ses fondamentaux historiques. Plus qu’un lot de consolation, un retour aux sources. Voici venu le temps des premiers matchs post-confinement et autres plaisirs minuscules.

Par Guillaume Willecoq

© Ewout Pahud de Mortanges

L’Allemagne a initié le mouvement avec la réunion de huit joueurs, parmi lesquels Dustin Brown, établis dans un périmètre de 100 km autour de Coblence. Les États-Unis ont renchéri du côté de la Floride, avec les locaux Opelka et Paul, plus deux « guests » confinés outre-Atlantique, Hubert Hurkacz (coach américain, Craig Boynton) et Miomir Kecmanovic (poulain IMG). Le pendant féminin de l’épreuve est prévu à la fin du mois avec Amanda Anisimova, Alison Riske, Danielle Collins et l’Australienne Ajla Tomjlanovic. La Suède a opté pour la version minimaliste : un unique match caritatif entre les deux frères Ymer. L’Autriche, elle, voit gros avec un évènement mixte très respectablement doté (151 750 €) et qui doit marquer la rentrée d’un premier gros bras, le n°3 mondial Dominic Thiem.

Ainsi va le tennis en temps de pandémie. En attendant la reprise, sans cesse différée, des rendez-vous internationaux (ATP, WTA et ITF ont donné à cette heure rendez-vous au 13 juillet, mais le conditionnel reste de rigueur), chaque pays élabore ses propres initiatives à l’intérieur de ses frontières. La Grande-Bretagne y songe (on évoque un format de huit réservé aux joueurs classés au-delà du ‘cut’ des grands tournois, afin de rémunérer des joueurs réellement dans le besoin), l’Espagne aussi (tournée d’été nationale et/ou évènement organisé à Majorque chez Rafael Nadal), et bien sûr la France, entre un projet estival dans le sud du pays porté par Thierry Ascione et le bébé de Patrick Mouratoglou, l’Ultimate Tennis Showdown, qui promet de réunir 10 joueurs, dont certains de tout premier plan, pour 50 matchs sur plusieurs semaines…

Bref, à chacun ses propositions, plus ou moins ambitieuses, plus ou moins philanthropiques, pour tenter de sauver les meubles et réamorcer la machine, dans un sport dont il apparaît de plus en plus clairement qu’il sera l’un des derniers à pouvoir renouer avec la « vie d’avant » (pensez que l’Open d’Australie réfléchit d’ores et déjà à un public 100 % australien pour son édition 2021 !).

 

Mieux que rien… « et de toute façon, on n’a pas le choix ! »

Ces projets « de substitution » répondent à une double nécessité pour les joueurs : « Retrouver les picotements, l’excitation de jouer au tennis, explique Yannick Hanfmann, 143e mondial, victorieux à Coblence de ce que la petite histoire retiendra comme étant le premier tournoi post-confinement. Sans trop m’avancer, je pense pouvoir dire que c’est la première fois depuis la petite enfance que nous, joueurs de tennis, nous retrouvons si longtemps sans fouler un court. La sensation de manque est réelle, tout autant l’enthousiasme à rejouer. »

Et puis il y a le nerf de la guerre : « J’ai fait quelques économies et je ne suis pas du genre à jeter l’argent par les fenêtres, reprend l’Allemand, 543 000 $ de prize money répertoriés par l’ATP, mais au bout de quelques semaines les choses se compliquent. » Les 3000 $ empochés à Coblence ne compenseront pas le manque à gagner des dernières semaines sur l’ATP Tour (à titre d’exemple, il avait gagné 10 000$ lors de son dernier tournoi, récompense d’un tour franchi en qualifications à Dubaï !), mais qu’on ne s’y trompe pas : réussir, dans le contexte et les contraintes sanitaires actuelles, à monter en un temps record un tournoi de tennis doté de 25 000 $, a relevé de la prouesse.

Il s’agit donc, pour un temps, de faire son deuil des grands rendez-vous et leurs plateaux de 128, 64 ou même 32 joueurs venus des quatre coins du globe. Faire son deuil de l’ambiance, du public… et, pour les joueurs, des coachs en bord de court et des ramasseurs aux petits soins. Mais l’heure n’est pas à faire la fine bouche: « Il y a encore deux semaines, on ne savait pas quand on retrouverait le terrain, contextualise Dustin Brown. Et je pense que tous ceux qui sont là sont heureux d’être simplement revenus. » Les contraintes pratiques (vestiaires séparés, à chaque joueur ses balles, pas de ramasseurs) sont dans ces conditions un moindre mal. Le huis clos, et donc l’absence d’ambiance et un rendu visuel tristounet ? Là est le vrai point faible.

Dustin Brown, Wimbledon 2017 | © Ray Giubilo

Mais les diffuseurs font le pari d’une demande forte chez les fans derrière leur écran, en mode ‘qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse’ : « On n’a pas le choix, de toute façon, assène Mark Leschly, président d’Universal Tennis, à l’origine des deux exhibitions floridiennes, diffusées sur Tennis Channel. Nous essayons de ramener le tennis à la télé et le faisons de manière sûre sur le plan sanitaire. Le monde a changé, nous devons nous adapter et innover. Le sport local et individuel en petits groupes sera la nouvelle norme dans un futur proche. »

 

Un retour aux sources ?

Et, après tout, il le fut aussi dans un passé pas si lointain. Des initiatives à la pelle aux quatre coins du monde, déconnectées les unes des autres et sans cohérence globale ; des plateaux allégés et composés quasi-exclusivement de joueurs locaux, mâtinés d’un ou deux voisins de temps à autre ; des frontières poreuses entre compétition et exhibition, où la seconde peut s’avérer plus attendue que la première selon le pedigree des participants… Est-il besoin de rappeler que tout cela fut le lot du tennis durant la majeure partie du XXe siècle, quand seuls les Grands chelems (et encore, même cette affirmation mérite nuance selon les tournois et/ou les époques) réunissaient tout le monde en une unité de temps et de lieu ?

Entre contraintes des distances et concurrence entre promoteurs (penser au schisme amateurs / professionnels, puis au circuit parallèle WCT aux États-Unis…), le tennis a mis longtemps à devenir le sport globalisé et, quoi qu’en dise, relativement lisible, que l’on connaît aujourd’hui. Sans remonter jusqu’aux images en noir et blanc, Jimmy Connors a encore gagné un certain nombre de ses 109 titres dans une sorte de circuit fermé aux États-Unis, constitué par et pour des Américains, dans des tableaux oscillant entre 4 et 16 participants et où les étrangers étaient aussi rares que les coups liftés dans la panoplie de « Jimbo ». Tout cela est-il si différent des nouveautés printemps-été 2020 pour celles qui sauront tirer leur épingle de jeu ?

 

Avancer ses pions en vue du « monde d’après »

Ce sera même l’ambition – non dissimulée parfois – pour certains : pendant que les gros tournois établis s’arrachent les cheveux, de nouveaux venus se verraient bien profiter du cataclysme pour avancer leurs pions, sur fond de crise de gouvernance du tennis. « Nous voulons profiter de cette période pour montrer notre vision, vante ainsi Patrick Mouratoglou à propos de son Ultimate Tennis Showdown. Pendant cinq semaines, dix joueurs vont s’affronter. Ceci n’est pas un “one shot”, l’UTS est un championnat qui va durer toute la saison et pendant plusieurs années. Les joueurs gagneront des points, de l’argent et il y aura un champion. »

Et si ces points peuvent à terme devenir des points ATP, le champion être reconnu en bonne et due forme dans les palmarès (la Laver Cup a ainsi mis le pied dans la porte en faisant comptabiliser ses rencontres dans les face-à-face de l’ATP) et le rendez-vous s’ancrer résolument parmi les temps forts de l’année tennis… La fragilisation du circuit dans son ensemble avait déjà débuté avant le coronavirus, mais ce dernier va très probablement l’accélérer. Là aussi, le passé s’apprête-t-il à nous tendre un miroir sur ce qui nous guette à l’horizon ? Cette période compliquée et, on le pressent aisément, charnière pour le tennis, est décidément aussi incertaine que fascinante à suivre.

Open d'Australie 2019, pendant la finale dames remportée par Naomi Osaka face à Petra Kvitová | © Ray Giubilo

 

Pour la postérité, le calendrier de reprise du tennis :

• Allemagne : Tennis Point Exhibition Series, du 1er au 4 mai à Coblence : 8 Allemands dont Dustin Brown.
• Pologne : Marbello Exhibition Series, à partir du 6 mai : 6 joueurs polonais (aucun Top 100).
• Suède : Tennis Against Corona, le 10 mai à Stockholm, avec les frères Ymer.
• États-Unis : UTR Pro Match Series, à Palm Beach du 8 au 10 mai : 4 joueurs dont Hubert Hurkacz et Reilly Opelka. Version féminine du 22 au 24 mai, à 4 aussi dont Amanda Anisimova et Danielle Collins.
• Autriche : Generali Open Pro Series à partir du 25 mai. 16 hommes, dont Dominic Thiem, et 8 femmes.
• République tchèque : à Prague du 26 au 28 mai ; 8 joueurs et 8 joueuses tchèques, dont Petra Kvitová et Karolina Plíšková.
• France : Ultimate Tennis Showdown, à partir du 13 juin sur les courts de l’académie Mouratoglou. 10 joueurs annoncés, dont Goffin, Paire, Fognini et Pouille.
• Serbie : Eastern European Championship, à partir du 15 juin sur les courts de l’académie Tipsarević à Belgrade. Filip Krajinović premier annoncé.

 

Rome 2006 :

finale épique et source de tension entre Nadal et Federer

Au cours de leurs carrières, Roger Federer et Rafael Nadal se sont affrontés 40 fois dont 16 sur terre battue. Sur la surface de prédilection de l’Espagnol, le Suisse ne compte que 2 victoires : Hambourg 2007 et Madrid 2009. Pourtant, c’est sur ocre qu’a eu lieu leur plus longue empoignade. Une finale romaine que les deux hommes placent au panthéon de leurs affrontements.

Par Mathieu Canac

Rome 2013, finale | © Ray Giubilo

Roger, êtes-vous rival ou ami avec Rafa Nadal ?
Peut-on être les deux ? Je pense que oui. Vraiment. Rafa est une personne géniale, avec de belles valeurs. Aujourd’hui, il m’a confié avoir pleuré quand j’ai gagné mon Roland-Garros en 2009 tellement il était heureux pour moi.

Vendredi 7 février 2020, 51 954 âmes – record pour un match de tennis – vibrent d’impatience en Afrique du Sud. Dans un Cape Town Stadium plus habitué à accueillir les crampons de joueurs de football ou de rugby, Roger Federer répond à une question au sujet de l’autre héros de la soirée. Rafael Nadal et lui sont à quelques instants de disputer le Match for Africa. Une exhibition caritative témoin, aussi, du lien particulier entre les deux hommes. Celui d’une rivalité amicale s’étant tissée au fil d’années marquées de pléthore de joutes uniques mises en exergue par la dualité de leurs styles. « Au début, Rafa était timide, toujours très respectueux envers les autres joueurs du top 10, et moi en particulier parce que j’étais numéro 1 mondial, se souvient le Suisse au moment de la Laver Cup 2017. Puis sa personnalité s’est affirmée. Nous avons eu de rudes et douloureuses batailles sur le court, quelques brouilles, aussi, mais il y a toujours eu un énorme respect entre nous. » Parmi ces « rudes batailles et quelques brouilles » : Rome 2006.

Comme souvent, Nadal et Federer se retrouvent en finale. La 13e d’affilée pour le Suisse. À cette époque, il règne en empereur sur le circuit. Depuis sa défaite surprise contre l’ado Richard Gasquet en quart de finale de Monte-Carlo 2005, le Bâlois, 24 ans, ne compte que deux tombeurs. David Nalbandian, vainqueur du Masters 2005, et, surtout, Rafael Nadal. Seul Brutus qui parvient alors régulièrement à éliminer César. Face à lui, le Bâlois reste sur 4 défaites en 5 oppositions, dont 3 consécutives. La dernière en date : à Monaco, trois semaines plus tôt. Une lutte de 3 h 50 perdue 6/2 6/7 6/3 7/6 qui donne de l’espoir à l’Helvète. Il estime alors se rapprocher de la bonne stratégie pour venir à bout de sa bête noire sur terre battue. « J’ai joué plus intelligemment qu’à Roland-Garros (demi-finale 2005) aujourd’hui, explique-t-il après la rencontre. Je me rapproche, j’ai fait un pas de plus vers la solution pour le battre sur terre. » Questionné sur cette fameuse solution, il répond malicieusement, sourire en coin : « Je ne vous le dirai pas. »

Nadal veut égaler Vilas ; Federer a un plan

En effet, pourquoi prendre le risque d’informer le rival ? Federer compte déjà 7 titres du Grand Chelem. Seul Roland-Garros manque à sa collection. Le tournoi de la porte d’Auteuil est le but ultime, sur une surface ou Nadal est roi depuis son éclosion. Sacré la saison précédente à Paris – son premier triomphe en Majeur – le gaucher en tenue de pirate accumule les trésors sur l’ocre. Depuis sa défaite face à Igor Andreev à Valence en 2004, il en est à 52 succès de suite. Assis sur ses 19 balais, il vole au point d’être à une unité du record terrien de Guillermo Vilas. Pour ce faire, il doit s’imposer face à Federer au sein du Foro Italico. Là où, un an plus tôt, il sortait gagnant de l’un des plus grands matchs de l’histoire sur terre battue. Au jeu décisif du cinquième set, après 5 h 14 d’un coude à coude d’une intensité rare avec “El Mago” Guillermo Coria. Une expérience à suspens qu’il s’apprête à revivre…

Dès le premier point du match, Federer laisse apparaître les grands axes du plan élaboré avec Tony Roche, son entraîneur. Jouer le revers de Nadal sans trop l’excentrer, à mi-chemin entre le couloir et le centre, pour qu’il n’ait pas d’angle en cas de décalage coup droit, et manœuvrer de façon à pouvoir être agressif et venir finir au filet aussi souvent que possible. Tactique payante. Il réussit le premier break, à 2/1. Et, s’il cède à son tour son engagement dans la foulée, il empoche finalement cette manche initiale – grâce, notamment, à 15 montées réussies sur 18 tentées – au tie-break. De manière écrasante. 7 points à 0. « Je devais être agressif, il ne me laissait pas le choix, explique Federer, dix ans plus tard, pour l’ATP. J’ai bien plus travaillé avec mon coup droit qu’à Monaco. J’ai aussi fait plus de choses en revers. » Avec ce dernier, il utilise l’amorti un peu plus qu’à l’accoutumée. De quoi étonner quand on connaît la vitesse de déplacement de son rival. Mais le toucher du Suisse est régulièrement capable d’éteindre le feu qui anime les jambes de son adversaire.

Roland-Garros 2019, demi-finale | © Art Seitz

La tension s’intensifie

Dans le deuxième set, les deux hommes tiennent leurs services. Le niveau de jeu est spectaculaire. A 5/4 sur l’engagement suisse, Nadal s’offre une balle de set. Raté. Federer tutoie la perfection au moment opportun pour l’écarter grâce à une présence féline au filet. Nouveau jeu décisif. À 2-1 contre lui, le Majorquin manque une volée haute de coup droit « facile ». Signe de la tension extrême du moment, il laisse transparaître sa frustration. Un début de geste de colère fugace qui révèle son envie, finalement réfrénée, d’envoyer valdinguer sa raquette. Malgré cela, il recolle et bénéficie à son tour d’un « cadeau ». À 5-5, il voit Federer rater nettement son attaque sur un coup droit à mi-court. Mini-break décisif. L’Ibérique conclut dès le point suivant, suite à une approche de coup droit slicée. Bien qu’un peu courte, cette montée met Federer sous pression. Le passing de revers reste dans le filet . Un round partout.

Dans l’acte suivant, la tactique, connue, de l’Espagnol fait la loi. « Mon coup droit contre son revers, c’est la meilleure configuration », avait-il d’ailleurs reconnu après leur combat monégasque. Le « surlift » giclant de sa gifle met son opposant en difficulté, le forçant à frapper au-dessus de l’épaule. Nadal réussit le break à 2/2 pour s’imposer 6/4. Au cours du set, la tension monte encore d’un cran. Federer abandonne sa poker face. « Everything all right, Toni ? », lance-t-il ironiquement vers les tribunes. L’oreille des journalistes attrape la pique. En conférence de presse, l’un d’eux questionne : « Était-ce adressé à votre entraîneur (Tony Roche) ? » « Non, répond le Suisse. C’était pour Toni Nadal. Il a fait un peu trop de coaching aujourd’hui. Je l’ai pris sur le fait, et ce n’était pas la première fois. Je lui ai déjà dit plein de fois. Il l’a aussi fait pendant tout le match à Monaco. Mais, apparemment, les arbitres ne gardent pas assez l’œil sur lui. » Il faut dire que  « Tio Toni » est rarement discret pour donner quelques conseils à son neveu.

« Everything all right, Toni ? »

Extérioriser cet agacement a peut-être relâché Federer. Le quatrième set est à sens unique. Après  un premier jeu de 6 minutes au cours duquel il sauve deux balles de break avec autorité, Federer déroule. 6/2. Place au dénouement. Le clou du spectacle. Lors de cet ultime round, le Central romain a des allures de Colisée. Deux gladiateurs s’écharpent, se ruent de coups et courent comme des dératés en soulevant des nuages de poussière orangés. Mais nous ne sommes plus au temps de la Rome antique. Ici, nul ne veut pointer le pouce vers le bas. Les 10 500 spectateurs se lèvent à chaque point pour frapper dans leurs mains jusqu’à en éclater les tympans du voisin. Federer prend rapidement de l’avance. À 3/1 en sa faveur, il sauve une balle de débreak au filet et tient finalement son engagement. Jusqu’à 4/2. Là, l’homme aux 20 titres du Grand Chelem se procure une balle de 5/2. Seul hic, son adversaire use alors à merveille de sa stratégie fatale.

Pilonné sur son revers, Federer est poussé à la faute. Trois fois de suite. Débreak. À 6/5, le Bâlois obtient deux balles de matchs consécutives sur le service adverse. Il tente sa chance, en vain. « Sur la seconde, je me suis précipité (sans être dans la meilleure position), détaille-t-il à l’issue de la partie. J’ai tenté le coup gagnant, pourquoi pas, mais j’étais un peu en retard. La première me laisse plus de regrets, parce que j’étais en bonne position. J’ai voulu frapper un coup droit solide, long, avec beaucoup de lift sur son revers. » Nos deux dramaturges doivent écrire un dernier jeu décisif pour ponctuer leur œuvre. Là, l’Helvète mène 5-3, mais le stylo bave. Derrière son service, il avance dans le court, prêt à dégainer avec son coup droit pour s’offrir trois nouvelles balles de titre, mais l’attaque reste dans le filet. Lors des points suivants, Nadal fait le jeu avec son bras gauche, repousse Federer et le force à plier. Jusqu’à rompre. 7 points à 5. Après 5 h 05, l’Espagnol conserve son titre.

« Il doit apprendre à se comporter en gentleman y compris quand il perd »

« C’est un match inoubliable, déclare-t-il en 2016. J’ai réussi une remontée incroyable dans le cinquième. Je pense que l’un comme l’autre, nous avons joué à un niveau très, très élevé. » « Le niveau du match était énorme, confirme Federer. Nous étions au sommet de nos arts. Et le public était incroyable. » Le Suisse produit ce jour-là un tennis offensif d’une qualité rare sur terre battue. En 179 échanges gagnés – 5 de plus que Nadal – sur 353 joués, il en glane 64 au filet pour 84 montées. Soit une réussite à la volée 76,19 % qui représente 35,75 % de son total de points inscrits. Mais, à chaud, la défaite est difficile à digérer. « Je ne peux m’en prendre qu’à moi-même, j’avais les choses en main et j’ai gaspillé deux balles de match. Il va me falloir un peu de temps pour digérer cette défaite. Je suis assez énervé contre moi-même. » Côté Nadal, on savoure la victoire. Mais un détail a dû mal à passer. « Rafa » n’oublie pas la remarque envoyée à son oncle durant l’empoignade. Le lendemain, lors d’une interview accordée à la presse espagnole, il réplique : « Il (Federer) doit apprendre à se comporter en gentleman y compris quand il perd. »

Si poli et élogieux l’un envers l’autre depuis leur première rencontre à Miami, le duo Federer-Nadal vit sa première dispute. Courte. Très courte. Deux semaines plus tard, les deux ennemis sont conviés à Barcelone pour la cérémonie des Laureus World Sports Awards. Le numéro 1 mondial y reçoit le prix de « sportif de l’année », son dauphin celui de « la révélation ». Assis à la même table, les rires annihilent leur différend. « Nous étions assis chacun d’un côté de la princesse, et nous nous sommes rendu compte que tout ça n’était vraiment pas très important, raconte Federer. Toute trace de tension avait disparu lorsque nous nous sommes retrouvés à Roland-Garros. » Marquante par la performance, cette finale romaine révèle aussi le caractère de Rafael Nadal hors du terrain. Après avoir réussi à vaincre le Suisse sur le court, elle lui a permis de rabrouer ponctuellement sa timidité en dehors en se laissant aller à une critique pour tuer le mythe Roger Federer. De quoi poser, aussi, les bases d’une relation d’égal à égal plus propice la naissance de leur future « amicarivalité ».

Open d'Australie, finales 2009 et 2017 | © Ray Giubilo

Je speak tennis :

histoire d’un métissage linguistique séculaire

Par Valerio Emanuele

© Frederika Adam | frederikaadam.com

Quelle est l’origine des mots que nous employons au quotidien dans le lexique tennistique ? D’où viennent les mots revers, coup droit et service ? Le mot raquette viendrait-il de l’arabe ? Avez-vous jamais rencontré un tennisseur de renom ou effectué un tir passant ? Les mots ace et court plongent-ils leurs origines dans l’ancien français ? Voyage autour des mots du tennis.

 

En guise d’introduction, un bref rappel sur le caractère universel des langues… et des terminologies 

Les langues, multitude de codes distincts et perpétuellement changeants, existent pour exprimer nos désirs et nos sentiments, pour faire connaître nos besoins, pour véhiculer notre pensée et diffuser notre savoir, mais surtout pour nous mettre en relation. En effet, les langues nous relient indissolublement les uns aux autres, spontanément, naturellement, en dépit de toutes lisières séparant artificiellement des portions de territoire que nous appelons « nations ». On se croit exclusivement Espagnols, Italiens, Arabes, Anglais, Belges, Français, etc., alors que nous sommes tous issus d’un métissage culturel. Les langues, par le biais des mots, nous le rappellent constamment, en gardant les traces des différentes communautés qui les ont façonnées au cours des siècles. 

Prenons, par exemple, notre langue française, à la base de laquelle il y a non seulement une pléthore de mots latins (dieu, miel, route), héritage de l’Empire romain, mais aussi une toute petite quantité de mots gaulois (chêne, ruche), légués par les Celtes, et un millier de mots germaniques (hanche, jardin), que l’on doit aux populations « barbares » installées dans l’Hexagone avant la christianisation mise en œuvre par les Romains. À cette triade linguistique originaire – en elle-même suffisante pour montrer que l’on ne peut pas arrêter un mot à la douane ! –, il faut ajouter les langues d’emprunt, qui ont enrichi progressivement la langue de Molière : il s’agit, chronologiquement, du norrois des Vikings (carlingue), de l’italien (balcon), de l’arabe (algèbre) et, bien évidemment, de l’anglais (pudding, week-end). Dans ce contexte, qu’en est-il du lexique du sport ? Il faut savoir que les technolectes – terme par lequel les linguistes désignent des ensembles langagiers spécifiques, propres à des techniques particulières –, dits également « terminologies » ou encore « langues de spécialité », tout en ayant un champ d’application moins étendu, présentent la même richesse étymologique que la langue standard. Le cas de la terminologie tennistique est emblématique : à côté des mots d’origine latine, nous retrouvons des vocables issus de l’ancien français et du grec, ainsi que des emprunts à l’arabe, à l’italien et surtout à l’anglais. Sans compter les mots que la langue française a exportés outre-Manche grâce au succès que son ancêtre illustre, le jeu de paume, rencontrait auprès des cours royales au Moyen Âge…

 

La terminologie du tennis : une grande variété de sources étymologiques 

Étant donné que la langue standard fournit la plupart des mots composant le lexique de base du tennis, il n’est pas surprenant de constater l’influence prépondérante du grec – qui a fourni, entre autres, des mots multisports comme stratégie, technique, tactique et trophée – et du latin. L’hégémonie de la langue latine concerne aussi bien les termes omnisports (adversaire, champion, compétition, égalité, faute, jeu, ligne, palmarès, qualification, surface, victoire), que les mots ayant acquis une signification spécifique dans la pratique du tennis, tels que service, volée, coup droit et revers. Si la volée – mot issu du latin volare, qui signifie voler doit son appellation au simple caractère aérien de son exécution, les termes revers, coup droit et service cachent des histoires surprenantes, qui plongent leur origine dans le jeu de paume. Ce sport, né à la fin du XIIIe siècle et pratiqué initialement à main nue, puis avec des gants, des battoirs en bois et, à partir du XVIe siècle, avec des raquettes, présentait des frappes similaires, au moins dans l’exécution gestuelle de base, à celles que l’on observe dans le tennis actuel. Ainsi, le revers – mot issu du latin reversus, qui signifie « retourné » – doit sa dénomination aux caractéristiques anatomiques de la main, unique outil de propulsion de la balle (nommée esteuf) au jeu de paume avant l’introduction des raquettes pendant la Renaissance. De ce fait, les joueurs droitiers recevant une balle sur le côté gauche de leur corps pouvaient projeter celle-ci avec la paume de la main gauche ou la renvoyer en utilisant le « revers » de la main droite, soit le côté opposé à la paume. Pour cette raison, le revers s’appelait autrefois « coup d’arrière-main », expression qui a survécu en anglais, où le revers est nommé backhand. 

Quant au coup droit – du latin populaire colpus, « soufflet, coup de poing » et directus, « qui est en ligne droite, à angle droit » – à l’origine du jeu de paume, il était dénommé « coup d’avant-main », car, par opposition au coup d’arrière-main, il était effectué en présentant la paume de la main face à balle. Encore une fois, les Anglais ont maintenu cette expression, traduite par le terme forehand. Mais pourquoi, dans les pays francophones, parlons-nous de « coup droit » ? La réponse vient de la configuration des anciennes raquettes. Au jeu de paume, celles-ci avaient deux faces distinctes : l’une était utilisée pour frapper la balle en revers – c’était le côté « des nœuds » car il présentait les entrelacements du cordage nécessaires pour fixer celui-ci au cadre –, alors que l’autre servait pour effectuer le coup droit et était nommée côté « des droits », car dépourvue des aspérités qui caractérisaient la face opposée. Les joueurs ne pouvaient pas choisir indifféremment l’une ou l’autre de ces deux faces, comme le fait remarquer Jacques Lacombe dans son Dictionnaire des jeux (1792) : « Pour les coups d’avant-main, on emploie le côté des droits de la raquette, et pour ceux d’arrière-main, le côté des nœuds. » En définitive, au jeu de paume, un coup droit est un coup effectué toujours avec le même côté de la raquette, celui dit « des droits » ! 

En ce qui concerne l’origine du mot « service » (du latin servitium, de servire, être esclave), elle s’expliquerait par le fait que, au jeu de la paume, l’esteuf, souvent de grande dimension et peu maniable, était mis en jeu par un serviteur afin de faciliter le début de l’échange. Curieusement, l’invention de la seconde balle de service est liée à une maladresse… royale ! L’origine de cette règle remonte au XVIe siècle, époque pendant laquelle le roi Henri VIII d’Angleterre aimait se délecter du jeu de paume. Le roi étant corpulent et peu à l’aise lors de la mise en jeu, il avait alors décrété que, pour engager sa partie, deux essais lui conviendraient mieux. Cette exception royale est ensuite devenue une règle, dont l’application a été maintenue dans le tennis moderne jusqu’à nos jours.

 

Les langues vivantes et l’ancien français 

L’apport des langues vivantes, tout en étant moins substantiel par rapport aux deux langues véhiculaires du passé (à l’exception de l’anglais, dont il sera question dans ce qui suit), n’est pas négligeable. Ainsi, l’italien a prêté, outre attaquer, et finale, le mot balle – de l’italien du Nord balla –, apparu au XVIe siècle. Quant à l’autre support essentiel de la performance tennistique, la raquette, sa dénomination trouverait son origine dans la langue arabe. Plus précisément, ce mot, apparu à la fin du XVe siècle, provient très probablement de l’arabe rahat, qui signifie « paume de la main » et a vu le jour grâce à la médiation du latin médiéval dans l’expression rasceta manus, qui indique le carpe de la main.

L’ancien français, pour sa part, a fourni, entre autres, exploit, forfait, niveau et court. Ce dernier mot – appellation de notre belle revue – désigne à l’origine un terrain spécialement aménagé pour la pratique du jeu de paume. Tout en étant un emprunt à la langue anglaise en 1887, court dérive en ligne directe de l’ancien français cort (apparu en 1155), mot qui désigne la cour, la résidence royale. Ce qui n’est pas surprenant, étant donné que le jeu de paume était l’activité favorite de la noblesse et que nombre de souverains français, tels que François Ier, Charles IX et Henri IV, le pratiquaient assidûment. Le lien historique avec la cour royale explique pourquoi le mot court est employé uniquement dans les sports de raquette dérivés du jeu de paume : on dit « un court de tennis », « un court de squash », « un court de padel », mais on ne dit pas « un court de football » ou « un court de basket » ! Il faudra alors employer le mot terrain, qui dans le lexique du tennis est interchangeable avec court, ces deux termes entretenant une relation synonymique. L’histoire du mot court n’est pas isolée dans le panorama du lexique du tennis. Bien des mots, en effet, ont effectué des allers-retours surprenants entre la France et la Grande-Bretagne. L’examen des anglicismes, foisonnants dans la terminologie du tennis, nous permettra de découvrir en détail leurs parcours. 

© Frederika Adam | frederikaadam.com

Les emprunts à l’anglais : une pénétration linguistique impressionnante

Comme les autres sports originaires d’outre-Manche à la fin du XIXe siècle, le tennis arrive en France avec un contingent imposant de termes provenant de l’anglais britannique, selon un phénomène d’emprunt massif : break, let, lift, lob, match, out, smash, slice, pour n’en citer que quelques-uns. 

Si certains termes adoptés dans la seconde moitié du XXe siècle sont encore perçus comme appartenant à un système linguistique différent (quick, tie-break), l’altérité originaire des vocables naturalisés il y a plus d’un siècle n’est quasiment plus discernable dans la conscience linguistique des locuteurs (match, lift). L’usage, suprême législateur, a enraciné leur présence au sein des pratiques langagières, d’où la difficulté de traduire a posteriori ces mots, surtout dans le cas des anglicismes qui se sont en effet lexicalisés en engendrant des dérivés (smash-smasher-smasheur, lob-lober, lift-lifter-lifteur, slice-slicer, break-breaker). Il semblerait que le pouvoir exorbitant de la terminologie anglo-saxonne soit atténué au Canada francophone, les Québécois étant plus soucieux d’endiguer l’influence linguistique de leur encombrant « voisin du Sud » par l’emploi systématique de certains termes français recommandés dans l’Hexagone mais, de facto, non utilisés. Ainsi en est-il de bris/brèche, balle de bris, brèche de service, bris d’égalité et ainsi de suite, forgés comme alternative au terme anglais break et à ses dérivés, très usités en France.

 

Les faux anglicismes et les mots oubliés ou méconnus

Parfois, il faut se méfier des apparences ! Tennisman et tenniswoman, employés couramment en langue française pour désigner un joueur ou une joueuse de tennis, sont en effet des faux anglicismes, forgés en 1903 sous l’influence de l’anglomanie en vogue auparavant.

Ces deux substantifs, qui en langue anglaise se traduisent par l’expression tennis player, auraient pu être remplacés par un équivalent bien français, mais qui est tombé dans l’oubli. Il s’agit de tennisseur, forgé en 1919 et enregistré dans le Journal officiel en 1990. 

L’expression tir passant, apparue au cours de la même année afin de traduire l’anglicisme passing-shot, a connu le même destin que tennisseur, le grand public ne l’ayant jamais adoptée. Il en est de même pour as, destiné à traduire ace, forgé en 2000 et méconnu par les passionnés de la petite balle jaune. 

Contrairement à jeu décisif, apparu également au début du nouveau millénaire. En effet, dans la terminologie française officielle du tennis, jeu décisif a bel et bien remplacé l’anglicisme tie-break, quoique celui-ci demeure très usité dans la communication informelle. 

 

Les allers-retours de mots entre la France et l’Angleterre

 Le voyage interculturel des mots tennistiques n’est pas unilatéral. En effet, en plus de court, que l’on a déjà évoqué, certains substantifs provenant de l’ancien français, tels que ace, deuce, love ou tennis, par le biais du jeu de paume, ont parcouru le chemin à l’inverse, se déplaçant, d’abord, de l’Hexagone vers la Grande-Bretagne, pour retourner enfin au sein de la langue française, riche en unités lexicales ayant effectué des pérégrinations décidemment inattendues. Les linguistes parlent, à ce propos, de « réemprunt ». Le mot sport synthétise parfaitement cette tendance : quoiqu’il acquière son sens moderne en Grande-Bretagne, au XIXe siècle, il s’agit d’un vocable issu de l’ancien français. Le mot anglais, en effet, est une troncation de disport, apparu au XIVe siècle, qui signifie « passe-temps, récréation, divertissement ». 

Il en est de même pour le mot tennis, issu de l’ancien français tenez, impératif du verbe tenir. Au jeu de paume, en effet, avant de mettre la balle en jeu, le serveur annonçait : « tenez ! » (en prononçant le z final) afin de s’assurer que son adversaire soit prêt à retourner la balle. Après de nombreuses modifications orthographiques et phonétiques (tenetz, teneys, tenys), les Anglais nous ont rendu l’injonction tenez !, qu’ils avaient adoptée durant le XIVe siècle, sous la forme actuelle tennis. 

Quant à ace, ce mot pourrait également venir de l’ancien français, où ais signifie « planche de bois ». La filiation de ce mot serait donc à rechercher dans le jeu de la courte paume, où les joueurs peuvent faire rebondir la balle sur les murs et les toits du court. Ainsi, un « coup d’ais » désigne l’impact d’une balle envoyée à la volée dans un ais maçonné du mur situé du côté du serveur. Il s’agit d’un coup d’exception, difficile à exécuter, qui pourrait avoir inspiré, dans le tennis moderne, la dénomination du service gagnant non touché par le relanceur. 

En ce qui concerne deuce, mot que les Anglais utilisent pour désigner une égalité de points à 40, il plonge ses origines dans l’ancien français deus (deux), employé au jeu de paume dans l’expression « à deux », qui désignait une égalité à 45 au cours d’un jeu ou une égalité de cinq ou sept jeux au cours d’une manche. On disait alors que les joueurs étaient « à deux » points de la victoire d’un jeu ou « à deux » jeux de la victoire d’une manche.

 

Enfin, un autre mot que la langue de Molière pourrait avoir prêté à la langue anglaise est love, terme employé en anglais dans le décompte des points dans un jeu pour indiquer la marque zéro. Son origine demeure mystérieuse, mais d’après une hypothèse fascinante, ce mot pourrait être issu de l’expression l’œuf, utilisée au jeu de paume au XIIIe siècle dans le décompte des points afin de remplacer la marque zéro. Ainsi, les joueurs de paume, en associant la rondeur d’un œuf à la forme du chiffre zéro, annonçaient, au lieu de « quinze-zéro », « quinze-l’œuf », qui deviendrait « fifteen-love » en Angleterre.

Ce parcours autour de la terminologie du tennis montre non seulement la richesse impressionnante de ses sources étymologiques, mais aussi, sur une échelle plus grande, les pouvoirs extraordinaires des mots. De simples séquences de sons capables d’abattre toute frontière établie artificiellement par les hommes. Inexorablement, progressivement, constamment, les mots élargissent les confins de notre identité, en réalisant des amalgames surprenants entre les langues. Leur trajet évoque celui d’une petite balle jaune indomptable, souhaitant éviter à tout prix les mailles du filet, libre de rebondir d’un camp à l’autre, dans un échange sportif, linguistique et culturel sans fin. 

Valerio Emanuele est professeur de tennis diplômé d’État, docteur en sciences du langage et chercheur associé au sein du laboratoire Lexiques, Textes, Discours, Dictionnaires (LT2D) de l’université de Cergy-Pontoise. Il est l’auteur du Dictionnaire du tennis, paru en 2019 aux éditions Honoré Champion. Ses recherches portent sur le lexique sportif et le paratexte des dictionnaires bilingues. 

Le court au temps du corona

« Touche moi pas ». Voilà le genre de phrases à grammaire approximative qui devraient fleurir un peu partout dans le monde une fois le déconfinement prononcé. À défaut de pouvoir faire intervenir le Hawk-Eye pour savoir s’il y avait ou non touchette, on pourra toujours se rabattre sur les sports qui évitent le contact histoire de contourner le problème. Des sports au premier rang desquels on trouve bien sûr le tennis. Ah ça, le tennis est un sport hautement compatible avec les gestes barrières puisque 6 bons mètres séparent les adversaires – du moins lorsque l’on joue en simple. Chacun son matériel, chacun sa place, chacun son tour. Pas de risque de contamination. À part bien sûr pour ce qui est des balles – on est bien obligé de partager. Et des changements de côté. Et des instants passés face à face au filet. Et des moments où l’on se serre la main en fin de match. Et… Ah oui, tiens, ce n’est pas si évident, tout compte fait. Beaucoup de questions au standard.

Par Thomas Gayet

Michael Mmoh amuse la galerie en détournant le regard au moment où Novak Djokovic lui tend la main | © Art Setz

Le service au corps sera-t-il encore autorisé ? 

Si jusqu’alors le service au corps pouvait passer au mieux pour une espièglerie, au pire pour une fourberie, il sera désormais assimilable à une attaque ad hominem visant à refiler le virus au malheureux adversaire. De là à penser que son interdiction sera prononcée par les autorités du tennis, il y a tout de même quelques pas à franchir. D’abord parce que cela sous-entendrait qu’il existe de fait des autorités du tennis qui parlent d’une même voix ; ensuite parce qu’étant moi-même en léger surpoids, des services légèrement excentrés risqueraient de me viser au corps. Dès lors quelle serait ma légitimité à demander que l’on remette la balle ? Difficile d’arbitrer.

Réponse probable : Oui.

 

Aura-t-on le droit de faire une contre-amortie ? 

Pour l’amortie, la question ne se pose pas. Pour la contre amortie, en revanche, la limonade est tout autre : de fait, la contre-amortie aura pour effet d’attirer l’adversaire dans un périmètre de distanciation inférieur à celui recommandé par les autorités sanitaires. « Gestes barrières ! », pourra gronder l’arbitre en sortant son warning. Mauvaise ambiance.

Réponse probable : Oui, mais pas d’aller la chercher. Après tout, qui est fautif : le piégeur ou celui qui se laisse piéger ?

 

Le service de John Isner peut-il tuer le coronavirus ?

Se prendre une mandale à 250 km/h a tendance à ôter chez soi toute trace de vie et de conscience. Si John Isner vous tire dessus, vous avez une bonne chance d’y passer. Et qu’en est-il du virus ? À en croire les autorités sanitaires compétentes, un « gros coup dans la tronche » ne suffirait sans doute pas à tuer des microparticules largement plus petites que les écarts du cordage. En revanche, il faudrait calculer les kilojoules induits par pareille puissance car à défaut de mourir en crash-test, le virus s’éteint au-delà de 70 degrés. Pas sûr, cependant, que la balle chauffe à ce point-là (même après être passée entre les jambes façon poteaux électriques d’Isner qui n’ont pas la sexyness de celles de Sabatini).

Réponse probable : Non. Mais c’est dommage, cela aurait redoré le blason de la machine à Ace dans nos coeurs.

 

Et la balle qui gagne, Gasquet pourra-t-il la redemander ? 

Sur le papier, rien ne l’en empêche puisqu’il se servirait de la balle qu’il vient lui-même de manipuler sans que l’adversaire ne la touche. Le seul hic c’est à qui la demander ? Car il va de soi que les ramasseurs de balles ne pourront lui rendre une balle déjà touchée. Et notre pauvre Richard obligé, dès lors, de traverser lui-même le terrain pour aller récupérer sa baballe, au risque de se rapprocher de l’adversaire. C’est sans fin, cette histoire (tout comme d’ailleurs l’enchaînement des blessures de Richard).

Réponse probable : Oui,mais avec des gants.

 

Sera-t-il mal vu de changer de côté en contournant le filet sans croiser l’adversaire ? 

Parce qu’on ne voudrait pas se retrouver en quarantaine avec le corona. Mais dès lors comment faire comprendre à l’adversaire que l’on prend ce chemin non par simple précaution hygiéniste mais bien pour lui montrer qu’on ne peut pas l’encadrer ? Il va falloir trouver de nouvelles manières de jouer à « c’est qui qui domine ».

Réponse probable : Ce ne sera pas mal vu, et c’est bien là tout le problème.

 

Ceux qui refusent de serrer la main en fin de match vont-ils devenir des héros ? 

Jusqu’alors on les brocardait, on les méprisait, on les conspuait. Désormais, ils seront dignes d’applaudissements quotidiens au balcon à 20 heures. Oui, au balcon et à 20 heures car ne vous attendez pas à ce que le public les couvre de fleurs : il n’y aura plus de public. Pas sûr d’ailleurs qu’il y aura des arbitres à qui serrer la main. Possible que la main du Hawk-Eye soit un peu moite.

Réponse probable : Non. Ils deviendront simplement des tennismen normaux et plus personne n’en parlera.

Novak Djokovic et Roger Federer en finale de Wimbledon 2019 | © Antoine Couvercelle

Viser l’homme à la volée : prison ou pas prison ?

On en revient plus ou moins au problème du service au corps, à la différence près que l’intention de faire mal est ici plus voyante. Jusqu’alors, les passeurs adeptes de la technique dite du peloton d’exécution s’en tiraient avec un regard noir de l’adversaire et quelques commentaires outrés. Désormais, ils pourraient être assimilés à ceux qui refilent volontairement le virus du SIDA. À moins, bien sûr, que le passing n’intervienne sur le service de l’adversaire, auquel cas les miasmes resteraient en famille (et les cochons seraient ainsi bien gardés).

Réponse probable : Pas de prison, mais peut-être la honte à vie.

 

Nadal sera-t-il encore autorisé à faire toute sa routine en se touchant le visage avant de servir ?

Et que je me touche le slip, et que je me touche le visage, et que je me touche le t-shirt, et que je me touche les cheveux, et que je touche la balle. Si ce n’est pas de la provocation, ça… On imagine mal les organisateurs de tournois du Grand Chelem oser recadrer Rafael quant à sa routine. Mais dans le genre transmission de germes, on n’a pas vu mieux depuis les armes bactériologiques irakiennes.

Réponse probable : Il n’est pas certain que le tennis professionnel reprenne avant la retraite de Nadal.

 

Traverser le terrain pour aider l’adversaire à se relever : interdit ou pas interdit ?

Sportmanship et fair-play, comme diraient les Anglais en se targuant d’avoir inventé l’attitude du gentilhomme. N’empêche, la question se posera : un type cloué au sol, blessé, qui gémit dans son coin avant d’abandonner… Le minimum pour l’adversaire est d’oublier la foire d’empoigne pour montrer son côté humain et sauter le filet pour mieux porter secours. À l’avenir, pareil geste d’empathie pourrait s’apparenter à une infection volontaire. On imagine tout de même mal un joueur de tennis laisser agoniser l’adversaire sans prendre au moins le temps d’aller l’achever.

Réponse probable : « Le tennis, ce sont des valeurs », comme dirait la FFT sans vraiment savoir ce que recouvrent ces valeurs.

Pour les amateurs que nous sommes, le tennis sera toutefois praticable à condition de faire attention. Attention notamment aux balles que nous utiliserons car la feutrine peut transmettre le virus. Une bonne idée consisterait dès lors à marquer ses propres balles et celles de l’adversaire avec, par exemple, un simple feutre pour les différencier. D’où l’idée de  la « Courtcinelle » et la « Ballematienne », deux balles (l’une jaune à pois rouge, l’autre blanche à points noirs) qui permettront de customiser le court au temps du corona, pour paraphraser Gabriel García Márquez.

Courtcinelle et Ballematienne | © Diego De Cooman, Courts

Les petits pas d’Uma

Par Rémi Capber

Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Le tennis n’échappe pas à ce mouvement permanent. Sport de déplacement, jeu de jambes et de pieds, il exécute une chorégraphie en duo qui ne serait qu’insuffisamment magnifiée sans ses… chaussures. Les demi-pointes du joueur ne sont rien sans talent ; mais qu’est-ce qu’un joueur orphelin de ses chaussures ? 

Un pas en arrière. Deux. Trois. La semelle silencieuse, attentive. Quatre. Cinq. Whooshwhooshwhoosh. Six. Sept. Whoosh, un regard… Tzing – et le fléau s’élance dans un hoquet strident –, flexion, esquive… Respiration. Soudain, le tap-tap-tap des petits pas qui s’accélère, le frou-frou d’une lame qui pare, puis frappe d’estoc, de taille. Elle recule ! Course vers l’avant, un saut, un cri, un Bam retentissant et le fléau s’écrase sur la poitrine d’Uma Thurman. Une fois, la voilà désarmée ! Deux fois… Elle est à terre. 

Cette scène, le cinéphile la connaît forcément. Et elle se termine bien, même si l’on ne se risquera pas à décrire la façon dont finissent Gogo Yubari, psychopathe patentée en tenue jupette courte-chaussettes hautes agressive, et ses yeux résolument maniaques. Spoiler : une affaire de pied de table et de clous mal placés. 

Quand Kill Bill est sorti en 2003, les moins hémophiles ont eu, durant quelques semaines, les yeux rivés sur cette Uma Thurman à la blondeur souvent sanguinolente. Souvenez-vous, c’était cette drôle d’époque où l’on pouvait aimer les katanas bling-bling en inox et les chemisettes dragons aux manches trop larges, tout en étant bercé par la douceur du Bang-Bang de Nancy Sinatra… Mais, dans les salles obscures, entre deux flots d’hémoglobine, ce qu’on a rapidement remarqué, ce sont les pieds d’Uma.

Fétichisme ? Non. On aime les petons, là n’est pas la question. Mais on les apprécie encore plus lorsqu’ils revêtent leurs Tai-Chi jaunes, ces guêpes de chaussures créées par Kihachiro Onitsuka, fondateur de la marque Asics, idéales pour la pratique des art martiaux. La semelle est fine, l’allure élégante, les tiger stripes d’Asics raient de noir leur or orangé… Feinte, esquive, fente ou parade, gageons-le : si La Mariée de Kill Bill enchaîne les prouesses martiales, c’est parce qu’elle est portée par ses Onitsuka Tiger et son petit jeu de jambes. 

 

Le jeu de jambes est « le trait d’union reliant tous les coups du tennis »

Le jeu de jambes. Que l’on manie une lame aiguisée ou que l’on préfère une activité un peu moins salissante, le jeu de jambes fait partie des apprentissages fondamentaux. Le tennis ne fait pas exception, même si le jeu de jambes et la chaussure qui lui permet de s’exprimer y tiennent plus de la performance physique que de la Bonne Paie ou du Monopoly. D’ailleurs, personne ne parle vraiment de jeu lorsqu’on évoque cette notion… Gaël Monfils le résume très bien avec ses mots simples et pragmatiques : « Le jeu de jambes, c’est surtout ce qui te permet d’atteindre chacune des balles que te propose ton adversaire. Si tu joues arrêté, tu n’as aucune chance d’être performant dans le tennis moderne. » Et Kill Bill n’aurait pas excédé les cinq longues minutes de son générique d’ouverture. 

Le jeu de jambes est « le trait d’union reliant tous les coups du tennis que vous pouvez être amené à exécuter au cours d’une série d’échanges », dissertaient Pierre Darmon et Jean Couvercelle dans l’un de ces vieux ouvrages didactiques des années 60, le Tennis en dix leçons. C’est « l’ensemble des mouvements, équilibres, rotations, flexions, impulsions, appuis, démarrages, arrêts, sauts nécessaires pour permettre à votre corps d’être placé au bon endroit au moment voulu et dans la bonne position par rapport à la balle ». Uma Thurman partageait donc quelque chose avec Rafael Nadal afin d’éviter les coups de Djoko Yubari, attaquante de fond de court capable d’étouffer son adversaire par son omniprésence.

L’importance des jambes, et plus précisément des pieds, dans le tennis est telle que des rapprochements assez uniques sont régulièrement faits avec… la danse. Darmon et Couvercelle professent d’ailleurs ce traditionnel exercice auquel on s’est tous un jour essayé, enfoncé dans un sofa renflé, face à la télé, à suer sang et eau sans bouger : fixer les jambes des joueurs en faisant abstraction du court et des coups. « Vous découvrirez à quel point elles sont en action permanente, réalisant un véritable ballet. »

 

Cours de danse et danse sur le court : des arts de l’espace du mouvement

Le mot est lâché. « Le tennis est plus qu’un sport, c’est un art au même titre que la danse. » Le moindre des passionnés connaît cette citation de Bill Tilden. Son contexte a sombré dans l’oubli, le nom de son auteur n’en est plus loin non plus. Mais la sémantique fait mouche. Par ses jambes qui le déplacent à grands ou petits pas dans un environnement restreint par la géométrie, par ses bras qui exécutent une technique aux fondamentaux qu’on aimerait absolus – serait-ce plus simple ? Pas sûr ! –, mais qui ne peuvent qu’être relatifs à chaque situation et à leur infinité de variables, le corps du joueur raconte bien des histoires, à l’image de la danse. 

« L’instrument de la danse est le corps humain. Ce corps possède trois dimensions, peut donner une infinité de courbes, de lignes, de poses, sans pour cela se déplacer, et produisant déjà par ceci une gamme de phrases plastiques. Tout en modifiant les courbes et en variant la vitesse, le corps peut effectuer sur le sol les dessins les plus divers, et même, décoller du sol. » La pensée tennistique trouve un certain écho dans ces réflexions d’Igor Fosca, danseur et chorégraphe décédé en 1993, rassemblées sur un site qui lui est consacré. Les dimensions, les phrases plastiques, la modification des variables… Nulle chorégraphie au tennis, mais une improvisation permanente en duo.

Peut-on comparer, pour autant, la programmation du Philippe-Chatrier à celle du Palais Garnier ? Assurer qu’un Toni Nadal bonhomme a quelque chose de l’émacié Angelin Preljocaj ? Ou que les petits pas de Roger Federer évoquent les mouvements de Pina Bausch ? On ne s’y risquerait pas. « On peut voir une forme de chorégraphie dans un échange au tennis. Mais la différence, c’est la violence des coups qui suivent les déplacements », estime Gaël Monfils, grand danseur parmi les danseurs du circuit, avant de nuancer : « Il me semble qu’Ivan Lendl avait pris des cours de step pour améliorer son déplacement sur le terrain. Il peut donc exister une complémentarité entre les deux. » Ivan, son faciès de glace, sa géométrie soviétique. Et son step. 

© Asics

Et si la chaussure idéale chaussait déjà vos pieds ?

Comme la danse, le tennis est une science du rythme, du relâchement, de l’équilibre ou du point d’équilibre. C’est aussi ce qui permet à Uma Thurman d’enchaîner les saltos arrière pour éviter le manriki gusari, ce gros fléau japonais, de notre étudiante un poil caractérielle. « Je dirais que la meilleure façon de se déplacer au tennis est de trouver le bon équilibre », raisonne Rene Zandbergen, responsable produit chez Asics. « Le bon équilibre qui correspond à ses propres qualités de joueur de tennis. » Cela passe par des chaussures adaptées. Dans Kill Bill, La Mariée a ses Onitsuka Tiger jaunes, LA paire adaptée à son mètre 80, sa silhouette longiligne et son style, tout en souplesse et en… équarrissage. 

« La bonne chaussure, pour moi, c’est tout bêtement une chaussure qui réponde à mes attentes, continue Monfils. Elle doit être réactive pour me permettre de démarrer rapidement, avoir beaucoup de stabilité pour les reprises d’appuis et être confortable, bien entendu, sachant que je peux être amené à les porter quatre ou cinq heures en match. » Une danseuse échangerait-elle ses demi-pointes avant d’entrer en scène ? Certainement pas. Monfils non plus : « La chaussure fait presque partie intégrante de mon corps. Je la sollicite énormément, car je mets beaucoup de force dans mes courses et mes déplacements. Elle m’apporte du contrôle et de la stabilité. »

Une chaussure. Un pied. Un jeu de jambes. Un véritable challenge à relever pour les ingénieurs qui ne vivent que pour nos pédicules. « Une bonne chaussure de tennis doit permettre au joueur de jouer à son meilleur niveau, renchérit Rene Zandbergen. Les joueurs, du loisir au professionnel, le disent tous : ils ont besoin d’avoir pleinement confiance en leur chaussure et en sa façon de s’adapter au jeu qu’ils veulent pratiquer. » 

 

Asics Gel Resolution 8, un challenge de l’équilibre et de la technologie au service du jeu de jambes

Mais qu’est-ce que ce « jeu » ? Répondre à cette question, c’est définir des styles, dessiner de grandes lignes, catégoriser le mouvement. « Nous nous basons sur deux styles de jeu qui correspondent à une grande majorité des joueurs. Il y a le joueur tout-terrain, qui se déplace à gauche, à droite, mais va aussi au filet et, forcément, doit reculer pour se replacer. Et puis le joueur de fond de court qui a tendance à rester derrière ou sur sa ligne, se déplaçant principalement à gauche ou à droite. Pour les joueurs tout-terrain, on va chercher à offrir plus de légèreté et de flexibilité sur l’avant-pied, afin qu’ils soient plus rapides dans leurs déplacements. Pour un joueur de fond de court, c’est différent. Les chaussures Asics vont offrir plus de stabilité sur les côtés et au niveau du médio-pied. L’objectif : que le joueur puisse aller vite d’un côté à l’autre, en conservant un maximum d’équilibre quand il freine et repart. » L’équilibre, encore, et des technologies développées par la marque pour maximiser l’efficacité de la chaussure. Le Dynawall pour accroître cette stabilité au milieu du pied et sur les déplacements latéraux ; le Trusstic System pour assurer le soutien de la voûte plantaire sans rien négliger du déroulé naturel du pied. 

Certes, ce n’est pas la technologie qui a permis à La Mariée de résister à sa confrontation avec Gogo Yubari. Mais sur un court de tennis où la survie, le désespoir, l’affrontement ne sont que cathartiques, ce sont les plus petits détails qui font la différence. « Ce qui permet à Djokovic, Goffin ou Monfils d’être si performants dans leur jeu de jambes, c’est un mariage parfait entre tous ces petits détails, leurs prédispositions biomécaniques, leurs conditions d’entraînement et leur préparation mentale. » La Gel Resolution 8 est un bel exemple de la façon dont ces différents paramètres, alliés à la technologie, permettent au joueur d’être toujours meilleur. « Elle est optimisée pour le joueur de fond de court, explique Rene Zandbergen. C’est une chaussure d’un niveau supérieur en matière de stabilité et de confort. Elle profite de la technologie Dynawall sur les côtés, créant une stabilité latérale optimale, sans rien sacrifier à l’amplitude de mouvement. En d’autres mots, même si elle est vraiment stable, la chaussure reste flexible et capable de se tordre dans les directions demandées. Mieux, avec sa semelle extérieure sur toute la longueur, la Gel Resolution 8 propose encore plus d’adhérence. Enfin, la technologie Dynawrap améliore le maintien du pied sur la semelle intermédiaire, notamment dans les déplacements latéraux. » 

Complexe, non ? Pas tant que ça. Si l’on constate bien les torsions et ruptures subies par une paire de chaussures sur un court de tennis, si l’on visualise aisément le grand écart morphologique entre Gaël Monfils, Uma Thurman, Angelin Preljocaj et un(e) troisième série, si l’on a su, un jour, au détour d’une leçon d’anatomie qu’un pied était constitué de 26 os et 16 articulations potentiellement sollicités différemment, on ne peut qu’imaginer ce que serait la chaussure parfaite… ou ce qu’elle ne doit pas être. Car le seul à pouvoir résoudre cette équation du jeu de jambes et du point d’équilibre, c’est le joueur, c’est le danseur, c’est La Mariée tailladée des pommettes aux pieds. Comment cette dernière s’en sort-elle ? Un peu par ses Tai-Chi audacieuses. Beaucoup par sa virtuosité martiale. 

Surtout grâce à Tarantino. Mais, non, décidément, on ne vous souhaite pas qu’il écrive les scenarios de vos prochains matchs de tennis… 

Le mur ou l’échange avec soi 

Par Julien-Paul Remy

© Julien-Paul Remy

Dans l’imaginaire collectif, la notion de mur évoque souvent la séparation, le vide et la fermeture. Au tennis, ce mot recouvre une toute autre gamme de significations : dépassement, ouverture, pont, terrain vertical. Coup de projecteur sur cet acteur de l’ombre à une époque où l’intérêt des clubs pour les murs se lézarde, les ravalant parfois au rang de vestiges d’un temps révolu. Comme semble l’indiquer, de manière prémonitoire et ironique, leur aspect de stèles funéraires colorées.

© Julien-Paul Remy

Le mur représente un miroir, de notre jeu et de nous-mêmes, de ce qu’on fait et de ce qu’on est. Il en va d’un miroir opaque qui, à défaut de renvoyer notre image de manière transparente, ne renvoie pas moins à nous-mêmes : le mur ne nous entend pas mais on s’entend à travers lui, il ne nous voit pas mais on se voit à travers lui. Non pas miroir de notre image, immatérielle, mais miroir de nos actes, concrets et palpables. Immobile dans son impassible force matérielle et brute, imperturbable et invincible. Mobile dans le reflet qu’il renvoie de nos coups. Lieu de contraste entre l’état inchangé de la matière, et le devenir permanent du joueur. 

Le mur figure à la fois le lieu de l’impossible et de tous les possibles : impossibilité de le surmonter et de le vaincre, possibilités multiples de se l’approprier et de développer son jeu. En jouant avec le mur (peut-on jouer contre lui ?), on comprend que le tennis ne se joue pas seulement contre, mais aussi avec. On ne joue plus pour gagner précisément parce que toute issue victorieuse est vouée à l’échec. On ne veut plus gagner parce qu’on ne peut plus gagner ou, du moins, plus gagner contre l’autre. Au contraire, on prend conscience de la possibilité de gagner d’une autre manière, avec et contre soi. L’adversaire se mue en partenaire. On apprend enfin à jouer pour jouer, et/ou à jouer pour mieux jouer. Le mur est un lieu où l’enfant apprend à devenir adulte et où l’adulte apprend à redevenir enfant.

En plus de refléter nos actes, le mur nous tend un miroir de notre imaginaire, capable de se muer en écran qui, parce que dénué de toute image en dehors d’une sphère jaune voltigeant et défiant les lois de la gravité, peut contenir toutes les projections de notre esprit, produits de nos rêves et de nos désirs. Le mur est un vide qui accueille la plénitude. Un écran où l’on s’imagine affronter ses idoles dans des stades pleins à craquer, nous catapultant à la fois sur le terrain et dans les tribunes. Un silence à l’écoute du bruit. Un terrain fixe déterritorialisable. 

Le mur n’est pas un lieu qui ferme mais qui ouvre. Il s’apparente à un pont plus qu’à une barrière, reliant qui on est et qui on devient, le sol de notre présent et le ciel de nos ambitions tournées vers l’avenir. Le mur est une limite qui nous permet de dépasser nos propres limites. Il cristallise une tension entre l’isolement, l’intérieur, la bulle de solitude qu’on se crée et le plein air, le monde extérieur. Le mur nous enferme pour mieux nous ouvrir à nous-mêmes. 

Le mur mêle la course et la boxe. Il partage avec la course la continuité liée à l’absence de limite de temps prédéfinie, le mouvement constant, l’expérience d’une temporalité infinie ainsi que l’idée d’une quête sans autre destination qu’elle-même. Il s’assimile aussi à une cible, à un punching ball de pierre qui, au lieu de se borner à recevoir les coups, les rend systématiquement, sa violence étant proportionnelle à celle qu’on lui inflige. 

Le mur représente un lieu où l’on s’invente ses propres règles et où le joueur jouit de la plus grande des libertés : celle d’être faillible, de se tromper, de commettre des fautes. Car une erreur sans autre témoin que soi-même échappe au jugement et donc au spectre de l’échec. Le mur est un pédagogue qui ne juge pas, une verticalité horizontale. 

Le mur est un bras de fer avec soi-même, un lieu où l’on est le chasseur et le chassé, le bourreau et la victime, le commanditaire et l’exécutant, le chef d’orchestre et le soliste, le chef et l’esclave, le professeur et l’élève, l’émetteur et le destinataire, l’acteur et le spectateur. Le mur est ce rien capable de tout. À l’image de l’être humain. 

Robbie Koenig

Par Christophe Thoreau

© Robbie Koenig

Last time we saw one of those, God was a boy!…
Call 911!… 
Someone call the police because Roger got out of jail!…
Mentally, he is a fortress…
It’s tennis nearer the gods…
He’s working the angles like a South African diamond cutter…
It’s beyond a joke!…
This is outrageous!…
No mortal may approach…
That is PhenomeNadal!… 
He’s got some reflexes like a mangoose on amphetamines!…
That’s Kyrridiculous! That’s what that is!…
It’s an oil painting of a backhand… 
Oh there’s a ticket to the party!…
Did we just see this?

Sa voix. Son ton. Son accent « sud-af’ ». Son enthousiasme. Son érudition. Sa passion. Et ses punchlines magiques. Robbie Koenig est devenu en près de quinze ans l’une, si ce n’est LA voix anglophone du tennis à la télévision. Et dans le monde entier à l’heure où la digitalisation des médias a aboli les frontières. Ex-professionnel au palmarès modeste – 262e mondial au mieux en simple avant une belle reconversion en double –, Koenig continue de parcourir le monde afin de transmettre sa folle passion pour ce sport. Après avoir rangé ses raquettes, il a découvert combien on pouvait aussi prendre un plaisir fou avec les mots. On va donc l’écouter se raconter. Nous sommes à Melbourne Park, le 31 janvier 2020, attablés au restaurant du centre de presse. Dans une heure et demie, Koenig est à l’antenne pour la demi-finale de l’Open d’Australie, Dominic Thiem vs Alexander Zverev. Cela ne l’empêchera pas de se livrer pendant cinquante minutes d’un flot presque ininterrompu. 

 

« Robert a un rêve »

J’ai un grand frère plus âgé de quatorze années. Il jouait à l’époque de Kevin Curren (finaliste à l’Open d’Australie en 1984 et à Wimbledon en 1985 où il avait battu Jimmy Connors et John McEnroe) qui est de Durban, comme nous. Mon frère était un très bon joueur et quelqu’un de brillant. Mais ma mère n’a pas voulu qu’il parte aux États-Unis pour à la fois suivre ses études, continuer à jouer et pourquoi pas devenir pro. Elle voulait pour lui un « vrai » métier. C’est ce qu’il a fait en devenant avocat. Moi, j’étais le petit dernier. J’avais un peu de talent raquette en main. Un jour mon frère m’a dit : « Si tu veux jouer au tennis, je ne vais pas te laisser commettre les mêmes erreurs que moi et je t’aiderai. » Je viens d’une famille plutôt privilégiée, avec un certain niveau d’éducation, mais je voulais me lancer dans le tennis. Alors il a dit à ma mère : « Robert a un rêve, laisse-le accomplir ce rêve… » 

 

L’Afrique du Sud, terre de tennis

J’ai grandi dans les années 80 dans un pays où le tennis était culturellement important. Kevin Curren et Johan Kriek brillaient ; on avait aussi Christo Van Rensburg. J’ai été élevé dans une vraie culture de club. Je pratiquais d’autres sports, mais à partir du collège, le tennis est devenu ma passion, et même un amour.

Grandir dans les années 80, c’était grandir en regardant Borg et Johnny Mac (McEnroe) à la télévision. À l’époque, les seuls matchs que l’on pouvait voir, c’étaient les demies et la finale de Wimbledon. Mais nous n’avions pas la télévision à la maison. On allait donc chez les voisins d’en face. C’était une vraie fête, un moment à part. Donc Björn et John m’ont accompagné : j’adore Björn, sa « coolitude », mais comme j’étais un joueur de service-volée, j’aime McEnroe et cette obsession du filet. Borg, quelle superstar quand même ! Alors qu’il était si jeune. On voulait tous lui ressembler. 

© Robbie Koenig

Devenir pro… peut-être

À partir de quatorze ans, j’ai commencé à me dire que je pourrais – peut-être, ce « peut-être » est important – devenir un joueur pro. J’ai arrêté le cricket parce que les matchs avaient lieu le même jour que ceux de tennis. Je m’y suis donc mis vraiment mais je n’étais pas parmi les meilleurs : c’est Wayne Ferreira le plus fort de ma génération, avec Marcos Ondruska. On s’entraînait et on jouait des tournois avec Wayne. Comme tout d’un coup il s’est mis à avoir des résultats, ça nous a donné de l’espoir, à des gars comme moi ou Kevin Ullyett. Si lui y arrivait, on avait peut-être aussi notre chance. J’ai joué en simple pendant sept ans et j’ai bloqué autour de la 250e place mondiale. En jouant service-volée, je savais que ce serait compliqué.

 

Du simple au double, sur le court et à la banque

Franchement, prendre la décision de me concentrer sur le double n’a pas du tout été difficile, parce que j’aime le tennis. Simple, double, c’est la même chose pour moi ! Et puis je continuais de faire ce que j’aimais et à être payé pour ça. Les sept mois précédant l’US Open 1998, où j’ai perdu au premier tour des qualifs, j’ai dû gagner quelque chose comme 15 000 dollars. Je joue les qualifs du double cette année-là, et ensuite on va même jusqu’en quarts de finale. Là, j’empoche 15 000 dollars en une semaine. Je commençais à vieillir un peu, je m’étais marié. Donc gagner autant en une semaine, c’était pas mal quand même. J’ai donc poursuivi ma carrière en double pendant près de huit ans. C’est sur dur que j’ai eu le plus de succès, même si j’ai remporté mon premier titre sur terre battue, à Kitzbühel, en Autriche.

 

Une demie pour un appartement

Je venais de me marier et on savait depuis Roland-Garros que ma femme était enceinte. J’habitais à Londres, en colocation. Je m’en foutais un peu parce que de toute façon j’étais tout le temps en voyage… Mais avec un enfant en route, ça allait devenir compliqué. Et là, avec John-Laffnie de Jager, mon partenaire et meilleur ami, on se retrouve en quarts de finale de l’US Open contre Neil Broad et Piet Norval, deux gars bien plus expérimentés et mieux classés que nous. Mais bon, on les avait battus l’année d’avant. Je savais surtout que le prize money entre un quart et une demi-finale, ce n’était pas la même chose : ça doublait le montant ! Et moi, j’étais en train d’essayer de m’acheter un appartement à Southfields, à deux pas de Wimbledon. Je n’arrêtais pas de me dire « si je gagne ce match, je vais pouvoir l’acheter, mon appart ! » Je dois l’avouer, il n’y a plus eu que ça qui comptait. Ça a été une motivation incroyable. On a joué sur le Granstand juste avant Karol Kucera et Andre Agassi qui devaient terminer leur match débuté la veille et interrompu par la pluie. Les spectateurs ne voulant pas rater Agassi, le stade était déjà plein. Alors oui, ce n’était pas pour nous, mais n’empêche, l’ambiance a été absolument formidable. On a gagné après avoir perdu le premier set et, au moment de serrer John dans mes bras, je me souviens lui avoir dit : « Ce n’est pas qu’on soit en demi-finales de l’US Open qui est important : ça y est, je l’ai mon appart à Londres ! » C’est mon meilleur souvenir de joueur. Trois mois plus tard, je l’ai acheté. Je l’ai toujours. C’est le meilleur investissement que j’aie jamais fait. 

2019 US OPEN © Ray Giubilo

Au coin d’une rue

L’après-tennis me faisait un peu peur. Mais j’ai trouvé un job assez rapidement. Mon ami Wesley Moody (57 e en simple à son meilleur niveau), avec lequel j’avais joué en double, m’a demandé de voyager avec lui. Je démarre donc le coaching et puis dans le même temps, un jour à Londres au coin d’une rue, je croise mon pote Jason Goodall (ancien 240e mondial puis coach et commentateur). Il avait commencé à commenter des matchs pour ATP Media (maison-mère de Tennis TV) et le TV World Feed. On est en 2006. « Et toi, ça ne t’intéresserait pas de commenter ? », me dit-il. Je décline. Mais il insiste, m’expliquant notamment que John Barrett (ancien joueur anglais des années 50, une légende du journalisme tennis en Angleterre, commentateur pour la BBC) va prendre sa retraite à la fin de l’année. À Indian Wells puis à Miami, comme j’avais des moments libres, je commente tout de même quelques matchs. Ce n’est pas une révélation mais je prends du plaisir. Et puis à Wimbledon, Moody me vire. Je prends conscience d’à quel point le job d’entraîneur est fragile, car je me retrouve alors sans rien. Je reprends les commentaires à Cincinnati et là on me propose de bosser à temps plein pour la saison à venir. J’accepte tout de suite ! À l’époque, il n’y a pas grand monde qui connaît ATP Media. Ils étaient surtout host broadcaster (ce qui signifie produire les images, reprises ensuite par les chaînes diffusant le tournoi, c’est le « World Feed »), chaque pays ayant ses commentateurs. Après trois ou quatre ans, la situation a changé. Les droits du tennis, de plus en plus populaire, sont devenus plus chers, et les chaînes, afin faire des économies, ont pris le World Feed au complet, c’est-à-dire les images et nos commentaires à nous. Cela a été le cas en Asie avec Star Sport par exemple, au Canada, en Afrique du Sud, en Australie et même aux États-Unis car au début de son histoire, Tennis Channel prenait aussi pas mal le World Feed au complet. Tout à coup, on s’est mis à nous écouter un peu partout dans le monde. Ça a été une bascule pour moi. C’est comme ça que j’ai commencé à me faire un petit nom. Ensuite, Tennis Australia et l’USTA (la fédération américaine), qui produisent aussi leur propre contenu, m’ont proposé de travailler avec eux. 

 

Enrichir son répertoire 

Je suis naturellement quelqu’un d’enthousiaste et de positif – mon père vient de l’île Maurice, il y avait toujours pas mal d’excitation à la maison –, et quand je regarde les joueurs d’aujourd’hui en action, je m’enflamme, je n’en reviens pas de leur niveau. C’est un autre sport que celui que j’ai pratiqué. Si on n’est pas enthousiaste devant ce spectacle, c’est à n’y rien comprendre. Mes commentaires ne sont qu’une extension de ma personnalité. […] Je serai toujours dans le camp des positifs. C’est tellement facile de critiquer les joueurs quand ils ne sont pas au top. Je sais ce qu’est la pression, par exemple. Avoir joué à un niveau relativement correct me permet de comprendre combien tout cela est compliqué. Agassi avait dit : « Sur 80 matchs dans l’année, j’en joue quatre de bons. Le reste du temps, je ne suis qu’à 70 ou 80 %, simplement à essayer de gagner. » Nous, commentateurs, on ne doit pas oublier cette réalité de la complexité du haut niveau. Ce qui m’a aussi aidé à trouver mon ton, c’est la multiplication des highlights ou des hotshots via les réseaux sociaux. En me réécoutant, j’ai réalisé que je répétais souvent la même chose comme « it’s an amazing shot ». J’ai essayé de trouver des formules pour dire la même chose mais différemment. Je devais enrichir mon répertoire. […] Ce que j’aime, c’est lorsqu’on vient me voir et qu’on me dit : « J’ai le sentiment qu’on se connaît, vous êtes dans mon salon six heures par jour ! » L’important est que les téléspectateurs ressentent que je suis l’un des leurs : un fan de tennis. Je n’ai pas été assez fort pour devenir numéro un mondial mais je suis passionné par ce sport depuis le premier jour. Si je peux permettre à quelques personnes de prendre encore plus de plaisir à regarder du tennis parce que mes commentaires sont bons, alors j’aurai fait mon boulot.

© Antoine Couvercelle

Mark Twain à la rescousse

Je suis un grand lecteur et c’est grâce à ça que j’ai commencé à trouver des formules plus originales. Prenez Mark Twain et son « It’s not the size of the dog in the fight, it’s the size of the fight in the dog… » Eh bien cette phrase, elle colle merveilleusement à David Ferrer, non ? Alors je me suis mis à faire des listes. L’un de mes athlètes préféré est Edwin Moses qui a dit un jour cette phrase magnifique que j’ai utilisée pour une fin de match : « Losing it’s not the end. In fact, it’s the beginning of an inner dialogue upon on which progress depends. » N’est-ce pas merveilleux ? Et puis c’est tellement vrai. J’ai essayé de trouver des propos de personnalités qui parlaient aux gens, pas d’obscurs poètes. L’idée est d’apporter une petite touche poétique ou une réflexion. Il ne s’agit pas d’être toujours en train de hurler et de s’extasier. Mais attention, je ne suis que la cerise sur la gâteau. Le show, ce n’est pas moi.

 

Minuit, Miami, Seppi va servir pour le match…

Je me vois continuer encore dix ou quinze ans. J’ai le bonheur de faire ça. Et spécialement avec cette génération dorée. C’est comme si, au théâtre, j’étais assis au premier rang. Je parle d’eux, je les rencontre, j’ai pu tisser une relation particulière avec certains… j’adore mon job ! En fait, ce n’est même pas du boulot. C’est quoi ma réalité ? Qu’il est minuit à Miami, je commente mon dernier match. Andreas Seppi va servir pour le match contre Tommy Robredo, je sais très bien qu’il va perdre son service et qu’on est là pour encore une heure… Il y a plus grave dans la vie !

 

Les larmes de Dunblane

Le plus grand match que j’ai commenté ? Si je devais en choisir un, ce serait la première victoire d’Andy Murray à Wimbledon en 2013. C’était à la radio. Je connais Andy depuis qu’il a quinze ans. Voir ce gamin contre lequel j’ai joué (une fois, à Nottingham en 2003) devenir ce champion incroyable, le voir se hisser en finale de Wimbledon puis gagner le titre avec tout ce que cela représentait pour les Anglais et pour lui, c’était absolument incroyable. Ivan Lendl l’a dit : il n’avait jamais vu un joueur devoir supporter autant de pression, tant les attentes autour de lui étaient colossales. On ne se rend pas bien compte de ce par quoi il est passé. Et puis ce jour-là, comment ne pas se souvenir du massacre à son école de Dunblane dont il avait réchappé enfant ? Je me suis souvent demandé s’il repensait à ce qui s’était passé ce jour-là. Je m’étais préparé parce que j’avais le pressentiment qu’il allait gagner. Et j’avais rédigé cette formule, au cas où : « Aujourd’hui, comme à Dunblan en Écosse, il y a des larmes, mais ce sont des larmes de joie parce que l’un des leurs vient d’accomplir un des plus grands exploits possible en sport. » Quel moment formidable d’avoir été le témoin de cet événement !

 

Federer : «Alors les gars, vous en pensez quoi ? »

Parmi les grands matchs que j’ai commentés, il y a la finale ici à l’Open d’Australie en 2017 entre Rafa et Roger. À 3-1 contre lui dans le cinquième set, avec Mark Petchey et Joshua Eagle, on se disait qu’il allait encore se faire bouffer par Nadal dans un grand match. On termine nos commentaires et, franchement, on n’arrivait pas à croire ce que l’on venait de voir. Après, dans un couloir de la Rod Laver Arena, on entend un gars de la sécurité qui dit « excusez-moi, libérez le passage, Monsieur Federer arrive ». Il était entouré par dix personnes mais il nous a vus. Il avait le trophée dans les mains. Il est venu vers nous, s’est arrêté. Et nous a dit en se marrant : « Alors les gars, vous en pensez quoi ? » Inoubliable ! 

Monte-Carlo 2006 :

la rivalité Federer – Djokovic pousse ses premiers cris

Derrière la rivalité opposant Rafael Nadal à Novak Djokovic – 55 matchs –, celle entre Roger Federer et le Serbe est, en terme de chiffres, la deuxième plus importante de l’histoire du tennis. Si le premier de leurs 50 duels, datant de Monte-Carlo 2006, est loin d’être le plus éclatant, il révèle, par le prisme du temps passé, les prémices d’une opposition amenée à dépasser le cadre de son sport.

Par Mathieu Canac

© Ray Giubilo

« C’est un modèle. Même pour moi, alors qu’il est un de mes plus grands rivaux depuis le début de ma carrière. Quand vous regardez tout ce qu’il a accompli, la façon dont il continue à jouer et gagner, ça ne peut que vous inspirer. » 14 novembre 2019, Novak Djokovic prend deux gros coups sur la caboche. Battu lors de son dernier match de groupe du Masters, il est éliminé de la compétition et doit s’asseoir, jusqu’à la fin de la saison, à côté du trône de l’ATP occupé par Rafael Nadal. Malgré cela, dans un anglais qu’il maîtrise sans difficulté, le Serbe, habile polyglotte, rend hommage à la source de ses malheurs du soir : Roger Federer. Cinq mois après son succès renversant en finale de Wimbledon, le Belgradois vient de perdre le 49e affrontement d’une rivalité née 13 ans et demi plus tôt à Monte-Carlo.

 

Federer, ce « monstre »…

En avril 2006, sur le Rocher, les routes des deux hommes se croisent dès le premier tour. Les visages sont plus joufflus, les tenues plus amples, plus longues, et Djokovic n’est pas uniquement Serbe. La Serbie et le Monténégro ne se séparant qu’en juin de la même année, il est alors Serbo-Monténégrin. Son palmarès sur le circuit principal, lui, n’est rien du tout. Mais il commence à faire du bruit. 67e mondial, il est le plus jeune joueur d’un top 100 sur lequel Federer, 24 ans, règne en maître presque invincible. Depuis son élimination en quart de finale du tournoi monégasque face à Richard Gasquet l’an précédent, le bilan du Bâlois est de 2 défaites en 77 matchs. Soit 97,4 % de victoires. Sa salle des trophées brille déjà de 7 titres du Grand Chelem, 2 Masters et 10 Masters Series – l’ancien nom des Masters 1000. Bref, Dr. Frankenstein du tennis, il est en pleine création de son « monstre ».

« En gagnant semaine après semaine, j’ai créé un monstre, explique-t-il en 2008 dans la foulée d’un revers en demi-finale de l’Open d’Australie contre, ironie du sort, Djokovic. Dès que je perds un set, les gens disent que je joue mal. Je dois (du point de vue des observateurs) gagner chaque tournoi. Pourtant, demie, ça reste un bon résultat. » Mais sur les bords de la Méditerranée, du haut de ses 18 printemps lorsqu’il rencontre le numéro 1 mondial pour la première fois, Djokovic n’a pas peur des monstres. Ça fait bien longtemps qu’il éteint la « petite lumière » pour dormir. Enfant, l’obscurité complète est une alliée, une amie. Celle qui lui permet d’échapper pour quelques heures aux horreurs de la guerre, quand les bombardements ne viennent pas briser le silence de la nuit.

© Ray Giubilo


…que le jeune Djokovic ne craint pas d’affronter

« Ça (la guerre) a contribué à construire la personne que je suis, le joueur que je suis, explique-t-il lors d’un podcast avec Jay Shetty. Ça m’a donné faim de succès, de travail, d’entraînement. Ça a nourri mon envie de vouloir montrer au monde qu’un enfant d’un pays déchiré par la guerre peut devenir le meilleur dans un sport planétaire. » Quand il se pointe sur le fameux court central avec vue sur mer face au roi du circuit, il ne tremble pas. Contrairement à d’autres, il n’est pas du genre à avoir les jambes qui flageolent au point de s’agenouiller et courber l’échine avant même le début de la joute. L’insouciance de la jeunesse, peut-être, mais pas seulement. Celui qui travaille alors avec Riccardo Piatti et manie un cadre Wilson croit dur comme fer en ses capacités. Il semble savoir où il veut – et va – aller. « Vous paraissez déjà très mature », s’étonne d’ailleurs un journaliste à la fin du duel.

Néanmoins, après deux bons premiers jeux, il se montre fébrile. À 1/1, il commet une flopée d’erreurs. 6 au total. Federer, sans lâcher le moindre coup gagnant, obtient le break à sa cinquième occasion. En confiance, il déroule et boucle la manche sur l’engagement adverse. 6/3. Pas de quoi, cependant, enterrer les espoirs du Serbe. Passé par les qualifications, ce dernier a déjà deux matchs dans les jambes. Il retrouve le rythme dès le début du deuxième set. Plus régulier, il est entreprenant aux bons moments, agressif pour retourner les seconds services et place plusieurs judicieux amortis de revers. Toujours le même. Droit devant. Efficace. Federer en subit les conséquences. Son niveau décline quelque peu.

« Il ne m’a pas rendu les choses faciles, il m’a vraiment fait douter dans le deuxième set, confie l’Helvète en conférence de presse. J’étais devenu le gars qui faisait les erreurs, lui n’en faisait plus et réussissait quelques bonnes frappes. Je pense que le coup droit manqué pour mener 30-0 sur le premier jeu de service que je perds (à 6/3 1/1) m’a coûté le set. » Résultat, nouvelle manche à sens unique. 6/2 Djokovic. Derrière ses lunettes noires tendances (à l’époque) Mirka ne bronche pas. Elle a confiance en son homme, et elle fait bien. Dans le troisième, il creuse l’écart d’entrée. 3/0. « Le fait est qu’il a commencé à jouer de façon plus agressive, explique Djokovic à l’issue de l’empoignade. J’ai reculé de deux mètres. J’ai peut-être manqué de courage, disons, pour tenter des coups gagnants. Deux ou trois points ont décidé du sort de match. »

© Ray Giubilo

« Il a fait parler l’expérience »

« J’ai eu une opportunité dans le premier jeu à 30-30 (sur le service de Federer), et à 40-30 sur le mien dans le suivant, poursuit-il. Contre un joueur comme Roger, le meilleur du monde, vous ne pouvez pas rater ce genre d’occasions. Ensuite, il a fait parler l’expérience. Il a joué intelligemment, et j’ai commis quelques erreurs qui ont fait tourner le match. » 18 au total dans cet acte final, contre 7 côté Federer. Mais au cours des ultimes échanges, Djokovic dévoile l’une des caractéristiques qui font son essence. À 6/3 2/6 5/3, 40-0, « tellement dos au mur que [s]a colonne vertébrale est en ciment » – comme dirait Booba – il écarte deux balles de match. À l’audace. Celle qui lui permet, entre autres, de sauver sa peau d’un retour gagnant devenu légende en demi-finale de l’US Open 2011 face au Suisse. Là, à Monaco, il vient d’abord terminer au filet après une défense ébouriffante, puis enchaîne avec un retour-volée. Le point suivant, il persiste, percute, mais sa gifle de coup droit sort en longueur. 6/3 2/6 6/3 Federer en 1 h 48. « Good luck », pour la suite, lui glisse Djokovic au moment de se serrer la pogne.

Dès cette première opposition, le vainqueur décèle les possibilités d’un futur trouble-fête prêt à l’enquiquiner sur le long terme. « Assurément, je crois que c’est un bon joueur, observe-t-il. Il est très solide du fond et je pense qu’il a encore une marge de progression dans beaucoup de domaines. Donc il y a du potentiel, absolument. » Si coup droit et service sont encore loin de son niveau actuel, le revers et la couverture de terrain de Djokovic impressionnent déjà. À L’instar de sa qualité de retour. Sur les 656 aces claqués par Federer cru 2006 en 1 229 jeux de services – soit 1 tous les 2 jeux en moyenne – Djokovic n’en prend qu’un seul ce jour-là. Ça, c’est ce qui saute aux yeux, s’imprime sur la rétine quand on le voit évoluer sur le court. En dehors, ce qu’il marque, ce sont les tympans. Par sa volonté, son ambition, sa croyance en lui.

 

L’un voit « du potentiel », l’autre ne voit pas « d’extra-terrestre »

« Le problème, c’est qu’il (Federer) est tellement bon sur toutes les surfaces qu’il débute chaque match en ayant déjà gagné, explique-t-il devant les journalistes. Parce que tout le monde a peur de lui : “Oh ! C’est Roger Federer ! Je ne peux pas gagner contre lui ! Il est parfait ! Je vais devoir jouer d’une façon dont je ne joue jamais, au-delà de mes limites. Surjouer.” C’est comme ça qu’il gagne avant même d’entrer sur le court. Moi aussi j’ai un peu essayé de surjouer au début. Puis je me suis rendu compte qu’il est bon, oui, le meilleur, mais que ce n’est pas non plus un extra-terrestre. Il joue simplement de façon intelligente et reste très calme. Alors j’ai commencé à jouer aussi, tenir l’échange et le pousser à faire des fautes. (…) À un moment, j’ai eu le match sous contrôle. Je sais que j’ai eu une chance de gagner. » Il la saisit finalement l’année suivante, en finale de Montréal, au cinquième épisode de leur saga. Les « monstres » sont difficiles à dompter.