Chasseur de lumière

Par Mathieu Canac

© Antoine Couvercelle

En ce bas monde, les êtres sont tous si différents qu’il est chaque jour possible de s’étonner « d’extravagances » dépassant notre entendement. Selon les limites, l’ouverture d’esprit de chacun, l’autre, par ses particularités perçues comme farfelues, peut passer pour un hurluberlu. En 2007, une Américaine s’est « mariée » avec la tour Eiffel. Si la cérémonie n’a aucune valeur officielle, Erika LaBrie a été jusqu’à changer de nom pour devenir « Erika Eiffel ». Pouvant se targuer d’avoir une page Wikipedia à son nom, elle est aussi fondatrice et porte-parole d’OS internationale, une communauté de personnes amoureuses d’objets inanimés. Sans tomber dans ce cas un tantinet extrême, beaucoup, de manière plus classique, s’éprennent de choses sans enveloppe corporelle. De passion pour un sport, un art ou encore un métier. Antoine Couvercelle est de ceux-là. C’est un passionné, un polyamoureux au cœur partagé entre tennis et photographie.

 

Un cœur mi-balle, mi-photo

Deuxième enfant d’une fratrie de quatre – deux filles, deux garçons –, fils de Jean Couvercelle, l’homme qui a créé Tennis Magazine en 1976, Antoine, né deux ans plus tard, vit au rythme du son des balles depuis ses premiers cris. « J’ai toujours baigné là-dedans, raconte-t-il.  J’ai commencé à jouer très jeune, j’ai même fait partie de la Ligue de Paris. J’aimais vraiment ça en tant que joueur. Tout petit, déjà, je regardais tous les tournois où mon père se déplaçait. Je suis un vrai, vrai, vrai passionné de tennis. Après 19 ans (bientôt 20) de carrière, j’aime toujours autant ça. C’est un vrai moteur. C’est une part essentielle, aussi, du travail. Si tu n’aimes pas ce que tu fais, tu ne le feras pas bien. Être passionné par le sport que tu photographies, c’est primordial pour faire du bon boulot. » Un temps, comme tous les gamins de son âge, il caresse le rêve d’embrasser une carrière de joueur professionnel. Puis, au début de l’adolescence, l’éveil à la réalité éclipse peu à peu ce songe et un achat du paternel vient lui ouvrir de nouveaux horizons.

« Quand j’avais 13 ans environ, mon père s’est acheté un appareil photo semi-pro, se souvient le jeune quadragénaire.  Je le lui ai tout de suite pris, et j’ai immédiatement aimé le déclenchement. S’il n’avait pas acheté cet appareil, je ne sais pas si j’en serais là aujourd’hui. » Très vite, l’objet devient sien. « Je ne l’ai jamais récupéré, et je n’ai d’ailleurs pas essayé », confirme Jean en souriant. Dès cette première rencontre avec son futur compagnon de travail, Antoine a le coup de foudre. Voir, observer par le prisme de l’objectif colle à sa personnalité. « Enfant, c’était un garçon tranquille, pas très communicant, même s’il avait des copains, évidemment, et très attentif à ce qui se passait autour de lui. Attentif, non seulement au niveau du visuel, mais aussi du comportement. Très intériorisé. » Lorsqu’il met les mains sur ce nouvel instrument, l’apprenti photographe est encore loin des courts.

« Je me souviens, on était à une course de chevaux, se remémore-t-il. Mon père est aussi un passionné de ça. À l’époque, il était en plus directeur du quotidien Week End (consacré aux courses de chevaux). Pendant la journée, j’ai pris énormément de photos et l’une d’elles a été publiée dans le journal. » Régulièrement, son père l’emmène avec lui à Los Angeles pour suivre les exploits de Cardmania, leur poulain. « J’ai eu la chance d’avoir un cheval au-dessus du lot, explique-t-il. Antoine a fait beaucoup de voyages avec moi pour le suivre. Il prenait des photos pour immortaliser tout ça, et en a fait un journal pour restituer cette aventure. Déjà, on voyait ses qualités de photographe. Malgré l’implication sentimentale due au fait que le cheval était à moi, il réussissait à faire les photos sans trembler. Il ne se laissait pas embarquer par ses émotions. » Antoine ne quitte plus son appareil. Partout où il passe, il « mitraille ». S’exerce. Progresse. Tout en prenant son pied. 

« Sur chaque événement sportif, je faisais des photos, relate le principal intéressé. J’étais en 4e, mon collège (le collège Dupanloup) était, et est toujours, juste en face de Roland-Garros. Entre midi et deux et dès la fin des cours, je basculais à Roland avec mon appareil. » Sur le Central, depuis la loge familiale, il est assez proche des joueurs, ces héros qu’il admire, pour capter des instants. Avec talent. Dès sa première année dans cette situation, certains de ses clichés sont retenus pour Tennis Magazine. « C’étaient des photos anecdotiques, publiées dans la BD ou les rubriques comme “Bruits de couloir”, se rappelle-t-il. Ce n’étaient pas des pleines pages, mais j’ai tout de suite éprouvé le plaisir de faire des photos puis de les voir dans le mag. C’était gratifiant de constater que mon travail pouvait être partagé avec le public, les lecteurs.» Quelques années plus tard, il fait sa première « pige », toujours pour Tennis Magazine.

Alors qu’il est âgé de 16 ou 17 ans, son père l’envoie à Lesa, en Italie. Serge Philippot, premier photographe historique du magazine, n’étant pas disponible, il accompagne le journaliste Bruno Cuaz pour couvrir la Coupe de Galéa. À l’époque très réputée, cette compétition tenait lieu de Coupe Davis des moins de 21 ans. Aujourd’hui, elle est fusionnée à la Coupe Valério et fait office de Championnat d’Europe par équipes des 18 ans et moins. Puis, en octobre 1999, à 21 ans, Antoine est engagé par Tennis Magazine. « Être le fils du patron, c’est très compliqué, confie-t-il. Il faut que tu fasses tes preuves encore plus que n’importe qui. Les premières années, ce n’était pas évident. Puis petit à petit j’ai gagné la confiance de certains, et après ça a bien fonctionné. » Au fil du temps, il s’est « fait un prénom, comme disent les autres », ose-t-il pudiquement ajouter en baissant inconsciemment la voix.

© Antoine Couvercelle

Il a dû se faire un prénom

« Bien sûr, j’ai parfois été plus dur avec lui qu’avec les autres, ajoute son père. Mais en essayant de ne jamais le léser. Et je pense que lui-même ressentait cette nécessité. C’est quelqu’un de très respectueux des autres et de leur travail. Une chose qu’il ne supporte pas, c’est quand une personne n’est pas droite. Lui-même l’est. Il ne fera jamais un coup bas, j’en suis certain. Il en a subi, parfois. Il ne disait rien, mais il n’oubliait pas. Au début, il s’est montré discret et a trouvé sa place petit à petit. » Dès son arrivée, le fiston est envoyé en reportage sur un Challenger. À Brest. Seul. « Chose que je ne faisais jamais, en principe, poursuit Jean Couvercelle. J’envoyais généralement un rédacteur et un photographe. Mais c’était une bonne façon de former Antoine. » Anecdotique au départ, ce tournoi est aujourd’hui un marqueur historique : c’est le dernier des sept Challengers disputés par Roger Federer, l’unique où il a soulevé le trophée.

« À l’époque, évidemment, Roger était encore un joueur “lambda”, raconte celui qui est né un 19 janvier, comme Stefan Edberg. Au cours de la semaine, j’étais allé le voir, je lui montrais des photos. Donc on a eu ce petit lien, cette petite connexion. J’en ai un très bon souvenir. » C’est sans doute en partie grâce à cela que, bien des années plus tard, il dégote une interview du très prisé Bâlois. Pour un numéro particulier, celui des 40 ans de Tennis Magazine. « Lors d’une soirée Rolex, à Shanghaï, il a vu Federer », décrit Rémi Bourrières, ancien rédacteur en chef adjoint à TM. « J’imagine qu’Antoine avait deux, trois coupes de champagne dans le nez (rire). Il est allé le voir, lui a présenté l’idée et Federer a dit “O.K.” » Certes, son bagou, sa sociabilité naturelle lui permettent de contribuer éditorialement au magazine, mais Antoine Couvercelle est avant tout un photographe. 

À ses débuts au sein de la rédaction, il apprend, développe ses qualités aux côtés de Serge Philippot. « C’est un peu mon mentor, détaille-t-il. Et, historiquement, c’est peut-être le premier très grand photographe de tennis. Il a été un exemple pour beaucoup d’entre nous. Un très grand passionné de tennis. » L’un des initiateurs de la « patte » Tennis Magazine. Celle dont sont griffées les œuvres d’Antoine. « Quand je regarde une photo, je peux dire si elle est de quelqu’un qui est passé par Tennis Magazine comme Antoine, Corinne (Dubreuil), Virginie (Bouyer)  ou non », assure Rémi, collègue d’Antoine de 2007 jusqu’au départ de ce dernier en 2016, quelques mois après le rachat de l’entreprise par Benjamin Badinter. « Pendant un match, ils photographient tout. Pas seulement un joueur, mais aussi le tableau des scores, les clans respectifs, les croisements entre les deux adversaires. C’est ça, la touche Tennis Mag’. » Photographier des « situations de match », chères à Jean Couvercelle. 

Mais Antoine Couvercelle a aussi son propre style. « Quand je vois une photo, je sais tout de suite si c’est l’une des siennes sans regarder le crédit », affirme Alexis Réau, l’un de ses amis très proches, photographe pour L’Équipe. « Il aime les fonds très épurés et fait très attention aux ombres, à la lumière. La lumière, c’est vraiment son truc. Pour moi, c’est la référence dans le tennis avec Corinne Dubreuil. » Son père, lui, souligne la faculté qu’il a « de capter le moment. Sa photo, c’est comme si on faisait une capture d’écran pendant un film, au bon moment. Je pense qu’il a cette qualité en raison de sa très grande sensibilité. Il a une allure décontractée, mais en même temps, au fond, il est très sensible et il le traduit dans ses photos. » Photos de situation, d’action, de réaction, portraits, journalistiques, artistiques… Tel un Federer de l’objectif, il peut déclencher tous les coups. Même si, aux yeux de certains, il rappelle une autre figure du circuit.

« C’est le Fernando Verdasco des photographes, taquine Rémi Bourrières. Je trouve qu’il lui ressemble un peu, et il est aussi coquet que lui. Il aime mettre de la crème tous les jours pour prendre soin de sa peau (rire). » Exigeant avec son apparence – baskets toujours d’une blancheur éclatante, comme achetées le matin même – Antoine Couvercelle l’est encore bien plus avec son travail. Tous soulignent, au Stabilo Boss, ce trait de caractère. « Il est très très exigeant, insiste Alexis Réau. Il veut toujours la meilleure photo possible, se mettre dans les meilleures conditions aux meilleurs moments. Et il sait bien le faire ! » Perfectionniste, il voit, déniche, le « moindre détail qui ne va pas », confirme son paternel. « Son exigence envers lui-même est parfois excessive. Ça peut même devenir, entre guillemets, “chiant”, comme dirait sa mère. » Sur un tournoi, il n’arrête jamais. C’est un courant d’air circulant en rafale entre les portes de chaque court.

© Antoine Couvercelle

« Il est comme au poker, il a toujours un coup d’avance » 

« Pendant un tournoi du Grand Chelem le rythme est infernal, raconte Alexis. À l’US Open, avec les sessions de nuit, tu fais des journées de 14 heures, 16 heures. Et lui, c’est une machine ! Il n’est jamais fatigué. C’est vraiment très impressionnant. Il est dans l’anticipation. Comme dans la vie d’ailleurs. Quel que soit le domaine, il cherche toujours le bon plan. Pour le résumer, je dirais qu’il est comme au poker : il a toujours un coup d’avance. » Le matin, dès la lecture du programme, il prévoit. « Si je vois que Rafa, par exemple, est sur le Central à 17 heures, je sais déjà qu’il faudra être à tel endroit pour bien choper “la lumière magique”. C’est une lumière exceptionnelle entre 18 h 30 et 20 h 30, qui introduit un jeu d’ombre. Les rayons du soleil ne vont passer qu’à certains endroits d’un court et habiller complètement la photo. Si le joueur se trouve dans cette lumière alors qu’autour tout est dans l’ombre, la photo va être incroyable ! » 

« Il connaît vraiment tout : les lumières selon les heures, les joueurs, leurs réactions, les bons “spots” », confirme Rémi Bourrières. Parfois, malgré toutes ces années, chercheur d’or en quête constante de pépite, il en découvre de nouveaux. Comme à Wimbledon en 2013. Avant la finale, il prend le risque de se placer à un endroit repéré plus tôt pendant la quinzaine. À l’écart, pour observer Andy et Novak à travers les fenêtres, dans le couloir menant au Centre Court. Il est seul. Tous sont dans le stade, pour appuyer sur le bouton au moment de l’entrée des joueurs. « C’était un risque, j’étais un peu tendu, se souvient-il. Quand ils (Murray et Djokovic) arrivent, je prends une rafale pour être sûr d’avoir la bonne photo. J’en ai une où ils sont séparés par le montant d’une fenêtre. Djokovic a la tête baissée, alors que Murray paraît serein. Ce cliché est symbolique, parce qu’il reflète le résultat final. » 

Coup de maître. La photo paraît en double page dans le magazine L’Équipe, qui ne publie que très rarement les clichés de photographes extérieurs. « Depuis, chaque année, je ne suis plus tout seul à ce fameux endroit », sourit l’auteur. Pour ses bâches vierges de pub qui permettent d’avoir des photos avec « des fonds propres, une ambiance particulière », Wimbledon est son tournoi favori. C’est aussi là qu’il vit le moment de pression le plus intense de sa carrière. En 2006, lors du sacre d’Amélie Mauresmo. « C’était la première fois que j’étais seul pour la finale d’une Française, explique-t-il avec passion. Quand Mary Pierce a gagné Roland (en 2000), on était trois. » Plus la balle de match approche, plus son cœur tambourine. « C’est vraiment le moment à ne pas rater, quel que soit le match. Mais là, encore plus. » Lui qui a l’habitude d’anticiper grâce à sa connaissance pointue des joueurs et de leurs attitudes, cette fois, il est dans le flou. Un court instant. 

Il ne sait pas à quelle célébration s’attendre. Lorsque Mauresmo gagne en Australie, c’est sur abandon. Pas de joie spontanée. Mais dans un tiroir de sa mémoire, il retrouve et déplie un souvenir enfoui. En 1999, quand « Amé », au pays des kangourous, se qualifie pour sa première finale de Grand Chelem, elle tombe à genoux. Sur le gazon anglais, plus doux pour les rotules, rebelote. « Au final, le fond est pur, sans pub ni arbitre derrière elle, donc je sais que j’ai la photo, dit-il en revivant cette victoire. C’était un énorme soulagement. » À l’instar du poker, même si le but est de réduire autant que possible la part de hasard, il faut un peu de réussite. « La chance est l’un des ingrédients, reconnaît-il. Par exemple, à Wimbledon, il faut savoir qu’on ne choisit pas sa place. On ne peut pas bouger autour du court. J’ai donc été heureux qu’Amélie soit de mon côté. Sinon, comme elle tombe à genoux, le filet aurait été devant elle et la photo beaucoup moins belle. » 

Grâce à sa réputation mondiale, à la reconnaissance du milieu, il jouit d’un réseau solide. Indépendant depuis 2016, il travaille pour des marques, sponsors, joueurs et l’agence Panoramic. Parmi les reportages qu’il compte à son « palmarès », comme celui auprès de Rafael Nadal à Manacor en 2004, l’un tient une place à part. En 2008, dans la foulée de sa finale à Melbourne, Jo-Wilfried Tsonga s’apprête à aller voir son grand-père au Congo. Au courant, Antoine lui propose d’associer Tennis Magazine au voyage. Le Français à la carrure d’armoire accepte. Accompagné de Rémi Bourrières, qui a encore le cœur au bord des yeux en évoquant cette aventure, il vit son « plus beau souvenir professionnel. Autant photographiquement qu’humainement, c’était très intense. C’était la première fois que Jo rencontrait son grand-père. En le voyant, il a pleuré dans ses bras. L’histoire était magnifique. C’étaient quatre jours très forts, chargés d’émotions. Toute la famille nous a accueillis à bras ouverts. Dès le deuxième jour, on faisait partie de la tribu. » 

 

Jo, et les larmes du Congo

Profondément touché par cette immersion, Antoine n’est habituellement pas homme à extérioriser ses états d’âme. À l’aise dans le contact avec les gens, ambianceur au sein d’un groupe, il est par ailleurs très pudique. Installé à Bordeaux où il a ouvert un club de Padel avec son petit frère, il est père de deux filles – l’une adolescente, l’autre poupon – de deux mères différentes et ne voit l’aînée qu’une fois tous les quinze jours. « Je sais que l’absence de sa grande lui pèse, mais il n’en parle pas, observe Alexis Réau. Je sens que c’est un crève-coeur chaque fois qu’il la quitte. Et la vie de nomade du photographe n’aide pas. La famille est la base de la pyramide, c’est hyper important dans notre métier. Heureusement, il a une femme extraordinaire qui assure quand il est sur un tournoi. Elle est très importante pour lui. » Si son cœur est partagé entre tennis et photo, sa famille en est le sang. Ce sont elles, ses filles, sa dame qui le font battre. Une dame en chair et en os, contrairement à celle de fer chère à Erika Eiffel. 

Les arts de la table (et de la raquette)

Des raquettes réinventées par des artistes de renommée internationale et des incroyables tables à jouer devenues toiles de pop art : Art of Ping Pong revisite le tennis de table en lui ajoutant encore plus de fun. Et pas que : l’argent récolté grâce aux ventes aux enchères a déjà permis de récolter plus de 22 000 euros en cinq ans, reversés à différentes associations. 

Par Vincent Schmitz

© Book Club Kelly Anna exhibition – Ollie Trenchard

Algy Batten, designer depuis 1998 et organisateur-curateur de AoPP (Art of Ping Pong), est un joueur de ping-pong amateur mais ingénieux. Avec ses collègues de l’agence londonienne Fivefootsix (qu’il a contribué à créer en 2005 et dont il était le creative director), ils remportent en 2011 la Battle of agencies, un tournoi entre agences de la ville. De quoi donner envie de passer à la vitesse supérieure : pour transformer la table de la cuisine en table de ping-pong, il imagine une « sur-table » adaptée. Amateur, ingénieux et particulièrement mordu : avec ses associés, ils tentent des championnats nationaux. « C’est là que nous avons réalisé que nous jouions très mal », plaisante-t-il. Mais germe alors dans son esprit une idée qui l’emmènera plus loin que prévu : organiser des soirées ping-pong avec les autres studios créatifs du coin, et illustrer quelques raquettes pour les vendre aux enchères au profit d’associations caritatives. 

© theartofpingpong.co.uk
© theartofpingpong.co.uk
© theartofpingpong.co.uk
© theartofpingpong.co.uk
© theartofpingpong.co.uk
© theartofpingpong.co.uk

Mission

Ce qui était un rendez-vous détendu autour de la raquette prend rapidement plus d’importance. « Ça a commencé avec dix amis illustrateurs la première année », se rappelle Algy. « Fivefootsix travaillait alors pour BBC Children in Need (qui vient en aide à la jeunesse défavorisée du Royaume-Uni, ndlr). Il y a eu tellement d’intérêt que nous avons poursuivi, et ça a grandi d’année en année1. » Suivront quatre autres ventes enchères et autant d’expositions, avec toujours plus d’artistes. De side project à boulot tout court, Art of Ping Pong occupe désormais une bonne partie du temps de Batten. Fivefootsix a fermé en 2016 après « 11 ans de succès » et il travaille désormais comme consultant en design, en plus de continuer à développer son idée de « célébrer la popularité et la sous-culture du ping-pong en l’entrechoquant avec les couleurs et le fun de l’art ». Plus encore, une « mission pour devenir la marque de ping-pong la plus dynamique de la planète », selon ses mots.

« La part la plus gratifiante d’AoPP, c’est que cela nous offre une plateforme avec une liberté totale de création. C’est quelque chose qui a rapidement grandi à partir d’une passion, et qui est capable de prospérer sans y placer d’attentes superflues. C’est dans cet espace créatif l’on peut se challenger, expérimenter, recommencer et avoir la liberté nécessaire pour se tromper », nous précise Batten.

© Tom Hull / Nike Collab

Tables tableaux

En plus de l’exposition-vente annuelle (via un système d’enchères similaire à eBay), on trouve maintenant des sacs, affiches et goodies de toutes sortes. Il est également possible d’acheter des tables. Des « ArtTables » impressionnantes « maxi » (prix sur demande) ou des « mini » de couleur vive (entre 460 et 500 euros) qui s’accrochent au mur comme un tableau. Algy Batten est décidément un homme ingénieux… et toujours tourné vers la bonne cause. Quand 21 tables sont vendues, une autre est offerte à une « maison de soins » parce que « les études ont montré que le ping-pong a des effets bénéfiques chez les personnes atteintes d’Alzheimer. Et des couleurs vives apportent de la joie dans n’importe quel environnement ». 

« C’est une idée que j’ai eue quand ma petite amie m’a demandé de me débarrasser de la table de ping-pong qui était dans le garage », explique Batten qui y a travaillé ces deux dernières années. « J’ai réfléchi au moyen d’en garder une dans la maison, qui ne prendrait pas toute la place ou qui ne serait pas trop laide quand elle n’est pas utilisée. C’est comme ça que j’ai pensé à une mini-table qui, une fois les pieds repliés, peut s’accrocher au mur comme une oeuvre d’art 2. » 

Hattie Stewart | Thierry Noir | Anthony Burrill | Malika Favre | Matt Blease | Morag Myerscough | Jake&Dinos | Camille Walala | Crispin Finn

De plasticiens à joailliers

Au fil des années, les artistes sollicités pour chaque vente sont à chaque fois différents : des illustrateurs, des designers joailliers, des sculpteurs, des graphistes, des décorateurs… Des raquettes déformées, trouées ou en 3D, abstraites ou pop, monochromes ou multicolores, graphiques, typographiques, humoristiques ou engagées, d’inspiration cubiste ou primale… « Fondamentalement, c’est carte blanche. On définit ensemble la vision mais ce que nous aimons vraiment, c’est constater à quel point l’approche est différente pour chacun. Chaque artiste reçoit une raquette blanche et la façonne comme il veut3. » Lors de la dernière édition, ce sont pas moins de 27 artistes qui se sont prêtés au jeu pour gonfler le panel de cette centaine de pièces uniques. Parmi les noms des participants, on peut citer George Hardie, l’homme derrière la pochette de The Dark Side of the Moon des Pink Floyd, la Française Camille Walala qui a séduit Londres, l’artiste Mr Bingo, le graphiste Anthony Burrill, les plasticiens Jake et Dinos Chapman et le sculpteur Wilfrid Wood. Ou encore le designer joaillier Nylon Sky et l’artiste multidisciplinaire Zuza Mengham qui expliquait « aimer l’idée de créer un moment figé dans un jeu très rapide ». 

Et puisque Roger n’est jamais loin : citons encore, parmi de nombreuses collaborations, la participation à la collection NikeCourt x Roger Federer en 2016 : une installation d’une soixantaine de raquettes de ping-pong customisées par des artistes, pour décorer l’espace autour de la collection et capturer les différents aspects de la carrière du champion. Des raquettes dont les ventes ont évidemment été destinées à la Fondation Roger Federer, qui soutient des projets d’éducation dans la région de l’Afrique australe et en Suisse.

Jusqu’à la mi-mai, une exposition en collaboration avec l’artiste Jimmy Turrell est abritée par le Book Club dans le très tendance quartier londonien de Shoreditch. Une nouvelle vente aux enchères de raquettes est également prévue avant la fin de l’année. À suivre sur le site theartofpingpong.co.uk. 

1 « The real art of ping pong »,  Huckmag, octobre 2016
2 « Journal Algy Batten », Lecture in progress, mai 2018
3 « The Art of Ping Pong 2015 », Coolhunting, novembre 2015

Brèves de courts

Par Giovanni Curtopassi 

Tennis Fan
Stephan Würth
Damiani, 2019
Ghost Town (2011)
et Ikinga (2016)
chez le même éditeur. 

L’art du noir et blanc en 10 ans et 64 images. 

Des tirages Kodak rigoureusement en noir et blanc, rassemblés pour illustrer l’histoire d’un seul sport, la passion d’une vie, sublimés à l’aide d’une grammaire visuelle qui fixe l’essentiel. Luxe et lumière dévoilés dans une simplicité absolue. Ce retour inédit aux fondamentaux proposé par l’objectif de l’Allemand Stephan Würth, nous rapproche de la réalité. Une fois de plus, l’œil de l’artiste, dénué de toute fioriture, va droit au but, à l’essence même du sujet. En l’occurrence, le tennis, ses rituels, ses masques et ses secrets, revisités à travers le monde, sans détour possible ni concession.

« C’était instinctif. Il s’agissait pour moi de documenter tout ce qui me rappelait le tennis », disait Würth. « Que ce soit une pub des US Open collée sur le flanc d’un bus, d’un match de tennis à la télé, ou simplement de mon sac de tennis posé à l’arrière d’un de ces jolis taxis-vespas en Italie : chaque fois que j’allais jouer, ou que j’avais quelque part, quelque chose à voir avec le tennis, j’essayais de prendre des photos. »

Chaque photographe nous livre à sa façon une tranche d’existence, issues d’un singulier apprentissage artistique. Les grands maîtres du noir et blanc, Robert Doisneau ou Henri Cartier-Bresson ont très vite compris l’importance de la créativité artistique au sens le plus technique et paradoxal du terme. Dépouiller l’œuvre du superflu consiste à la ramener à l’état pur afin de véhiculer un message authentique, chargé d’interpréter la réalité. D’ailleurs l’art n’est-il pas une des interprétations possibles de ce monde ? Le crayon du dessinateur, l’objectif du photographe permettent de porter un regard précis sur le volume ignoré des surfaces et les mouvements imperceptibles de la vie. Le grain de la peau, la texture d’une balle de tennis : ces labyrinthes microscopiques, troublants et mystérieux, se perçoivent souvent bien mieux sans l’effet de la couleur. 

Würth le sait mieux que quiconque. En compagnie de Nadal, Federer, Cilic et les autres, ses images sobres et vivantes nous parlent de tennis. Encore et surtout du tennis. Au Brésil, au Bélize, en Italie, il est toujours là. D’un tournoi à l’autre, ou en pleine séance d’entraînement, il se cache soigneusement derrière l’objectif. Il attend pour fixer l’instant en mouvement. Témoin fantôme et silencieux d’un jeu intemporel, il laisse parler la balle. 

Stephan Würth est un photographe professionnel à succès, diplômé de l’institut d’art de Fort Lauderdale aux États-Unis. Il vit à New York. Ses clichés ont notamment été publiés par Vogue, Playboy, Esquire et Porter Magazine.

Les Gestes blancs
Gianni Clerici
traduit de l’italien
par Nathalie Castagné
Viviane Hamy
Paris, 2000

Homme de sport et de plume, écrivain et journaliste sportif, Gianni Clerici est un Italien distingué qui appartient à une lignée romantique en voie de disparition : celle de la génération perdue des héros de Scott Fitzgerald et d’Ernest Hemingway, celle du Grand Gatsby et du Vieil Homme et la mer.

 Il a su nous tenir en haleine pendant des décennies et nous emprisonner dans ses filets, avant de nous faire plonger et remonter à son gré. Et puis nous faire vibrer encore d’incertitude et d’agonie au son des balles perdues ou gagnées, des défis et des sets de folie remportés à Wimbledon et ailleurs par les meilleurs joueurs d’hier et aujourd’hui, les icônes de l’herbe sacrée et de la terre promise de Roland-Garros. 

Né à Côme en 1930, Gianni Clerici est un grand narrateur du tennis international. Il débute par des chroniques sportives à la Gazzetta dello Sport avant de poursuivre sa carrière à la Repubblica. On lui doit de nombreux ouvrages sur le tennis, mais aussi des romans, des poésies, des essais, des récits et des pièces de théâtre. Les gestes blancs, ce sont précisément les gestes à vide, les shadow swings, à exécuter régulièrement pour développer la mémoire gestuelle du sport. Exercices un peu ingrats à accomplir, ils nous protègent, nous inspirent confiance et finissent par nous sauver des erreurs, telles les répétitions incontournables et cultivées de l’histoire et de la vie en général. Trois romans, trois clins d’œil, trois leçons à tirer : Londres 1960 ; Côte d’azur 1950 ; Alassio 1939. Une trilogie sensible et audacieuse, élégamment déclinée dans l’espace du temps et de l’Europe en mouvement. Un beau voyage au bout de la nuit et de l’Italie de Mussolini, avec arrêt entre Cannes et Beaulieu, destination tennis.

The Circuit
A Tennis Odyssey
Rowan Ricardo Phillips
216 pages
Farrar, Straus & Giroux
2018

« Le rôle du poète n’est- il pas de se mêler de ce qui ne le regarde pas ? Car tout le regarde et ce serait singulièrement réduire sa tâche que de le limiter à l’encre. » (Jean Cocteau, 1938.) 

Voici une prose anglo-saxonne généreuse et vivante, délicate et poétique. Celle de Rowan Ricardo Phillips. Un passionné de tennis et de basketball. Entre New York et Barcelone, il aurait pu devenir musicien ou photographe, mais il a choisi d’être poète. Finalement, Phillips reste un peu tout à la fois, ce qui est le propre de nombreux artistes. Sa plume parvient à faire rimer sport et littérature, au gré d’un livre qui tient debout tout seul, droit comme un magnum de champagne millésimé. On y voit une explosion de bulles pétillantes, qui jaillissent comme de grandes et majestueuses fleurs colorées, à tour de rôle, avant de faire littéralement sauter le bouchon du circuit ATP 2017. 

Cette brève et fulgurante odyssée du tennis nous ramène l’espace d’une année à son point de départ : l’amour inconditionnel pour le sport de raquette et de balle et sa narration. Depuis l’Open d’Australie en janvier jusqu’au tour final à Londres en novembre. Des mots simples et concis traduisent gestes et émotions, talent, rage et volonté. Ils livrent les combats des dieux, les secrets de la potion magique, mais aussi les faiblesses, les blessures et les déceptions des joueurs contraints à l’abandon. Point d’orgue : l’inattendue et éternelle résurrection de Roger Federer et de Rafael Nadal. Des monstres sacrés en orbite venus d’une autre planète. Ils tournent impitoyables autour du soleil et anéantissent les météores terrestres de ce monde. 

Il serait trop simple de prétendre résumer le décryptage poétique de l’auteur en quelques paragraphes. Le circuit de la vie et du tennis ne coule pas souvent tel un long fleuve tranquille. Loin s’en faut. Tout n’est pas qu’ordre et beauté autour des courts. L’horizon 2017 est chargé d’incertitude. Aux États-Unis, Donald Trump a remporté l’élection présidentielle. Sa vision populiste d’une grande et nouvelle Amérique, libérée de l’immigration et teintée de préjugés raciaux, inquiète considérablement Phillips. Reste alors le tennis : « Un jeu que mes parents m’ont transmis », nous confie-t-il, mais aussi un mode de vie – des valeurs et des principes à respecter – aussi important à ses yeux que l’art ou la littérature. 

Au fil des matchs nous héritons en direct d’un tableau vivant de David Goffin, assorti d’une jolie gouache du gaucher Albert Ramos Viñolas, et d’un portrait de Nick Kyrgios. L’œil exercé du poète filme et capture inlassablement les multiples facettes d’un spectacle passé désormais en mode court-circuit. Chapeau au photographe-cinéaste et artiste peintre, Rowan Ricardo Phillips ! Picasso dit un jour à Jacques Prévert : « Tu ne sais pas dessiner, tu ne sais pas peindre, mais tu es peintre. » Phillips lui, sait tout être à la fois : poète du sport et de la vie, romancier, traducteur et journaliste. Son œuvre poétique lui a déjà valu de prestigieux prix littéraires. Aujourd’hui, il enseigne à Harvard et Princeton. 

Dictionnaire du tennis
Valerio Emanuele
Honoré Champion
Paris, 2019

Ésope le bègue, fabuliste grec et philosophe de l’Antiquité, disait à qui voulait l’entendre : « La langue est la meilleure et la pire des choses. » Peut-on en dire autant du savoir, dans l’histoire et aujourd’hui ? Il y a bien là matière à réfléchir et disserter.

Près de deux siècles plus tard (380 av. J.-C.), Aristote avait compris l’importance de la définition des mots. Selon sa méthode, définir consiste surtout à identifier les attributs essentiels et à en préciser les différences. Ainsi, le mot balle, dérivé de l’italien balla ou palla, au sens large du terme, indique une pelote sphérique remplie d’air qui a la faculté de pouvoir rebondir. 

En 2012, Rafael Nadal nous décrit le terme en mode tennis : « Une balle n’est jamais semblable aux autres – jamais. Dès le moment où une balle est en mouvement, elle peut prendre un nombre infini d’angles et de vitesses ; plus ou moins liftée, coupée, frappée à plat, plus ou moins haute. »

Cette année, le Dictionnaire du tennis livre à son tour l’origine étymologique du mot ainsi qu’une description technique et détaillée, couplée à une liste des expressions les plus répandues associant le mot balle au langage tennistique contemporain. À première vue, cela peut sembler le fruit d’une vaste et pénible recherche, aussi laborieuse que méticuleuse. Surtout si ce travail rigoureux regroupe des milliers d’entrées lexicales ! En réalité, c’est infiniment plus et mieux. Son auteur, l’Italien Valerio Emanuele, a accompli un effort titanesque, destiné à combler un vide ressenti au plus profond de son âme sportive et scientifique.

Il existait bien un dictionnaire du football ou du rugby en France, mais aucun ouvrage de référence digne de ce nom sur le tennis, susceptible de satisfaire à la fois la curiosité de l’amateur et les exigences du spécialiste. Jean Pruvost, maître de recherche lexicographique à l’université de Cergy-Pontoise a su encourager son ex-élève, Valerio Emanuele, à combler cette lacune. Une œuvre cohérente sur le savoir du tennis, riche et accessible à tous, était devenue indispensable, non seulement en France mais dans un monde aux prises avec la globalisation, où le sport rime le plus souvent avec l’argent et l’ignorance du public.

Le nouveau dictionnaire débute dans la clarté, avec une chronologie événementielle sur l’histoire du tennis et ses moments-clés. Une trentaine de pages suffisent amplement à l’auteur pour résumer l’évolution de ce sport. Il le parcourt courageusement, raquette à la main, depuis la naissance du jeu de paume au XIIe siècle jusqu’aux récentes victoires de Roger Federer et Rafael Nadal en 2018. La section maîtresse de l’ouvrage est constituée par le grand ensemble des mots techniques, des locutions et des anglicismes, ainsi que par les expressions dérivées du tennis et recensées dans la vie courante. 

Cerise sur le gâteau, un bel aperçu encyclopédique fournit au lecteur les connaissances nécessaires pour s’y retrouver dans le cadre des tournois du Grand Chelem ou des jeux Olympiques et de la Coupe Davis, mais également « en dehors du terrain » si l’on peut dire, dans des univers multiples reliant le tennis aux médias et à la communication. Pour conclure, une bibliographie ciblée balaie les ouvrages sur le tennis parus au cours des cinq dernières années, presse sportive et revues spécialisées comprises.

La préface est signée Henri Leconte. Simple et touchante, elle est criante de vérité et prend toute sa place au sein de tant d’érudition. Lisez-la, elle saura vous parler. 

Rodgeur Forever
Laurent Chiambretto
Solar
Paris, 2019

La carrière exceptionnelle de Federer, racontée par son plus grand fan, M. Toulemonde. Avec passion et humour, Laurent Chiambretto retrace l’invraisemblable comeback de Roger Federer au sommet du tennis mondial. Mais également l’incroyable impact qu’a eu le Suisse sur le sport en général. Pour ce faire, l’auteur est entré dans la peau d’un fan absolu qui articule sa vie autour des matchs du Suisse. Un père de famille classique qui nous fait partager sa passion et ses excès 100 % « Rodgeur ». Un Monsieur Toulemonde qui nous embarque dans son quotidien de supporter comblé, perdant tout sens de la mesure à chaque apparition du Suisse. À travers ses propres yeux, nous allons vivre ou redécouvrir avec exaltation la carrière et les plus grands exploits de son héros.

Laurent Chiambretto, ancien 2e série et responsable d’un grand club de tennis parisien, est l’auteur des ouvrages Top 5 Tennis et Le Dico bien frappé du tennis.

Not Just a Sport We Play

Par Nicholas Fox Weber

Despite staggering challenges in some of the poorest parts of Africa, tennis can be the root to joy. Consider this story of an amazing tennis player who started as a shoeless ball boy in Cameroon. After a chance encounter in Paris, he is now making a difference for countless young people.

Pierre Otolo teaching in Cameroon. | © Pierre Otolo

Tennis is not just a sport we play, a game with rules, someone else’s performance we watch; it is an intensely personal issue, and part and parcel of our lives. 

We coerce our bodies to perform as well as possible. For most of us, there is a gap between our notion of what we want them to do and what we actually execute. But athletic prowess is not the main thing. There is something far deeper about this hitting of a ball over the net, using the racket as the tool to exercise our will, rethinking what we are doing with every single shot. It is vital to our innermost beings, central not just to our identities but to our relationship with everyone else in the world who plays tennis.

Yes, there is a wealth of associations with earlier time periods and other places we have been, a gazette of our lives over the course of time. During a game when we only have an allotment of an hour on the court and our bodies, in their eighth decade, can’t go much longer, anyway, we remember those summer afternoons long ago, when nothing else beckoned us, and we could play until we had finally had enough. More comfortable, finally, in our own boots, we recall the tournament when we clutched, and mentally have a second chance as calmer, more resolute beings. We think of the game when we could not speak the same verbal language of the person on the other side of the net, but the rules and smiles and congratulatory gestures said more than any words. And then there was the time we played the cocky full-of-himself bastard whom we simply had to beat, David versus Goliath. At the same time that the court is always the same exact size and proportions, the scoring and rules constant, the basics so sublimely universal, tennis exposes us to the variables of human existence.

And so a hulky, powerfully athletic man born to poverty in Cameroon and an over-privileged, over-educated American aesthete thirty years his senior developed, nearly twenty years ago, a fantastic friendship that only grows stronger with time. And my African colleague, as generous of heart as he is masterful in his cannonball serves and impeccable groundstrokes and surefire volleying, remains someone whose sheer courage, as well as his moxie, are heroic to me. We are there for each other as the most unlikely brothers in spirit in moments good and bad, at celebrations and hospital visits. But mainly, Pierre Otolo is the exemplar of triumph over adversity, of the will to make the most of life no matter how violent the assaults on us from outside as well as within, and tennis is the means of his triumph.

Some of us always need a next goal in life. I had gone past the age of fifty, was ready for a half-year sabbatical, decided that a term in Paris might put my sixteen-year-old daughter on an ideal educational path, and was starting to write the biography of the architect Le Corbusier, whose papers were all in an archive in the French capital.

And wasn’t Paris the city of my dreams, and the perfect meeting point for the rest of the family to welcome the new century as 1999 ended and 2000 arrived with the lights on the Eiffel Tower performing as never before?

Still, more objectives were needed; it has always been that way. I would get my French from okay to a higher level, and progress beyond the plateau my tennis game had been on for decades. Now or never! 

In Paris, when people learn that you live in the 6th or 7th arrondissement, they ask if you don’t “just love” the tennis courts in the Luxembourg Gardens. They are, after all, one of the most splendid public amenities in this most beautiful of neighborhoods in this most heavenly of cities. The only problem is that to get half an hour playing time on them is harder than it would have been for someone who was not Protestant to be admitted to the West Side Tennis Club in Forest Hills in the 1950s. In the royal gardens of a country rumored to have had a revolution, you—presumably—can get a court if you find exactly the right moment to reserve one via the Internet. Regardless, most of the time none are available because of mysterious systems where a group of insiders, allegedly not able to book as often as they do, manage to get just the court they want. Oh, once or twice I have snarled a half hour on a drizzly day at 8 a.m., but otherwise those wonderfully positioned courts remain like some sort of magic kingdom. Only for Members.

On the other hand, one of the many wonders of tennis is that it can take you to parts of a city you would not know otherwise. Did you realize that almost on top of the Gare Montparnasse, in an urban plaza that looks like one of the invented cityscapes of the Italian artist Giorgio De Chirico, there are a bunch of nice courts, set pleasantly amidst trees, at a place called Tennis Atlantique? And you can book them. I phoned, initially to ask if there was anyone who would be a partner for someone new in town, or else give me a lesson. Pierre was working at the reception desk that day, and answered the phone. “Il n’y a pas de souci.” We scheduled a lesson for the next day. 

Pierre still remembers the details vividly. He came out with a basket of balls. “Je ne t’ai pas favorisé, même si tu étais plus âgé. Comme la plupart de mes élèves. J’ai donné ma leçon comme si tu étais un garcon de quinze ans. Tu étais venu pour jouer, suivre ton cours, et même s’il faisait extrêmement chaud, je ne t’ai pas fait de cadeaux : je t’ai même vraiment fait souffrir. Je n’ai rien dit, mais tu as bien tenu une heure, malgré les trente degrés !” 

I wanted some sort of eye-opening change in my life as well as greater athletic skills. But I had not anticipated tennis as the source of such profound transformation. It became my introduction to sub-Saharan Africa in a way that has changed my life beyond all imagining. This was not just because I had to tough out the heat during an unusually hot Parisian summer—I had been brought up never to complain about the weather; if I said it was hot on the tennis court, my mother told me to know how lucky I was not to be a postman or traffic cop in uniform out in the sun all day long. It was because, through Pierre, I learned a lot of realities of African life: an essential first exposure to the sort of place where today I run a non-profit that works in the fields of education, medicine, and making life better for people who have relatively little.

That is the power of tennis: it can alter you to the core. It can happen if you are born in a world of privilege where the nearby club with its lovely striped awnings is at your beck and call, but it can occur equally, and far more miraculously, if you discover the sport in a world where others do not even know that this game exists. 

So it was with Pierre. He was born in Yaoundé. In a country where French and English are both official languages, depending on who colonized a given region, they speak of “le tennis” or “tennis,” but there is no equivalent term in the local Beti. Beti is Pierre’s maternal language, one of the eighty dialects spoken in Cameroon. While, as with Wolof, you can find “return” as in cricket, or “serve” as in putting a platter of couscous on the table, “tennis” is not sufficiently known to have its own word.

Pierre discovered that tennis existed when he was fourteen years old. On the first day of class in a new school, everyone was supposed to assemble in the courtyard to sing the national anthem. Pierre and two friends had not heard the announcement that they were supposed to join the gathering and stop talking. It was not what we would call a criminal offense, just some normal teenage clowning around. Still, Pierre and his two friends each received “vingt coups de fouet devant les trois cents autres élèves”—a mighty price for not lining up and being silent. “Ce soir-là, je suis rentré chez moi et j’ai dit à mon père que je n’avais plus envie d’aller à l’école.” 

Pierre’s father, a policeman, was tough and demanding with his eight daughters and two sons, but he said nothing about what had happened that day. To Pierre’s surprise, his normally strict father was not angry. Instead, he found a solution to his son’s woes. Now that his father is no longer alive, Pierre will never know what prompted his father to take the action he took, but in effect he exemplified the will to solve problems that is inbred in Pierre to this day. The day following Pierre’s humiliation, his father took him, not by accident, to meet a friend who lived 200 meters from their house. The neighbor was Yannick Noah’s uncle, and immersed in the sport of tennis. This still does not explain precisely why the father of the wounded teenage boy, amiable and responsible but not a good student, introduced him to a person in the world of tennis, but Noah’s uncle spotted an athletic lad who could do what was asked of him, and made him a “ramasseur de balles”—a ball boy. 

Pierre had been brought up in a household where his father got up at 4 a.m. and the children cleaned the house and fetched wood for the fire before walking five kilometers to school, so he was used to doing what was expected of him. He was a nimble, alert ball boy. And in chasing those balls and throwing them precisely to the player who needed them or to another of the ball boys who was part of the relay, he yearned to try the game those people with the rackets in their hands were playing.

The cultural center Thread, in the Senegalese village Sinthian, hosts an annual soccer tournament that draws thousands of people to the village. Soon there will also be a tennis court. | © Giovanni Hänninen

The people playing tennis in that small private club in Yaoundé—a bustling city, the second largest in Cameroon, most of its population of 2.5 million people native Africans too poor even to consider the idea of recreation—were expats. They were all white, many of them diplomats, mostly French, Canadian, American, or English. They considered the midday heat insufferable for being on the tennis court. 

At those times when the club members were lingering over their lunches of seafood platters or chefs’ salads (Cameroonian food is among the best in Africa, but club menus are the same everywhere, and specialties like the indigenous ndolè and nkui and tchap and eru and nfiang owonda were not the choice of expats, even if taro and cassava made their way onto the table,) and then cooling off in the pool, the ball boys were able to use the tennis courts. Pierre did not have shoes with which to play, and was too poor to buy a pair, but he began to play with bare feet. It did not occur to him to be bothered by the effects on the skin as he ran barefoot all over the court “le quick”—synthetic that was hot enough to fry an egg in the midday sun.

Pierre got “un petit peu d’argent” for his daily hours of service as a ball boy. The pay enabled him to eat and stay correctly dressed. For the first few months, he continued to attend school—at night—but mainly he exalted in the chance to play the game. A white player gave him a pair of tennis shoes he was about to chuck into the garbage can. They were cracked, and their soles had holes in them, but, as we all know, footwear feet is almost as important a piece of tennis equipment as the racket, and those crumbling shoes enabled Pierre to progress at this sport he was growing to love. “Tout de suite, j’étais très doué.” Pierre says this matter-of-factly, not boastfully, as if it was just something that happened to him. 

He could not play for long during those midday sessions in the brutal sun—the white people would return to the courts as soon as the temperatures began to cool—but when he could play, Pierre played well. “A gentleman from Washington”—Joseph Ingram (Pierre easily recalls the name, but does not know exactly what “Mr. Ingram” did, except that it had to do with finances and diplomacy—asked him to play. He admired the remarkable Pierre, his seriousness of purpose and affable manner as well, as his top-notch tennis strokes. When Mr. Ingram was going back to the US, he gave Pierre a racket. It was not a discard, but a brand new one, of good quality: Pierre’s first. By the time he was sixteen, the boy who had started the sport only two years earlier was playing tournaments. 

I have heard the name “Joseph Ingram” from Pierre for years now, and once tried, without success, to get in touch with him. But I have now discovered that he is a lucid, insightful writer for “iPolitics,” a Canadian on-line publication, and that, during his thirty years of working with the World Bank, was Director of the Bank’s office in Cameroon. He was at one time Special Representative to the UN. These are major positions, one might say of global significance, but Joseph Ingram’s acquisition of that racquet for Pierre—a brand new one—is an example of the form of human action celebrated by William Wordsworth in his 1798 Tintern Abbey, one of Wordsworth’s many poems that evoke universal and timeless values. Wordsworth writes of
feelings too
Of unremembered pleasure: such, perhaps,
As have no slight or trivial influence
On that best portion of a good man’s life,
His little, nameless, unremembered acts
Of kindness and of love.
Whether or not Joseph Ingram recalls going to a pro shop or sporting goods store, selecting, and buying that racket for Pierre—the grip still wrapped in its tight plastic—one feels certain that it was one of quality, the type suited to a player with powerful groundstrokes and a lacing serve. And that Pierre remembers it vividly, and always will.

Tennis is a great way for girls and boys to improve health and practice the values of sport. | © Pierre Otolo

The other day, hitting a tennis ball in London with my grandson, I saw a superb young player—probably about twelve years old—being trained intensely by a pro. The child was being nurtured for greatness. Based on the quality of his topspin forehands whipping crosscourt, the backhands that soared wherever he aimed them, and the serves which improved by the minute with his own impatience if his toss was a couple of inches off the correct trajectory or if he sent the ball beyond the service box, he may be a future Wimbledon star, or captain of the team at Oxford, or reach another of the tennis pinnacles open to children of talent who have the advantage of devoted parents and pros and the chance to play all they want. I thought of Pierre. I have already bought, with deepest pleasure, a second racket, four centimeters longer than the previous one, for my four-year-old grandson, whose delight in hitting forehands with the cushy practice ball and whose determination are among the thrills of my life; I have nothing against privilege when we have it. But my mind flashed to thoughts of Pierre yearning just to get on the court and play, starting at age fourteen with those bare feet.

Pierre’s success in tournaments was rapid. The father of Yannick Noah, brother of Pierre’s family neighbor, was in charge of the club. Pierre became number two of the junior team, and they played all over Cameroon. The eight talented young players were sponsored by the Fédération Camerounaise de Tennis. For the first time, Pierre took a plane—to play in a tournament in Côte d’Ivoire. He got to semi-finals, a major achievement for someone whose name was new on the circuit. He played in Benin, Mali, and Burkina Faso as well. 

While Pierre began to flourish as a young tennis player, any thought of further traditional education went down the tubes. He has never continued his academic studies, or received a school diploma. Yet when he goes back to Cameroon, he encounters friends who went the traditional educational route—but today cannot get jobs of any sort worthy of them.

Meanwhile, when he was back in Yaoundé, Yannick Noah would come and give all the kids rackets, clothes and shoes. He rallied with all of them. “Il nous a beaucoup aidés,” Pierre recalls warmly. 

Pierre and one other boy were the two best players. Gilbert Kadji, the owner of a chain of brasseries as well as the breweries that made of Cameroon’s most popular beers, sponsored them for three-month internships in Paris. Then Pierre did a second one. But then Gilbert Kadji turned his sights more to football, the sport that so often takes precedence over tennis. Pierre, meanwhile, saved up enough money to return to Paris. 

He left his visa application and all the requisite papers at the consulate at Doula so he could get his visa. A week later, returned to the consulate to pick it up, only to learn that it was refused. His round-trip air ticket and deposit money made no difference; he would have to wait for three months before he consider re-applying.

A week after the miserable rejection, Pierre was staying inside on a rainy afternoon. His spirits were down, but he decided to go outside for a walk in the rain. A white woman parking her car looked oddly familiar. Then Pierre realized that she was the same person at the consulate who had told him in no uncertain turns that his visa application was turned down. She was heading into the hairdresser’s. 

Pierre could not decide whether or not to speak to her. It was one of those moments of indecision when what we determine, in a flash, can change our lives forever. “Bonsoir, Madame,” Pierre offered as she headed into the coiffeur’s. She looked at him without recognizing him, and he explained that he was Monsieur Otolo, and that she had turned down his visa. 

This lady whose name he did not know asked him a few questions, and before rushing into her appointment told him to get a letter from Gilbert Kadji and then return to the consulate. He should forget her stern advice that he not even considered returning for three months, that to reapply sooner would cost him dearly. Five days later, Pierre got his visa to go to France.

Pierre Otolo and Nick Weber in Paris | © Matthias Persson

In Paris, Pierre found meager digs in an apartment owned by a Cameroonian. At least it was near a tennis club where he could play, and he could enter tournaments in France. The neighborhood, which near the club, was nice; the living conditions miserable. His rent money only allowed him a mattress on the floor in a corridor. His landlord periodically changed the lock on the door if one of the residents had failed to pay his rent, forcing the lot of young people to stay out in the cold. He did the same if someone had failed to cover the cost of hot water he had used and that was recorded on the meter of the heater. 

Pierre, meanwhile, realized that as a young African man alone in Paris he was perpetually asked for his papers by the police. His solution worked. He went everywhere in jogging clothes, always carrying his tennis racket. Now he was perceived as an athlete, and left alone.

The time period allowed on his visa was running out. Still, he did not want to leave Paris. Regardless of not having the right papers, he stayed. Six months after arriving, he got his job at Tennis Atlantique. For nine months, he worked at the desk at the tennis club, gave lessons when he could, and played in French tournaments. The club management had him sleep in the office, on the floor, as a sort of night watchman; there were showers for the players, so he had most everything he needed. The park was technically closed at night, so he had to turn off the lights before the police did their rounds; not only should he not have been staying there, but he no longer had viable papers to be in France. But his kind boss declared him an employee regardless, and so he got his carte Vitale. The difficulties of how he was living did not bother him—“Ça ne me dérangeait pas”—and he persisted. This was 2002, the year we met after I telephoned looking for a teacher.

What has happened since has been a sequence of immense hardships, personal victories, and, better still, a time when Pierre has found the means of helping other young African tennis players—over forty of them, day and night, back in Yaoundé.

Now living in France, he has surmounted obstacles, and devotes his energy to both his family and to children whose lives he is changing. He still plays and teaches at the club in Montparnasse. A few years ago, he fell in love with one of his tennis students, Axelle Dupontreue. She has been his greatest support, and her parents, white people living in the suburbs, the most devoted of families to him. Today, Pierre and Axelle are parents of a five year old daughter and a baby boy. 

It was starting about two years ago that Pierre, on one of his trips back to Cameroon, decided to provide opportunity, through tennis, not just to children like him, but to street kids who truly had nothing. Rarely has an individual’s existence been so fraught with hurdles and obstacles as Pierre’s; rarely has someone managed so beautifully to have a life-changing impact, through tennis, on so many other people. “Dans la vie, il faut s’appliquer à ce qu’on fait,” Pierre explains matter-of-factly. He does not have a hint of sanctimoniousness. He is who he is and does what he does, and that’s that. Even as he has had to put gargantuan energy into simply surviving, it is not all about him. “Mon obligation aujourd’hui, c’est d’aider ceux qui en ont besoin.” For the past year, he has built up an amazing association not just for teaching children tennis, but for providing them with a roof over their heads and food, and emotional support.

Yes, I have had a role in this. Having started, over ten years ago, a non-profit that works in the fields of education and medical care and the improvement of everyday life in sub-Saharan Africa, we have funded a lot that Pierre does. But the money is nothing compared to the devotion and generous spirit of a man whose life would have made others bitter or furious.

On the surface, we do not appear to be the most likely of bosom buddies. But Pierre remains one of the people in the world to whom I feel most akin. And he is a model: an exemplar of the will to triumph, to overcome obstacles, to revel in the glories of life and make safety and pleasure integral to the existence of others. 

We come from different continents, were born in opposite circumstances, and, on the surface, could hardly be less alike. But from the day we met, it was clear that we shared something essential to our lifeblood. Since you are reading this magazine, you know exactly what it is. The passion for tennis as tennis—the sheer pleasures of the game—and the belief in tennis as a vehicle for human greatness. 

Pierre is built like an American football player, heavy-set without being fat. He is black; his children are half-white, but Pierre is a hundred percent native African. When we initially met, he had dreadlocks and often wore a wool stocking cap—often even on days when to me it seemed hot out. He sports brightly-colored tennis clothes that you might expect on a basketball player. It is harder for me to describe myself—except to say that I am quite bald, relatively trim, blue-eyed, with my pale skin always reddened by the sun, and inclined to wear traditional tennis whites—since I still have so many of them that remain from the places where I have played over the years and where they are requisite. Some people say I look slightly like Tom Okker, and when I had a mop of curls in the 1970s I was mistaken (off the court) for John McEnroe, but I play tennis no better than your average advanced intermediate player, addicted to the game but just never great.

When Pierre first agreed to give me those lessons back in 2002, we tried to do an hour twice a week. American pros compliment you on everything. If you miss the ball completely, they may suggest that you watch more closely, but then they assure you that your grip and swing were exactly right. If your toss hardly goes over your head, they gently allow that you should aim to make it higher, but, “Wow!,” the way you arch your back, and the fit of your Sergio Tacchini shirt, are glorious sights to behold. In places like Palm Beach and in bucolic resort hotels, you hear the pros acting as if, above all else, they are being paid to make their clients feel good about themselves.

Pierre was, from the start, gentle in manner, but he never looked quite satisfied with the way I executed his sparse but apt suggestions. I needed to hit the ball more in front of me. I had to follow through more consistently. I should speed up my footwork. If I rushed net, I had better volley with a real punch and not a swing. It was only after three months of tough training, no thought that I might be tiring during any of those intense lessons, no suggestion that I had done anything well, that he let out two words of praise. I had hit over a hundred forehands in a row over the net and within the lines on the opposite side. This garnered me a “Pas mal, Nicholas.” He said it almost taciturnly, but it was like winning a shining trophy. I remembered a moment in junior high school when I finally climbed the rope to the high gym ceiling; I became aware that the whole class had formed around the bottom, and when I practically slid down free-style, the ropes burning my legs, the gym teacher shook my hands and said “Good job.” The intellectual who always wanted to be a jock; the person who has published a fair number of books and done other things that look good on a c.v., but for whom nothing equals the sense of athletic accomplishment.

Some of us never outgrow the need for approval; Pierre’s pleasure in my new-found consistency meant the world to me. Pierre was and is a great teacher, a dedicated human being, someone who keeps his word about everything, a man with the courage of a titan and an ability to cope with difficulty and make situations that would kill most people into just another challenge he will surmount. 

Thread is a cultural center and artists's residency program located in Sinthian, a rural village in Tambacounda, the southeastern region of Senegal. | © Giovanni Hänninen / The Josef and Anni Albers Foundation

Early on, our personal connection strengthened over a sadness I well understood. One day, not so long after we met, Pierre told me that his beloved grandmother had died back in Cameroon. Here I cannot dissemble about the money factor. It became clear that Pierre, who was essentially alone in Paris, then sleeping in the office, lacked the funds either to buy an air ticket or to fund a funeral for which no one else would pay. I had a small bit of money left from my father’s estate. Dad has started life penniless, caddying thirty-six holes a day so that, as sunset approached, he could afford the greens fees to play nine himself. Dad and I had been together buying, first, my mother’s casket—she died at seventy—and, subsequently, his mother’s (she died a few years later, at ninety-four; Dad never told his own mother that Caroline, my mother, had died: “I didn’t want her to have the victory.” It seemed fitting that money from Dad should fund Pierre’s getting to a funeral in Cameroon and to giving his grandmother a casket and whatever else was needed so that she could have a decent funeral of the sort my father had funded for a wife he adored and a mother he liked far less. The point is: you take care of family.

After Pierre returned, our routine began again. I do not live in Paris all the time, but whenever I was there, and weather permitted, he gave me a lesson. He was the best sort of teacher—his words few but entirely apt—and anything he taught got reinforced with drilling, then more drilling, then more drilling. The lessons invariably ended with a set where this tournament champion could have reduced me to mincemeat but played me at just the right level so that, if I were at the top of my game, I might win some points, even a game or two, but never a set. I found myself playing better tennis than I had ever before, and enjoying it totally. Approaching the age of sixty did not have to feel like a downward slide.

Pierre, meanwhile, had a son in Cameroon. He would often return to visit Chris, and the pictures he showed me were superb. They were in touch on the telephone all the time. 

But, in 2014, when Chris reached the age of fifteen, he developed a mysterious illness. Pierre rushed to be at his son’s side in Africa, and when the doctors in Cameroon were unable to get him better, he brought him back to Paris.

Three weeks later, the boy died in France. 

This time, the grief-stricken Pierre had not only to organize and fund a funeral, but to take his son’s body back to Cameroon. It was nice to be able to relieve some of the financial burden—you cannot deny the importance of money in human relationships, which is why I mention it—but a drop in the bucket given Pierre’s suffering. 

Then, the day after Chris’s funeral, the boy’s maternal grandmother reappeared. The police were with her. They were arresting Pierre for having taken Chris out of Cameroon and ultimately been responsible for his death in France.

Pierre, as always, knew how to fend for himself—miserable as it all was. The insult and prison itself were more than most human beings could have survived. Pierre had the street smarts to bribe a prison guard to allow him to keep his mobile phone. Miraculously, he had held on the fifteen Euros as well as the phone even when he had been stripped of all other possessions. 

He was one of fifty men packed into a prison cell so tightly that they had to sleep standing. There were no toilets; all human needs had to be dealt with in public. But the cell phone enabled Pierre to call his lawyer and to call me. A flurry of action. One of Pierre’s brothers brought him a baguette, which he shared with others. By the time all those phone calls and wire transfers had succeeded in achieving our goals, and Pierre was released, he had become such a hero, uplifting the other prisoners, that they cried when he left.

A couple of years ago, on one of his return trips to Yaoundé, Chris’s grandmother arrived from her village, a substantial distance away. She explained: “I made this long trip because I heard that you were in Cameroon. I have come to ask pardon. I was badly advised.” She could hardly forgive herself not just for his ten days in prison but also for the cruelty of having accused him of being responsible for his son’s death.

 “Il n’y a pas de problème,” he assured the remorseful woman in tears. Even before she came in, just knowing she would be arriving, he had forgiven her. 

The visitor cried all the harder. Pierre simply assured her that she could always count on him. In his resolute, cheerful voice, he simply said they were still in the same family.

Life was on the up and up. But then, just two years ago, Pierre got word from Cameroon that his older brother, a soldier, and his sister, a teacher, had both been killed by Boko Haram in the north of the country. 

He rushed back to Cameroon, and ended up returning to Paris with his brother’s son, little Pierre, and his sister’s daughter, Gloria. Axelle’s splendid parents took the children in. Pierre raised money for the kids’ winter clothes and school lunches. The children were happy once they adjusted. 

The misfortune did not let up, however. Little Pierre was hit and killed by an automobile when he left school. Anguish beyond anguish. Gloria had to adjust to feeling on her own. Big Pierre developed mysterious illnesses and ended up in long-term hospitalization, at first undiagnosed. He required surgery. Since then, he has been diagnosed with diabetes, forced to lose a lot of weight, give himself constant blood tests, take a massive amount of medicine. Only a year ago, there was a time when he looked so unwell that I wondered if he would make it.

But underlying the brutal hardships, Pierre has clung to his love for his family, his passion for sport, and now the wish to provide immeasurable service. He has stuck to the diet and exercise regimes, and is now nearly as healthy and vigorous as when we first met.

“J’ai pris une décision. J’étais en vacances au Cameroun.” He saw children sleeping in the street. “Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi sont-ils là ?” He made a decision to do something. 

This was back in Yaoundé. Pierre started with six or seven children, homeless ones who would collect and sell empty bottles for something to eat.

“On peut toujours trouver une solution, avec moyens ou sans moyens,” Pierre explains. He introduced the children to tennis. He gave them food. He found a place where they could play tennis three times a week. Yet, while the children were happy to go play tennis and have a meal, Pierre had no idea where they spent the night, except that it was basically in the gutter.

Now the joy of tennis is taking a great leap forward in Africa. Pierre Otolo has been the inspiration. Le Korsa, an approved n.g.o. in US and France, is building a court in one of the most poverty-stricken parts of Senegal. Next to the cultural center Thread, near the field where local children play football, there will be the first tennis court in the region; the nearest to it is about 400 kilometers away. One of the first teachers there will be Pierre Otolo; another will be the septuagenarian art historian who founded Le Korsa and wrote this article. Two years ago, Pierre sent some racquets and balls to the village doctor, and boys and girls were quickly hitting first-rate groundstrokes in the parking lot of a medical center, supported by Le Korsa. Whether one of them becomes the next Yannick Noah, or simply has a new pleasure in his or her life, the marvels of the court and the joy of taut strings hitting the ball will become part of life’s experiences to people who never knew it before.

There was a man Pierre taught in Yaoundé who had a private tennis court at home. He let Pierre use the court for the kids. But then the man died, leaving the court to his son, who, after seeing that the kids had new rackets and balls, decided to charge him for their time on the court. 

Le Korsa, our organization that works in rural Africa, was able to help Pierre pay for a long term lease for the court. He persuaded the man that these were street kids. The children who sometimes walked four miles to get there were now able to play even more than the two hours every Monday, Wednesday, and Friday for which Pierre had initially paid for court time. Some children even came from the countryside. 

Pierre decided that he had to find a way to take even better care of the children. He was with the kids from 8 in the morning to 7 at night. Kids became happy. They were “dans un cadre.” There were two girls who still lived at home, while the others still slept wherever they could, but everyone was welcome: “Il n’y a pas de problème.” This is always Pierre’s favorite expression: what he always says! 

Most of the children Pierre is training at tennis do not have living parents, or do not know where their parents were. For a while, times remained tough. But then, with our help, Pierre rented them living space. He put a trainer in charge of rackets and balls. He started going to Cameroon every six months. A year ago, when he was still fighting his own illnesses, Pierre told me that the kids reminded him of himself. He became strong quickly. “Le moyen: c’est moi. Ce n’est pas l’argent, c’est la volonté.” 

The children all began to make great progress. We are now completing construction of a dormitory that can house up to twenty of these homeless children who are learning tennis. Pierre is quick to point out that they don’t have to be champions of the world, but they need to develop the will to improve. When he started tennis at age fourteen, he never imagined that he would end up in France; tennis changed his life.

Forty children all in all are at his tennis academy. As usual, Pierre has had to battle to make things work, but he was up to the task. It took a lot of time, and many trips to Cameroon, to get the academy accepted as an official organization. For eight months, Pierre kept failing at his efforts to set up a requisite meeting with the authorities. After one two-month stay, he gave up; then, the day after he returned to Axelle and family life back in Paris, he got a phone call asking him to have the meeting he had been seeking for all that time in Africa. 

Pierre made the official on the other end of the telephone promise him that the meeting was on. He said to Axelle—this was before they were expecting their second child—“There is you. Our daughter. And then the association.” Two days after he arrived back in Paris, he was again on a plane to Cameroon. He had the meeting at the prefecture the following day.

Now he has people helping take care of those forty boys and girls in Yaoundé through his association “Tennis et au-delà” (tennisaudela.cf).

They all have places to stay, and square meals. When one fourteen year old girl in his care became pregnant, the father of the future child was killed in a street attack, and the staff in Yaoundé asked Pierre what to do, he replied, “Il n’y a pas de souci. Il n’y a pas de problème.” Any child in their care is like a member of the family. 

Children who walked forty kilometers at night to escape Boko Haram are now learning tennis at Pierre’s Academy. The man who started as a ball boy has now become a tennis player who hits against Yannick Noah and Nick Bollettieri; but, above all, he is someone who uses his skill and his experience, and his immense good heart, to give. 

Nothing ever makes this guy give up. Pierre Otolo lives his life the way that he rushes net. He is all there! He summons his energy where others would drop. And if once the purpose was to win a tournament match or two, now, when he is no longer garnering those trophies for himself, he is giving children not just food and shelter, but hope—through the sport that is so much more than a game.

Mats Wilander : 

Le troubadour de la balle jaune

Par Franck Ramella

© Hugues Dumont

Il était assis là, au Duplex, en plein milieu des noceurs parisiens tout occupés à s’enivrer pour cet incroyable athlète qui avait su faire tourner la tête au métronome suédois en le bluffant au filet. Le robot-renvoyeur aux cheveux frisés, c’était lui, Mats Wilander. Tourmenté par Yannick Noah dans cette journée magique du tennis français de juin 1983. Mais trop content de l’avoir été. Il sirotait son verre, seul au bar, vaincu mais déjà conscient d’avoir été un acteur d’un moment de sport qu’il préférait à sa propre légende. Mats Wilander regardait la fête. Il l’analysait. Il la décortiquait en faisant tchin avec ses neurones. « Si j’avais gagné, je n’aurais rien appris, dira-t-il. En perdant, j’ai emmagasiné plein de choses. » 

Il n’était déjà plus ce simple lifteur qui avait tout copié de Borg dans cette façon rébarbative de ne rien rater en enfouissant toutes les émotions. Il avait déjà mué en penseur de ce jeu et de toutes ses variantes psycho-sociales. On le croyait chiant, au point qu’un éditorialiste avait contré l’irréelle précocité de son succès à Roland en 1982 à l’étouffée face à Vilas, à 17 ans, en évoquant « la consternation sans bornes devant le second souffle qu’il (venait) de donner au jeu de fond de court ». Mais il allait devenir passionnant. On l’imaginait flegmatique ou impavide (« un ouvrier du tennis qui essayait de ne pas faire plus de fautes que (sa) mère n’en faisait en perçant des trous », disait-il), sans autre mode d’expression que le court, mais il allait se révéler comme le plus extravagant moulin à paroles de ce sport. 

Il faut le voir désormais quand l’œil taquin s’agite au milieu de son visage fatigué. Quand le corps sec se détend, à grand renfort de moulinets du bras, pour dérouler sa pensée. Mats Wilander use du geste pour convaincre. Frappe de la main sur la table. Trépigne s’il le faut, les poings serrés. Sort de sa bouche des « Waouh ! » pour exacerber le trait. « Je m’impressionne moi-même en parlant des heures sans m’embêter une seule seconde. J’ai cette chance d’être habité par la passion du tennis, sourit-il. J’ai toujours quelque chose à dire, même quand il pleut. » Il peut en parler aux télés ou au quidam. John McEnroe distille ses mots souvent caustiques sans renier le buzz qui pourrait s’en dégager. Patrick Mouratoglou adopte le ton analytique de The Coach. Mats Wilander, lui, vibrionne avec l’air d’un lutin et les mots d’un conteur qu’un presque rien plonge dans l’euphorie. 

Lors du dernier Open d’Australie, rien n’avait été plus beau pour lui que le match Federer-Evans rempli de gourmandises. « Quel match incroyable ! Je n’en ai pas vu un comme ça depuis des années. Pas de fautes. Un jeu en angle, des slices et des volées. Si vous n’avez pas grandi avec ma génération, vous ne pouvez pas comprendre ce tennis. Et cet Evans, quel fieffé rusé… » Nicolas Escudé, son compagnon d’Eurosport, a partagé son temps sur site ce mois de janvier. Wilander revenait parfois d’une espionnade matinale au bord d’un court de juniors malgré l’heure tardive, parfois, de ses couchers. Et avait toujours l’esprit très clair de certaines séquences qu’il ne cesse d’imprimer dans son cerveau. « Mats ?, sourit Escudé. Je l’apprécie énormément. Au-delà du personnage qu’il pourrait incarner avec son seul palmarès, c’est aussi une voix incontournable. J’adore parler tennis avec lui. C’est réfléchi, ça fait réfléchir. Il est apaisant parce que ses analyses sont posées. » 

Ceux qui recueillent ses chroniques anglées pour le journal L’équipe savent qu’il arrive sans filet ‒ comprendre sans préparation. Un coup de fil pour prendre rendez-vous et définir le thème, et le voilà. Une inspiration, et il dégaine en agitant les bras pour convaincre, toujours avec le sourire. Quand il est assis au bar de la presse, ou posé sur une rambarde dans le stade, tout le monde peut venir lui parler. Il se fond dans tous les milieux, bien loin de la caricature d’anciennes gloires plus ou moins défraîchies qui se prennent encore pour des stars, qu’il faut supplier pour un autographe ou un commentaire, quand elles ne demeurent pas muettes ou hautaines. 

© Hugues Dumont

Wilander est tant shooté au tennis qu’il aime le commenter, le désosser, le jouer, l’apprendre, pour et avec n’importe qui. On l’a personnellement vu un jour à midi, sous un soleil de plomb irradiant le court bosselé d’un camping américain, jouer de la main gauche avec une raquette en bois pour tapoter la balle avec un ami photographe bien piètre pratiquant. Et pas question de lâcher l’affaire. Pas question de ne pas respecter le moindre contact balle-raquette. Une incroyable simplicité se dégage de lui. Il fait oublier qu’il a été no1 mondial, puisqu’il ne se sert de sa carrière que pour mieux faire comprendre ce qui arrive aux générations suivantes. Il n’aime pas parler palmarès, préférant retenir comme le coup le plus important de sa carrière le service-volée sur la balle de match en finale de l’US Open face à Lendl en 1988. 

Qu’ajoute à la gloire un titre de plus, aussi fameux soit-il, alors que la mémoire collective, selon lui, ne retient que les grands matches ou les moments de grâce ? Un soir qui dit autant de son côté festif que de son matérialisme minimaliste, il avait même échangé avec son ami Sting son trophée de Roland-Garros contre un disque de platine de ce dernier. C’est quand il s’était rendu compte plus tard que la coupe servait de corbeille à fruits chez le chanteur qu’il avait repris son bien. Le goût des choses, non. La tradition, oui. 

Embarqué dans la grande histoire du tennis pour plaire à son père, Mats Wilander n’a jamais renié ses origines ouvrières. Sa mondanité n’a pas dépassé la frontière des loges où il allait parfois recevoir un trophée. Happé par la lumière, il a aimé replonger dans l’ombre de tournées confidentielles dans les bars suédois avec son groupe d’une musique incertaine. Il n’aurait rien eu contre vendre des hot-dogs, si l’affaire n’avait périclité. Il ne connaît pas grand-chose aux ordinateurs ou à Internet. Loin du tumulte des tournois du Grand Chelem où il réapparaît quatre fois par an, son modèle de vie est de s’asseoir au coin du feu en écoutant Bob Dylan ou Dire Straits, une revue de géologie pas trop loin du fauteuil. 

© Hugues Dumont

Son autre grande passion ? Les Indiens. Il en sait un rayon sur leur histoire, et pas qu’à travers les westerns qu’il lui arrive de regarder les rares fois où il se met devant un écran de télévision. Comme eux, il a le goût des grands espaces pour fuir les grandes villes manucurées. Depuis des années, il s’est réfugié à Sun Valley, tout là-haut dans l’Idaho, USA. Son fils Erik, qui souffre d’une maladie de la peau à l’exposition du soleil, y trouve un climat adéquat. Et lui se complaît dans cette nature qui doit en plus lui rappeler sa jeunesse à Vaxjö. Ski, hockey sur glace, analyse du silence. Il se sent dans son élément à East Fork River ou Cove Creek. « Là-bas, j’écoute, a-t-il raconté un jour. Le bruit du vent, le bruit de la rivière, le bruit de la nature… Pour moi, tout part du bruit. Le tennis en est rempli. Les applaudissements des gens, puis le silence. Le bruit de la balle qui rebondit, le bruit de la balle qui frotte le cordage. Le bing, le bang des frappes. » Le son d’une balle sortant de la raquette lui fera apprécier un joueur plus qu’un autre, puisqu’il ajoute à son expertise technico-stratégique l’analyse de la mélodie. 

Mats Wilander aurait pourtant pu détester le tennis, qui ne lui apportait jamais de points faciles. Cette machine à gagner qui, dès ses 10 ans, l’avait un jour poussé à ne perdre aucun point d’un set face à un jeune rival pour sciemment l’humilier et ne jamais le revoir, lui ressemble tellement peu qu’on se demande comment il a tenu si longtemps. Il avait presque tout gagné jusqu’en 1988, mais « sans jamais jouer un seul point relax ». L’étude qu’il ne portait alors qu’à son seul cas le poussait à réfléchir à chaque trajectoire en anticipant chacun des coups, jusqu’à l’écœurement, avant un break de deux ans (blessure au genou) finalement salvateur. Cloué par un burn-out, il s’en était sorti par la refonte du logiciel. Le crocodile renvoie-tout avait fini par s’aérer l’esprit, parfois, à la volée. Il avait réappris à aimer son sport. Presque en anonyme du circuit, une posture qui ne lui allait pas si mal, finalement. 

© Hugues Dumont

Avant de divulguer ses ressentis à la terre entière, Mats Wilander aurait pu aussi se poser des questions sur sa capacité à transmettre son savoir en tennis. Comme coach, il n’avait pas amené grand-chose à Marat Safin (lui la glace, l’autre le feu), à Tatiana Golovin, à Madison Keys (durant… huit jours de collaboration) ou Paul-Henri Mathieu. « Durant un Roland-Garros, se souvient ce dernier, il était venu me voir pour me dire : “J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne, c’est qu’on va aller faire du shopping. La mauvaise, c’est parce que je viens de me faire voler ton VTT…” Tu parles, c’était un vélo flambant neuf. Il me l’avait emprunté et laissé toute la nuit devant l’hôtel sans cadenas ! C’est tout Mats, ça. Un peu rêveur, innocent. Sur le court, il avait une approche intéressante. Il fallait se concentrer sur l’adversaire, voir comment il réagissait durant les premiers jeux pour s’adapter. C’était extra, aussi, de partager les dîners avec lui. Il est passionné de tennis, il a plein d’anecdotes ou d’histoires et il les raconte bien ! » Plus qu’acteur direct dans le quotidien des choses, le Suédois avait sûrement vocation à devenir partageur universel de ce sport. 

En vrai, on retrouve le pur Mats au volant de son Ford Thor Daybreak, un camping-car géant de douze mètres bariolé de jaune et de bleu, dans le rôle de sa vie. Routard du tennis, ou troubadour de la balle jaune, lancé à fond sur les highways américaines pour évangéliser les pratiquants américains. Une aventure de dingue, réservée à ceux qui cumulent l’art de l’ascétisme, la gestion des efforts, la passion des mots et l’amour immodéré du jeu. On n’en connaît qu’un au monde. Mats Wilander. Depuis qu’il a fondé WOW (Wilander on Wheels) voilà près de dix ans, lui et sa petite bande ont lancé leur conquête de l’est à ouest, de la Californie au Connecticut, en passant par l’Illinois, l’Indiana, l’Ohio ou le Massachussets. Une à deux fois par ans pendant quelques semaines, ils débarquent dans les clubs US, huppés, vintage ou pourris, pour des séances de 1 h 30 fréquentées par huit personnes sur deux courts. Les amateurs, qui paient 300 dollars la séance, rêvent de voir un champion. Mats Wilander jubile de replonger dans le tennis amateur, dupliquant au fil des jours des séances à l’identique, très rigoureuses et physiques, avec des ateliers exigeants. Après le cours, il raconte des histoires à n’en plus finir dans des repas ou des meetings improvisés, file dormir dans son van, se lève à l’aube, reprend le volant du monstre et repart à l’effort au club quel que soit l’état de ses articulations. Et il ne s’en lasse pas. « Rentrer à l’hôtel en voiture de location, plutôt mourir, raconte-t-il à ceux qui s’étonnent de cette routine rigoriste. Pourquoi je fais des séances dures ? Car je veux que les gens s’en souviennent. De nos jours, on n’est pas assez concentrés. Ce que je veux, c’est inspirer les gens. Et si chacun d’entre nous arrive à inspirer une personne, le monde ira beaucoup mieux. » 

Stefanos Tsitsipas : 

Le gamin qui remontait le temps

Par Rémi Capber

© Antoine Couvercelle

La balle de Rafael Nadal s’élève, vite, et le bras suit tout aussi rapidement. Une boucle raccourcie et un service mi-court au rebond haut, toujours, mais plein centre… comme si la gauche musculeuse du Majorquin se crispait un tantinet à l’heure de conclure cette finale. 

En face, Stefanos Tsitsipas a 20 ans. Tout juste, tout net. Peut-être a-t-il soufflé ses bougies au matin, sur son bol de Nesquick, ou à midi, sur un genre de birthday cake bien lourd – chocolat ou fruits rouges – avant de pénétrer sur le Stadium Court de l’Aviva Centre, à Toronto ? Non, évidemment. Sans doute a-t-il préféré attendre l’issue de sa semaine canadienne, de cette ultime partie face à Nadal, avant de fêter le temps qui file, ses étés à venir avec son staff et ses parents.

Sans doute aussi sait-il, voyant son retour de coup droit fatigué atterrir à distance punitive de la gifle espagnole… que sa finale est terminée. Terminada. Perdue. Rafael Nadal l’achève d’un parpaing décroisé. Et laisse éclater l’une de ses joies animales et rageuses qui l’habitent lorsqu’il revient de loin.

De loin ? Le score, 6-2 7-6(4), de ce 12 août dernier ne nous laisse pas l’imaginer. Et pourtant, ce jour-là, dans cette fin de deuxième set, Stefanos Tsitsipas est passé tout près d’une micro-révolution face au numéro un mondial. Gageons-le : c’est ce frisson d’un petit quelque chose qui a raidi le bras ibère, sans conséquence, au moment de servir. Cette vague sensation d’être au début d’un truc qui pourrait bien marquer les années à venir et bouleverser les lignes. 

« J’en ai eu la chair de poule », confirme Maria Sakkari, 23 ans, 41e mondiale et compatriote grecque de Stefanos. « Il est… Je ne peux pas le décrire. Il est incroyable. Mais je ne peux plus regarder ses matchs, je ne peux plus, je ne peux plus, je ne sais pas comment font les gens… Ce match contre Kevin Anderson, en demi-finale (ndlr : gagné 6-7(4) 6-4 7-6(7) par Tsitsipas), ce deuxième set contre Nadal… C’est incroyable. »

Oui, Tsitsipas a 20 ans et il est incroyable. Oui, Maria en fait un peu trop. Et nous aussi. Mais au moment de voir ce garçon d’1m93 dans sa tenue fuchsia, cheveux longs, bandeau bravache, se procurer une balle de set face à un monument 17 fois vainqueur en Grand Chelem… on l’a eu, ce frisson. Ce sont des flashs, des souvenirs ou des évocations… De Björn Borg, qui ne vit plus que dans des bandes YouTube élimées, oubliées pour qui naquit en 98. D’un jeu tant complet que vintage, d’une autre époque et moderne à la fois. D’un garçon sûr de lui, qu’on taxe d’arrogance à l’heure où rien ne peut ni ne doit dépasser. Un voyage dans le temps.

 

2001 : Tsitsi au pays des Soviets

Un voyage au parfum suranné qui nous fait remonter, année après année, jusqu’à fin 2001. Époque déjà lointaine des baggies informes et multi-poches, des chats MSN que coupent le téléphone ou les défaillances du modem 56K familial. La Grèce vient d’intégrer la zone euro et le petit Stefanos, trois ans, prend sa première raquette, tapant maladroitement la balle avec Apostolos, son papa, sur les terres ocre de Glyfada. Le ciel azur bleuit les oliviers et les cyprès, l’air est parfois si doux qu’on ferme la paupière… C’est Madame, la maman, Yulia Apostoli-Salnikova qui rafraîchit délibérément l’atmosphère alors que les prédispositions du gamin deviennent évidentes. 

« Ma mère m’a effectivement permis de bien discipliner mon jeu », explique Tsitsipas dans les colonnes du New York Times. « C’est, je crois, ce qui m’a vraiment beaucoup aidé : la discipline. Ce qui n’est pas quelque chose de commun dans la culture grecque, je dois dire… » Car Yulia Salnikova a été élevée à l’école soviétique. Classée parmi les meilleures chez les juniors, multiple championne d’URSS, vainqueure de Virginia Wade et Renata Tomanova à 17 ans seulement… C’était en 1981. Et ça le restera car, après des clashs avec ses coachs et sa fédération, sa carrière se termine prématurément. 

Son éducation tennistique, c’est au service de son fils qu’elle la mettra. Avec une grande rigueur. « J’ai toujours été inflexible sur les échauffements mal réalisés ou les inévitables problèmes de discipline qu’on rencontre au cours d’une carrière », confie Madame. « Dans mon pays, ce genre de choses n’était vraiment pas pris à la légère. Pas seulement dans le tennis. C’est notre culture du sport. » Au point qu’un journaliste italien d’Ubitennis, Stefano Bolotta, raconte cette amusante anecdote en mai 2016, lors du Future de Lecco : « Le jour de sa demi-finale, prévue à 17 h, Tsitsipas était encore sur le Central en train de s’entraîner à 16 h 55. Pas s’échauffer. S’entraîner. Quand les ramasseurs de balles et les responsables de l’entretien du court sont arrivés, qu’a-t-il fait ? Il est allé s’installer sur le court à côté. » 24 heures plus tard, il gagnait le tournoi.

© Hugues Dumont

1981 : le retour aux 80’s

Mais quand on évoque Stefanos Tsitsipas, ce n’est pas que son éducation maternelle qui nous ramène invariablement aux années 80. Non, la décennie du moonwalk et de l’anarchie capillaire revient aussi sur la table lorsqu’il est question de son attitude et de son jeu sur le court. Anabel Croft, l’ex-joueuse britannique, le faisait déjà remarquer sur le plateau de Sky Sports, en août, après l’énorme victoire du Grec sur Novak Djokovic : « Tsitsipas est si incroyablement mûr, pas seulement dans sa façon de se comporter, mais aussi dans sa façon de jouer. Comme s’il était là depuis des années ! Il est comme une vieille âme sur le court, comme un retour au tennis des années 80. »

Et Greg Rusedski de renchérir : « Il a le look de Björn Borg, la hargne d’Andy Murray et le calme de Roger Federer. Il me rappelle un peu Borg. Il fait toutes les bonnes choses, les bons choix. C’est un joueur spectaculaire mais sa façon de rester si calme et posé sur le court est juste sensationnelle. » Les deux louent la qualité de sa volée, ce qui est loin d’être anodin à l’ère du fond de court et du tennis pourcentage. « J’adore la façon dont il avance dans le terrain », poursuit Croft. « Ce n’est pas seulement cette manière exceptionnelle de volleyer qu’il peut avoir, ni sa capacité à se positionner parfaitement ou à conclure le point… Mais aussi cette première volée, très profonde, dans le court, et les angles qu’il trouve. Il fait tout magnifiquement. »

Tout ? Tsitsipas insisterait, lui, sur son coup droit, son coup fort, avec sa prise semi-fermée et un style que d’aucun trouve old school – encore – rappelant Federer, souple et polyvalent. Non seulement il sait un peu tout faire avec, mais les anciens lui accordent une belle marge de progression, lui prédisant l’un des meilleurs coups droits du circuit dans les années qui viennent. Le Grec mentionnerait également sa première balle efficace et sa qualité générale au service, qui le placent, d’après l’ATP, dans le top 20 des serveurs. S’il remporte, en moyenne, 85 % de ses engagements, il pèche parfois sur deuxième balle, l’un de ses évidents axes d’évolution. 

Son revers ? Peut-être pas encore à maturité, mais, déjà, un baromètre de sa confiance. « Je l’ai changé à l’âge de huit ans », explique-t-il à l’envi, l’affirmant, en plaisantant, comme un de ses coups les plus naturels : « Il est inspiré par Federer, mais fabriqué par moi. » On y voit du Dimitrov, parfois du Wawrinka… Et les images décolorées de revers passés, au fond des cartons, dans le grenier, sur les pellicules de Super 8 vieillottes et poussiéreuses.

© Ray Giubilo

VIIIe siècle av. J.-C. : Poséidon et l’Odyssée

Mais Stefanos Tsitsipas nous emmène bien plus loin que les années 80. À l’ère des parchemins et des tablettes en cire, des Muses et des récits épiques. À celle des mythes, qui voit Ulysse quitter enfin, après sept ans de réclusion, Calypso et son île sur un petit radeau. Dix-huit jours de voile sur une mer d’huile… lorsque Poséidon, furieux, remarque son départ. Ulysse a aveuglé son fils, le Cyclope Polyphème ; la rancune divine veut le voir sombrer dans les abysses, Poséidon déchaîne les flots… mais Leucothée, une nymphe déifiée, le sauve de la noyade en lui prêtant un voile magique, lui permettant de rejoindre le rivage. 

Comment ? Le nom de Tsitsipas n’a jamais chatouillé les oreilles et le stylet d’Homère ? Enfer et damnation… Acceptez tout de même que la modernité conte ses propres mythes. C’était en 2015, sur une plage de sable balayée par le vent et la houle, bordant Heraklion, sanctuaire d’Heraclès. « Il y avait beaucoup de vent et la mer était agitée », relatait le jeune Grec à l’ATP, en avril dernier. « La baignade n’étant pas interdite, j’ai sauté dans l’eau avec un ami. Puis, j’ai soudain réalisé que j’étais déjà à 50 mètres du rivage et que je dérivais rapidement vers le large. J’ai essayé de nager jusqu’à la terre, mais c’était impossible. Les vagues m’empêchaient de respirer… Je me suis vu mourir. » La Leucothée du gamin s’appelle Apostolos, son papa. « Mon père n’était pas loin. Il a sauté à l’eau pour nous sauver. Il est venu nous tirer de là et, après s’être démené, nous a hissés sur un rocher. On a repris notre souffle, attendu un peu, puis on a pu retourner sur la plage. »

Cette histoire n’est pas qu’un fait divers adouci par son happy ending. Ce jour-là, Stefanos Tsitsipas a vieilli. « Mon esprit a changé. Mon respect pour tout a changé. Je vois désormais la vie un peu différemment et je ne ressens plus aucune peur. » Peut-être Patrick Mouratoglou a-t-il senti ces prédispositions et cet état d’esprit lorsqu’il a invité le Grec à rejoindre son académie cette année-là ? Toujours est-il que le créateur de la Mouratoglou Academy a tout mis en œuvre pour favoriser l’éclosion du garçon. « J’ai tout de suite vu chez lui un grand compétiteur », se souvient Patrick, qui raconte avoir regardé des vidéos de Tsitsipas sur YouTube avant d’aller l’observer à l’Orange Bowl, fin 2014. « Et je reste persuadé que c’est la qualité numéro un au tennis, avec les capacités physiques. Si vous êtes un véritable athlète et un vrai compétiteur, si vous avez la bonne mentalité et êtes un gros bosseur, vous pouvez aller loin, très loin. J’ai senti toutes ces qualités chez Stefanos. » 

Il a donc accueilli dans son académie ce joueur qu’il a lui-même repéré, supervisé. Et qui, à l’époque, délaissé par sa fédération, ne pouvait compter que sur lui-même, sa famille et ses sponsors. Le coach de Serena Williams a mis une structure à sa disposition, l’intégrant à sa fondation Champ’Seed, visant à aider les talents prometteurs à atteindre le plus haut niveau. Comment ? D’abord en préservant la structure originelle du joueur. Ensuite en lui déléguant les meilleurs professionnels pour compléter son équipe. Apostolos Tsitsipas reste ainsi le coach de Stefanos mais Kerei Abakar, directeur du haut niveau à l’Academy, l’accompagne en personne sur les tournois du Grand Chelem. Tout comme Jérôme Bianchi, son kiné, et Frédéric Lefebvre, son préparateur physique, tout au long de l’année. 

« En Grèce, nous aimons profiter de la vie et ne sortons pas facilement de notre zone de confort. Nous ne prenons pas de risques », racontait-il cette année au quotidien athénien I Kathimerini. Si Stefanos Tsitsipas est fier, très fier de ses racines grecques, il fait tout, depuis toujours, pour échapper à la tragédie d’une histoire ratée.

 

Demain, c’est aujourd’hui

Ce 21 octobre 2018, c’est d’un revers que Stefanos Tsitsipas relance la deuxième balle adverse. Plein centre, toujours. Mais cette fois-ci, point de Rafael Nadal de l’autre côté du court. La douceur de l’été canadien a cédé la place à l’automne scandinave ; et les tribunes lumineuses de l’Aviva Centre aux travées rétro de la Kungliga Tennishallen de Stockholm. Ernests Gulbis envoie son coup droit new look, mais toujours déroutant, dans la bande. Vainqueur 6-4 6-4, Stefanos se prend le visage dans les mains sous le regard mi-tendre, mi-soulagé du papa, puis laisse éclater son bonheur. Les traits sont juvéniles et font bien leurs 20 ans ; l’assurance du joueur déjà confirmé s’efface un instant devant l’incrédulité du moment : Tsitsipas devient le premier Grec à remporter un titre ATP. Après avoir été le premier dans le top 100. Et avant d’être le premier à titiller les sommets, du haut de sa 15e place mondiale.

Il y a dix ans à peine, il se réveillait en sursaut dans son lit, au milieu de la nuit. S’extirpant de ses draps, il allait rejoindre son père, lui soufflant à l’oreille : « Papa, je dois te dire quelque chose : je veux être un joueur de tennis. J’aime la compétition. J’aime le défi. » Pourquoi ? Son explication pour I Kathimerini sonne comme une conclusion : « Ma hantise a toujours été de perdre. J’ai consacré ma vie au tennis, et je n’en ai qu’une. Je veux donc donner le maximum pour que mes rêves deviennent réalité. » Qu’il remonte le temps… peut-être. Qu’il l’accélère : c’est sûr.  

Andy Roddick : A man bigger than life

Par Julien-Paul Remy

© Andy Roddick Foundation

Il existe en anglais une expression pour prendre la mesure du non-mesurable, pour saisir ces individus insaisissables qui nous rappellent souvent que mots et langage ne peuvent qu’approcher ce qu’ils s’escriment à enfermer : a man bigger than life. Roddick, le dernier grand champion américain en date, pourrait prétendre à un tel titre. 

Pas plus tard que l’année passée, le monde du tennis gratifiait Andy Roddick (né en 1982) d’une reconnaissance de taille en l’intégrant au fameux Hall of Fame. Panthéon des légendes de la petite balle jaune mais aussi instance de consécration récompensant des acteurs éminents du tennis tels que la championne en fauteuil roulant Monique Kalkman et le journaliste et historien Steve Flink. Cet événement cristallisait toute la complexité du personnage Roddick, un bad boy devenu désormais une institution. Cette dimension d’inclassable se retrouve tant dans sa personnalité qu’au niveau de ses faits d’armes et performances sur le plan tennistique : il fait sans doute partie des joueurs à avoir gagné beaucoup plus que des titres. Si on ne retient généralement que les vainqueurs, certaines défaites d’Andy Roddick (à Wimbledon en 2009 par exemple) recouvrent une dimension aussi légendaire que les victoires de certains. Il s’est souvent révélé grand dans la défaite, à la fois en actes, sur le terrain, et en paroles, en dehors. Voici, par exemple, comment il résume sa relation à sa principale bête noire, Roger Federer : « C’est un sentiment étrange de partager l’histoire avec une autre personne car elle en vient à définir une part de nous-mêmes. Raison pour laquelle je me réjouis qu’une partie de ma définition soit aussi respectueuse, élégante et humaine que Roger. Si j’apprenais que mon bourreau depuis une décennie était dépourvu de son sens moral, je l’aurais vraiment mauvaise. »1

 

L’Homme et la Bête

Si Andy Roddick nous touche autant, c’est qu’il incarne une version radicalisée de l’être humain. De nous-mêmes. Dans sa bestialité et son humanité. N’est-ce pas en raison de la richesse de son identité que chacun trouvera toujours une part de lui-même en Roddick, et donc motif à s’identifier à lui ?

Sur le terrain du corps, il donnait à voir une manière de jouer marquée par la force (lui ayant valu le titre de meilleur serveur du monde pendant plusieurs années), la brutalité et la tension. Son attitude entre les échanges mettait également en évidence sa nervosité débordante à grand renfort de tics et de gestes saccadés. Comme si l’agitation s’assimilait pour lui au seul moyen de se calmer, comme si, pour se contenir, il lui fallait s’arracher à lui-même. Une boule de nerfs hyperactive frôlant parfois l’esclandre. Un coup illustre à merveille cette manière d’être : le service. Un geste fluide transformé chez lui en acte radicalement dénué de tout naturel. Fait notable, il est la première victime de la souffrance qu’il inflige à l’adversaire, se muant tour à tour en bourreau de l’autre et en bourreau de lui-même. Faire mal en se faisant mal, détruire son propre corps en détruisant l’adversaire, telle semblait son équation pendant les duels tennistiques.

Contrairement à Federer, Roddick représente la transparence entre le résultat et l’histoire, le récit derrière le résultat : sa manière de jouer trahit le processus d’effort ayant pavé son chemin pour faire ce qu’il fait et être ce qu’il est devenu. Chaque instant présent laisse transparaître le passé. Impossible de cacher les heures vouées à s’entraîner, à s’exercer et à se faire violence. La bête (de travail) crève les yeux derrière l’homme. Sous ses coups de boutoir, le tennis, loin de relever d’un jeu, ressemble à un véritable travail (sur soi).

La transparence s’applique d’autant plus à Roddick qu’il en incarne aussi une autre forme : le vrai et la sincérité. De la bête, il tient aussi la dimension sans filtre d’un être plein et entier, aux antipodes d’un calculateur mesquin. Paradoxalement, il allie à la fois la faculté d’être toujours lui-même (son côté direct et brut rejaillit tant sur le terrain qu’en dehors) et la faculté contraire de devenir toujours quelqu’un d’autre, en se forçant à se dépasser (par le travail et l’entraînement) pour atteindre son but.

Derrière l’homme, la bête, et, derrière la bête, l’homme. Bien que la continuité entre le Roddick-gladiateur et le Roddick-plein-d’esprit ne fasse aucun doute, elle s’accompagne néanmoins d’une rupture : si le terrain de tennis révèle principalement la bête de travail, la discipline et la rigueur, le terrain de la vie off the court révèle un être tout en spiritualité maniant avec panache et acuité l’humour pince-sans-rire, l’autodérision et l’imitation d’autres personnalités du monde du tennis. Tout le naturel qu’il n’exprime pas dans le sport, il l’irradie en dehors grâce à un sens de la formule unique : « Roger peut s’estimer heureux que j’aie pris ma retraite. »2

Au sortir d’une défaite cuisante à l’Australian Open contre Federer : « C’était frustrant et pitoyable. Un vrai désastre. À part ça, c’était une partie de plaisir. »3

« Je ne suis pas le meilleur de tous les temps et je ne remporterai jamais Wimbledon. Je ne suis pas le meilleur de ma génération et mon comportement n’est pas exemplaire. Mais jamais je ne prendrai cet honneur pour acquis. Jamais je n’oublierai ceux qui ont tracé la voie avant nous. » Andy Roddick. 22 juillet 2017

A man with a vision

Si le tennis paraissait pour lui une affaire de vie ou de mort sur le terrain, il a toutefois toujours placé un autre projet par-delà cet horizon : la création d’une fondation4, donnant ainsi pleinement sens au conseil d’André Agassi glané lors d’un trajet en avion. à la question du jeune Américain pétri de culot et de curiosité, « Do you have any regrets ? », Agassi répondit qu’il aurait souhaité concrétiser sa fondation plus tôt. Résultat ? Roddick lance la sienne dès l’âge de 18 ans. 

Tout en vivant pleinement l’instant présent, Roddick tournait constamment le regard en direction de l’avenir. Il a ainsi contribué à décloisonner le tennis en reliant la sphère du sport à la sphère de l’éducatif et du social, grâce à une fondation visant à réduire les inégalités socio-économiques touchant les enfants issus de milieux défavorisés à Austin, au Texas. 

Comment ? En offrant une structure d’apprentissage complémentaire à l’école classique - deux axes principaux composés d’un programme de six semaines pendant les vacances d’été et d’activités collaboratives en dehors des heures d’écoles officielles pendant l’année - et reposant sur l’épanouissement de l’enfant à travers des pratiques sportives et éducatives (arts, alphabétisation, soutien scolaire en sciences, mathématiques, ingénierie). La fondation propose également des ateliers et rencontres avec des professionnels locaux (scientifiques, artistes, cuisiniers, responsables politiques, sportifs) afin de mettre les jeunes en contact avec un éventail de possibilités et de domaines susceptibles de les inspirer pour leur avenir. 

Si la carrière tennistique de Roddick a grandement contribué au développement de sa fondation, le mouvement inverse s’est aussi vérifié : l’apport de la fondation à sa carrière elle-même, lui fournira un ancrage et point d’appui dans les moments de doute, de tourmente et d’instabilité : « À mon avis, cette fondation m’a été d’une grande aide pendant ma jeunesse, car elle m’a toujours donné une perspective, un horizon. Face à une défaite déchirante comme à Wimbledon, je me lamentais sur mon sort le temps de rentrer aux États-Unis en avion. Une fois de retour à la fondation, je tombais sur un enfant privé de son père ou dont la famille luttait pour nouer les deux bouts à la fin du mois. Comparé à de vrais problèmes, la perte d’un match de tennis me paraissait dérisoire. »5

© Andy Roddick Foundation

Réussite et échec

Qu’est-ce que réussir, qu’est-ce qu’échouer ? Andy Roddick a-t-il réussi par rapport à lui et par rapport aux autres ? A-t-il échoué parce qu’il n’a pas réussi et gagné autant qu’il aurait dû le faire (comme semblait l’augurer sa première victoire en Grand Chelem à l’âge de 20 ans) ? Ou bien, au contraire, n’a-t-il pas plus réussi que ce qu’il aurait dû normalement réussir ? Roddick s’érige peut-être comme l’un des rares joueurs à imprimer la mémoire et l’histoire du tennis autant par ses défaites que par ses victoires. Pourtant, il a l’étoffe d’un champion, comme en attestent les chiffres : numéro 1 mondial en 2003, vainqueur d’un Grand Chelem (US Open en 2003), présence dans le top 10 mondial pendant 9 années consécutives, finaliste à trois reprises à Wimbledon, vainqueur de 32 titres individuels, membre invétéré de la Coupe Davis pendant dix ans, et vainqueur de cette même coupe avec l’équipe américaine en 2007.

Entre les mains d’Andy Roddick, la réussite se pare d’une autre couleur. Réussir ne semble plus porter sur ce qu’on est destiné à réussir mais plutôt sur ce qu’on n’est pas destiné à réussir. Comme si le vrai talent signifiait réussir ce dans quoi on n’est pas doué. Certes, d’aucuns agiteront l’étendard de la prédisposition de Roddick à devenir un grand sportif et, partant, un grand joueur de tennis ; son physique et sa force constituant des armes de premier plan, d’autant plus à une époque où le tennis se définit de plus en plus par l’impératif de puissance et de vitesse. Certains estiment d’ailleurs qu’il a initié et pavé la voie d’une nouvelle génération de joueurs faisant de la force de frappe le principal atout en tennis. C’est oublier que Roddick est le plus petit champion parmi les grands et le plus grand parmi les petits, un vainqueur parmi les vaincus et un vaincu parmi les vainqueurs.

Lors d’un événement à New York en 2013 aux côtés de géants tels que McEnroe, Borg, Nadal et Federer, il se fendit de cette saillie : « C’est un honneur d’être le pire joueur dans cette salle. »6

Et lors de son discours d’intégration au Hall of Fame : « Je remercie mes coachs. Et dieu sait si j’en ai eu un paquet. C’est le genre de choses qui arrive lorsqu’on n’est pas très talentueux. »

Sa plus grande réussite consiste peut-être à avoir fait partie de la réussite des plus grands de son époque (Murray, Djokovic, Nadal, Federer), à avoir sculpté son histoire dans le marbre de ceux qui ont façonné l’Histoire. Non seulement Roddick a réussi à vaincre à plusieurs reprises chacun de ces vainqueurs, mais il a aussi et surtout failli réussir à décrocher plusieurs Grands Chelems, à l’image de ses 4 finales perdues face à Federer. Plus le temps passe, plus il met en lumière la portée de sa carrière. 

D’emblée, Andy Roddick s’est vu affublé d’une dimension tragique, celle du héros américain seul à porter sur ses épaules le fardeau de l’Histoire d’une nation habituée aux surhommes : « Le plus difficile dans ma carrière a été de marcher sur les pas des géants du tennis américain. Ce défi m’a poussé à travailler aussi dur que possible dans leur ombre gigantesque. Leur succéder signifiait endosser la responsabilité de continuer à transmettre leur flambeau. Il ne se passe pas un jour dans ma carrière sans que je ne mesure la valeur de leurs accomplissements. Dès le départ, j’étais voué à rester dans leur ombre. Je me sens pourtant redevable envers leurs réussites car elles ont directement façonné les miennes. »

Faux paradoxe, la réussite des pères fondateurs (Agassi, Sampras) de sa génération rendait la sienne à la fois possible (émulation, modèles à suivre, système tennistique américain performant) et impossible : comment parvenir à autant réussir que ses prédécesseurs, à les égaler ou dépasser ? Ce qui le fit réussir fut aussi ce qui le fit échouer. Si Agassi et Sampras ont bénéficié d’une rivalité pendant de nombreuses années, Roddick n’a jamais pu s’appuyer sur une telle dialectique émulatrice. 

À cette tragédie en a succédé une autre, sa malédiction contre Federer, accouchant de 23 défaites pour 3 victoires dont une déconvenue mythique à Wimbledon à l’issue d’un combat acharné et cruel, clos sur le modique score de 16-14 au cinquième set. Roddick méritait tellement la victoire ce jour-là, à l’aune de son histoire personnelle et du niveau de tennis déployé, qu’un pan des supporters de son adversaire dépassa la logique clanique et binaire au point de soutenir (aussi) l’autre camp pour des raisons éthiques et sportives.

L’une des grandes forces de Roddick résida notamment dans sa résilience, sa capacité à encaisser les échecs et à transformer ces événements en opportunités d’enseignement et de dépassement. Il parvint systématiquement à semer dans les défaites les germes de la réussite à venir. Avant de tirer sa révérence en 2012, il battit ainsi Nadal, Djokovic et Federer à Miami lors des éditions 2010 et 2012. Dans le même ordre d’idées que le tatouage de Wawrinka reprenant la citation de Beckett « Déjà essayé. Déjà échoué. Peu importe. Essaie encore. Échoue encore. Échoue mieux. », l’adage nietzschéen « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort » semblait destiné à trouver en Roddick un fer de lance idéal.

Andy Roddick a quitté le tennis, mais le tennis n’a pas quitté Andy Roddick. 

1-2 « Roddick On Federer : ‘He’s Lucky I Retired’», 24 janvier 2017, atpworldtour.com
3 « Wimbledon 2009 : Andy Roddick in nightmare scenario with defeat 19 on the cards »,
Ian Chadband, 3 juillet 2009, The Telegraph
4-5 arfoundation.org
6 « 2017 Hall of Fame Profile : Andy Roddick », Steve Tignor, 21 juillet 2017, usopen.org

Même les licornes jouent au ping-pong

S’il fallait décrire l’image d’une startup en un mot, ce serait un son : ping-pong.
Synonyme d’innovation (et de levée de fonds), ce type de société a révolutionné de nombreux secteurs, à commencer par la culture d’entreprise en elle-même. Exit la machine à café pour papoter avec le service comptabilité, place au très populaire tennis de table pour décompresser. Même quand on est devenu une multinationale surpuissante. Ou une licorne, terme qui invite au « rêve » façon heroic fantasy tendance geek, adopté pour désigner une startup valorisée à plus d’un milliard de dollars – sans pour autant générer de profits comparables.

Par Vincent Schmitz

Depuis la fin du précédent millénaire, la startup s’est imposée à la faveur du développement de l’informatique et surtout d’Internet. Forme raccourcie de « startup company », pour « société qui démarre », elle existe au moins depuis les années ‘20 à Wall Street, alors frappée de « radiomania ». Comprenez une vague d’investissements massifs dans les sociétés liées à la toute nouvelle technologie de transmission sans fil. Mais ces vingt dernières années, la « philosophie startup » a explosé, quittant la Silicon Valley pour rejoindre les faubourgs parisiens, les rues barcelonaises ou les bords de Meuse. 

Les GAFAM1, Natu2 et autres licornes sont passées de startup à multinationales mais ont gardé leurs nouveaux codes, érigés en paroxysme du travail à la cool. Quitte à masquer des réalités plus douteuses derrière les slogans en lettrages stylisés, les poufs king size et la décontraction vestimentaire, elles ont enfanté des milliers de petites structures innovantes partout dans le monde ; et même des sociétés traditionnelles copient leur intérieur.

Le ping-pong est un peu plus vieux. L’histoire raconte que c’est dans l’Angleterre victorienne que des notables ont l’idée de schématiser un court de tennis sur une table, avec un bouchon de champagne en guise de balle. Le terme ping-pong, que les professionnels (pourtant appelés « pongistes ») réfutent au profit de l’appellation « tennis de table », est une marque déposée depuis le début du XIXe siècle. 

Sans surprise, il est sans doute un dérivé des bruits de la balle contre la raquette (ping) et du rebond sur la table (pong). Il rencontrera rapidement un grand succès. Un premier jeu est commercialisé dès 1890 et à peine dix ans plus tard, le celluloïd plus léger remplace le caoutchouc de la balle tandis que les raquettes prennent déjà leur aspect actuel. 

Difficile d’imaginer en effet jeu plus fédérateur et intuitif à moindres frais. Même au 19e siècle, les gens voulaient juste du fun. Ça tombe bien : au-delà d’un nouveau modèle entrepreneurial, la startup ramène du rêve au milieu des bureaux gris, de l’entertainment entre deux team buildings, du LOL dans les fichiers Excel ; bref, du ping-pong dans l’open space. 

Une nouvelle culture d’entreprise, avec un management repensé, et la créativité « disruptive » portée en étendard. Car la startup est étroitement liée à l’innovation, ce qui demande un esprit jeune et ouvert, un encadrement moins rigide dans des lieux qui permettent d’y rester au-delà des heures de bureaux. 

Des espaces détente, de la nourriture à gogo (voire un bar), des soirées bières et pizzas… et, plus que tout autre élément du décor, des tables de ping-pong, avec les raquettes labellisées #WorkhardPlayhard en bonus quand on s’appelle Twitter.

 

Addictif

Les raisons de ce succès peuvent sembler évidentes. Le ping-pong cause a priori peu de blessures, une table reste bon marché et demande peu d’espace. Il est facile de lui dédier une salle, comme tant de garages ou de caves où elle traîne encore, repliée en deux depuis que les enfants ont grandi. Rares sont ceux qui ne s’y sont jamais essayé au moins une fois, quitte à passer le plus clair du temps à se baisser pour ramasser la balle, en vacances dans un club, en visite chez le petit voisin plus chanceux ou pendant un stage un peu absurde, type « équitation - tennis de table ». 

La Fédération internationale de tennis de table estime d’ailleurs le nombre de pratiquants occasionnels dans le monde à plus de 260 millions (et 33 millions de licenciés), en faisant l’un des sports les plus populaires. Qu’importe sa condition physique, on peut aussi s’y (re)mettre et rapidement améliorer ses performances, ce qui rend le jeu très addictif. D’autant que les parties sont généralement courtes et que l’on peut y assister en tant que spectateur sans s’ennuyer, attendant son tour ou encourageant les collègues. 

Mais le tennis de table, olympique depuis 1988, prend plus de place qu’un coin jeux vidéo ou qu’un babyfoot, et autant qu’une table de billard. Ce n’est donc pas la seule explication. Outre son côté fun, l’obsession pour cette pratique dans un milieu vivant au rythme du code informatique serait à chercher du côté cérébral. Un petit break autour d’une balle rebondissant sur une table de 2,74 mètres sur 1,52 solliciterait de manière insoupçonnée le cerveau et serait donc bénéfique autant à l’employé qu’à l’entreprise. « Il se passe beaucoup de choses autour de cette table », expliquait en 2015 le docteur Wendy Suzuki, professeur en neurosciences à la New York University. « L’attention et la mémoire augmentent et vous construisez des circuits dans votre cerveau.»3

 

Échecs sous stéroïdes

Le livre du docteur Suzuki, Healthy Brain, Happy Life, explore la manière dont l’exercice physique affecte le cerveau humain. Elle y dresse notamment les bénéfices de la pratique du ping-pong sur le cerveau, les zones de jeu réduites accélérant l’action et encourageant les joueurs à penser et bouger à un rythme effréné. Selon elle, trois zones majeures sont directement affectées. Les capacités motrices aiguisées et la précision de la coordination œil-main sollicitent le cortex moteur primaire et le cervelet, qui planifient et contrôlent les mouvements, mais coordonnent aussi les gestes. En anticipant le coup de l’adversaire, le joueur utilise aussi le cortex préfrontal, essentiel pour le planning stratégique. 

Enfin, l’exercice physique du jeu stimule l’hippocampe, partie du cerveau essentielle pour la mémoire et la navigation spatiale. Sans parler des dopamine, endorphine et autre adrénaline, hormones bienfaitrices libérées par la pratique de tout exercice physique. 

Will Shortz, verbicruciste américain responsable des mots croisés pour le très sérieux New York Times et pointure dans les jeux de réflexion, puzzles et casse-têtes en tout genre, n’y voit rien de moins qu’une partie d’échecs « sous stéroïdes ». Accro au ping-pong, il y trouve autant de stratégie que dans l’exercice de son métier. 

 « Je joue au tennis de table pour les mêmes raisons que je fais des mots croisés. Ça me revigore et me détend. Je suis absorbé par le jeu et ensuite, je me sens bien et prêt à retourner dans le quotidien. Tout exercice physique est bénéfique mais celui-là particulièrement, parce que c’est un sport cérébral, qui entraîne votre corps à être performant instantanément dans différentes situations. En nous forçant à anticiper les déplacements de l’adversaire et y réagir avec vitesse et précision, le ping-pong est une manière de préparer son corps et son cerveau à tout ce que vous faites d’autre dans la vie. »4

 

Networking et diplomatie

Berceau de la startup, les États-Unis et leurs campus universitaires le sont aussi du beer pong, ce jeu à boire très populaire où il faut lancer une balle de ping-pong dans un gobelet. Une coutume qui illustre toute la culture du campus universitaire américain et tranche avec les codes habituels de l’entreprise, idéal pour symboliser la disruption. Et renforcer les liens entre employés, voire réinventer le networking, comme l’a imaginé la firme SPiN, sorte de bar branché social club de ping-pong. Réinventer, ou presque.

Ceux qui se souviennent du film Forrest Gump auront noté la référence à ce que l’on appelait déjà « la diplomatie du ping-pong », quand, en 1971, l’équipe de tennis de table chinoise avait invité son équivalent américain quelques mois avant la visite du président américain Richard Nixon en Chine. Un réchauffement des relations entre les deux pays s’en était suivi, même si tout cela était surtout un symbole photogénique. 

Les startups sont elles aussi friandes de symboles. Le tennis de table en est un, au point que la récente chute des ventes de tables dans la Silicon Valley a été utilisée comme une indication à la baisse de la « bulle technologique » par le Wall Street Journal. 

Pour d’autres, il s’agit surtout d’un signe de temps qui changent. Plusieurs voix commencent à s’élever contre cet esprit startup, pansement trop petit pour couvrir des problèmes fondamentaux. Même dans une startup trop cool, les employés préfèrent une bonne couverture hospitalisation et des horaires moins étendus à un tournoi de ping-pong.

L’ancien journaliste et employé de startup Dan Lyons parle ainsi dans son livre Disrupted de « culture intermédiaire entre celle d’une secte comme la scientologie et celle d’une maison d’étudiants. »5 Certains designers souhaitent aussi un changement de décor radical, pour renvoyer les soirées pizzas-bières et les tables de ping-pong sur les campus. 

Dani Arps en est la porte-voix. À 33 ans, cette architecte d’intérieur a disrupté la disruption : elle veut forcer les jeunes entrepreneurs à « se comporter comme des adultes », la créativité pouvant s’exprimer ailleurs que dans des locaux qui « ressemblent à des dortoirs ». « Un bureau peut être fun sans être infantile », résume-t-elle6. Exit les bean bags et les tables de ping-pong, place à des lieux fonctionnels et adaptés aux besoins spécifiques d’employés créatifs et débordés. Et ça marche, son agenda ne désemplit pas, pour des sociétés toujours plus importantes. 

Reste que le tennis de table demeurera toujours associé à la startup. Au moins lié par la langue informatique et plus spécifiquement le « ping », cette commande qui envoie un message à un « serveur pour savoir si ce serveur est opérationnel. » Dans le meilleur des cas, il y a une réponse. Un « pong ».                                                                         

 1 GAFAM est l’acronyme des géants du Web, Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft, les cinq grandes firmes américaines qui dominent le marché du numérique.
2 Natu est l’acronyme de Netflix, Airbnb, Tesla, et Uber, les quatre grandes entreprises emblématiques de la disruption numérique.
3 mnn.com, 18 avril 2016
4 mnn.com, 18 avril 2016
5 L’Écho, « Dan Lyons Pourfendeur de la culture high tech », 14 mai 2016
6 Entrepreneur.com, 28 août 2017

Le padel à l’épreuve des balles

Le padel marche sur l’eau. Depuis plus de trois ans, cette discipline poursuit son expansion
en Europe. Sa convivialité et la surface réduite des courts en font une opportunité économique
qui correspond à une demande globale de nouveaux loisirs. De plus en plus de terrains voient
le jour et offrent une alternative à son grand frère, le tennis. La Belgique et la France
n’échappent pas à cette nouvelle vague…

Par Loïc Struys
Illustrations par Joël Blanc

L’anecdote remonte au début des années ‘90. Elle évoque le triste destin des premiers courts de padel sur le territoire belge, dans un club de tennis de la périphérie bruxelloise aujourd’hui disparu. À cette époque, ses membres sont les premiers du royaume à pouvoir s’essayer à ce curieux dérivé du tennis et du squash, où chaque paire de joueurs prend place de part et d’autre d’un terrain de vingt mètres sur dix, séparé en sa médiane par un filet. 

Munis d’une raquette d’à peine 26 cm au tamis perforé, ils échangent gaiement une balle en feutre adaptée, mais à l’apparence identique à celles utilisées sur les courts de tennis voisins. Les sensations sont en tout point semblables, seul le bruit, comparable à celui de l’impact d’un poing sur un panneau en polystyrène marque une nette différence sonore.

Ces pionniers d’un nouveau genre n’auront pourtant pas le loisir d’apprécier longtemps ce sport de raquette, fruit de l’ingéniosité d’un certain Enrique Corcuera, importé d’Acapulco vers l’Espagne vingt ans plus tôt.

« Le club, au bord de la faillite, a accepté de l’argent contre la destruction des deux terrains et l’agrandissement du stand de tir de la police », nous glisse un témoin de l’époque auquel le temps a fait oublier la dimension politico-urbanistique de cette expropriation. Au lieu d’un déclic, le padel claque.

Ce sacrifice sur l’autel du perfectionnement arme au poing des brigadiers illustre le peu de crédit accordé à ce nouveau loisir, marginalisé pendant une vingtaine d’années et dont l’implantation dans certains cercles tennistiques s’assimilait à un caprice d’enfant gâté. 

Jamais totalement éclipsé, mais trop intimidé par la concurrence de ses cousins et victime du manque de moyens et de structures, le padel a fini par s’émanciper de son port d’attache ibérique aux contours des années 2010 au point de prendre de vitesse marques et fédérations. 

« En France, comme en Belgique, ils ne savent pas comment l’aborder, c’est sûr », remarque Jean-Philippe Frey, de l’Union Sport & Cycle. « Du côté des fabricants, ils sont tous à fond, parce que ça peut être un levier de croissance énorme. C’est un moyen de dynamiser leur chiffre d’affaires avec la stagnation du marché du tennis. »

Jusqu’alors confiné à l’Espagne, où près de 2,5 millions de personnes s’y adonnent au quotidien1, le padel gagne l’Europe entière et apparaît, en France et en Belgique, comme une réponse crédible à la lente érosion des licences en tennis depuis quelques années. S’il reste officiellement le sport individuel numéro 1 dans ces deux pays, sa courbe de progression est inversement proportionnelle à celle de ce petit frère en pleine puberté. Depuis 2014, le nombre de licenciés et de pratiquants croît de façon constante de part et d’autre de la frontière, même si les chiffres restent imprécis. Dans sa globalité, la France compte dix fois plus de pratiquants que son petit voisin (50 000 contre 5 000) qui, en trois ans seulement, est passé de 10 à 200 courts2.

 

Galette-saucisse

Cet emballement soudain est complexe à décoder pour un sport parachuté depuis plus de deux décennies dans ces deux pays. 

« Dans les faits, il y a un intérêt grandissant, mais difficile à mesurer. Ça demande du temps », constate Flavien Bouttet, docteur en sociologie à l’université de Strasbourg. Lorsque vous commencez à vous familiariser avec le milieu, la plupart − pour ne pas dire la totalité − des joueurs et joueuses rencontrés ont glissé presque naturellement des courts en terre battue aux synthétiques sablonneux orange, verts ou bleus, seules couleurs homologuées par la FIP3. Les motivations sont à la fois simples et multiples : d’après les premières enquêtes menées par la FFT, la convivialité et le jeu en équipe sont les premiers critères retenus par les sondés, loin devant l’esprit de compétition. « Le padel, c’est un esprit galette-saucisse », nous souffle un passionné, breton d’origine. Pour preuve, les compétitions auxquelles nous avons assisté se déroulent sans arbitre. 

« Même si c’est un sport où il faut battre l’autre, le côté fun prend le dessus », évoque un initié gavé de tennis et de sa mentalité, rencontré lors d’un P.10004 en périphérie parisienne. « Physiquement, c’est moins contraignant pour le joueur lambda que le tennis ou le squash ; on touche plus de balles, on peut jouer avec les murs et la balle a plus de chance de franchir le filet. » « C’est un sport sociable, il se joue à quatre, et il est accessible », enchaîne Laurent Montoisy, capitaine et membre de l’équipe belge de padel. « Tu peux n’avoir jamais tenu une raquette en main, tu t’amuses. »

Son apparente facilité et sa spécificité favorisent par ailleurs la mixité hommes-femmes, la puissance entre les parois de verre étant contre-productive. « C’est un sport à part », atteste Arnaud Clément, ex-capitaine de l’équipe de France de Coupe Davis. 

« Les joueurs de tennis ont certes des facilités, mais aucune garantie d’avoir un bon niveau. De nombreux coups sont techniquement différents. On doit se retenir de frapper de toutes ses forces, la présence des vitres impose la variété et la mesure. En outre, quand l’adversaire frappe fort en face, le réflexe est d’avancer et non reculer. C’est un mode de raisonnement qui, pour un joueur de tennis, est complètement à l’opposé sur certains coups. C’est en ça que jouer régulièrement est important. Je m’y suis mis il y a quelques mois et il me faut du temps pour m’habituer. D’ailleurs, pour notre premier tournoi, nous avons perdu avec Arnaud Di Pasquale dès le 2e tour. » 

 

Immédiateté et adhésion 

Cet ensemble, conjugué au besoin de combattre une sédentarité propre à une époque dominée par l’immédiateté, constitue une explication de l’essor tardif et soudain d’une discipline plutôt considérée comme un sport fitness que de raquette. Longtemps mis de côté, elle jouit chez nous d’un concours de circonstances qui favorise son développement. 

« Généralement, toutes les histoires de structurations et diffusions sont expliquées à partir d’une combinaison de trois angles : un contexte socio-économique et social, une prise de conscience par les institutions qui gèrent la discipline, et enfin, les acteurs individuels qui s’engagent et cherchent à favoriser ce déplacement », observe Flavien Bouttet. 

« Au niveau socio-économique et social, on assiste depuis quelques années à une transformation de l’offre des pratiques sportives ; le padel s’inscrit dans ce mouvement. Le succès des salles de remise en forme ou de urban soccer le démontre. On constate un développement important de structures non associatives, mais aussi un changement de comportement des sportifs. Beaucoup d’amateurs apprécient ce côté désengagé, payable à l’heure, sans licence ou adhésion à l’année. De plus, le rapport à l’immédiateté affecte les sports qui demandent des efforts pour les maîtriser ou progresser ; même s’il est complexe de démontrer ce lien de cause à effets, cet argument ressort souvent. »

En dehors de quelques exceptions, les clubs de tennis n’ont pas intégré la logique padel : malgré un retour sur investissement en deux ans, les installations coûtent cher (20 000 euros en moyenne pour un outdoor) et les associer au tennis semble contrevenir à une certaine étiquette. 

« Les clubs restent réticents à attirer des pratiquants hors licence, ils conservent une logique de cercle privé, exclusivement accessible aux membres », note Flavien Bouttet.

Zone de chalandise

Cet état de fait a encouragé des structures privées à exploiter le filon. Sous l’impulsion de quelques investisseurs visionnaires désireux de l’implanter dans le nord de l’Europe, le padel a intégré des structures couvertes multisports où se pressent une clientèle business la semaine et familiale le week-end.

« Nos heures chaudes se situent entre midi et 14 heures et les soirs de semaine », atteste Loïc Le Panse, responsable de Casa Padel situé en périphérie parisienne et riche de douze terrains intérieurs Adidas padel. « On est à Saint-Denis, c’est une zone de chalandise. On a fait une étude de marché, tout le réseau est présent aux alentours. Saint-Denis, le Grand Paris : il y a plein d’aspects qui interviennent. On doit être entourés. » 

Ce club complète son offre raquette par un espace fitness, un centre de bien-être et de yoga, de quoi attirer une clientèle mixte et variée. « On vit le même phénomène qu’en Espagne dans les années 2005-2006 ; le padel est devenu un sport tendance, branché, tout le monde veut s’y mettre, salue sa nouveauté et son esprit fun. »

 

« Jeu, set et miam »

Les tarifs, eux, sont pourtant loin d’être démocratiques. En heures pleines, il est demandé 19 euros par joueur pour 1h30 de jeu, ce qui revient à une location de terrain à 76 euros. Ce coût semble moins élevé en Belgique où, dans la plupart des cas, le terrain est proposé à partir de 16 euros de l’heure pour quatre, auxquels s’ajoutent la location du matériel (2 euros) ou l’éclairage (4 euros).

« Si cette pratique reste plus accessible dans les clubs de tennis que dans les structures privées, le coût s’avère élevé », remarque Flavien Bouttet. « Cette pratique est un marqueur social, comme le tennis. Globalement, elle attire classes moyennes et supérieures et se révèle même un peu plus excluante. Dans une interview accordée à un journal, la direction d’une structure privée a clairement exprimé son public cible : des avocats qui viennent en afterwork. C’est un peu symbolique, mais le padel commence à développer un certain profil et une implantation urbaine et péri-urbaine. »

D’ailleurs, ces structures dépassent le cadre sportif en devenant de véritables lieux de vie. Ces salles mettent en place un bar géré au quotidien, pratique en voie de disparition dans les milieux associatifs. Si ce n’est pas forcément le cas en Belgique, où le club de tennis reste un terreau social fertile, en France, la donne est différente.

« Le club est en train de mourir comme lieu de rencontre et de retrouvailles », remarque Henri Leconte, acteur majeur du développement du padel en France et en Europe au travers de sa structure HL Padel. 

« Ce sport véhicule une philosophie propre : les joueurs vont au bar après leur partie, partagent une bière, mangent un bout. C’est la mentalité espagnole ; ils partagent le moment. Dans d’autres sports, ils jouent et ils se barrent. » Pour autant, aux yeux du vainqueur de la Coupe Davis 91, il existe une complémentarité entre les deux disciplines.

« Le tennis a besoin du padel, c’est la même famille. Il va aider les clubs de tennis en perdition. Le tennis va mal en France, malgré notre chance d’avoir Roland. J’ai pu m’en rendre compte au gré de mes voyages dans l’Hexagone ou en Europe : le tennis seul ne convainc plus parce qu’aujourd’hui avec les technologies, le digital, les téléphones, on a accès à plein d’autres sports séduisants. »

Les fédérations belges et françaises de tennis ont compris l’enjeu. Depuis 2014 en France et plus récemment en Belgique, elles ont intégré les fédérations de padel. Une synergie nécessaire aux yeux de certains. 

« Le rapprochement avec la FFT a contribué à développer le sport ; les joueurs de tennis ont commencé à être mieux informés grâce à une communication plus large ou à l’organisation de compétitions », estime Loïc Le Panse. 

 

Grands travaux

Pour d’autres, cependant, cette association récente reste insuffisante et manque d’une stratégie claire à l’image de la politique de grands travaux menée par Philippe Chartier, président de la FFT de 1973 à 1993, dans le but de démocratiser le tennis. 

« Elle veut compenser la perte de licenciés tennis, ce n’est pas une bonne approche », analyse Henri Leconte. « Il faut en priorité travailler à essayer de comprendre pourquoi on perd des licenciés. Désormais, d’autres sports que le tennis sont plus attrayants, aussi importants, faciles, ludiques, divertissants. La fédé pense qu’elle n’a qu’à paraître, mais il faut aller sur le terrain, voir les gens, leur expliquer comment ça fonctionne, les aider, sauver leur club. Tu ne peux pas lancer le padel si tu n’as pas une organisation derrière et que tu n’apprends pas aux gens les rudiments. Le tennis, tout le monde sait ce que c’est. À l’inverse, le padel reste méconnu du grand public. »

 

Le padel zlatané

En dépit de l’image sympathique qu’il dégage, le padel peine encore à percer un premier cercle d’initiés généralement issu du tennis. À terme, les fédérations devront se pencher sur la question et imaginer une campagne visant à sa promotion, à l’image des campagnes menées il y a une dizaine d’années en Espagne. La réussite de cette stratégie ne manque pas d’exemples : en Suède, la pratique explose depuis peu grâce à l’implication d’ambassadeurs comme l’ex-tennisman Jonas Björkman ou le footballeur Zlatan Ibrahimović propriétaire de la franchise « Padel Zenter ». En Belgique, Christophe Rochus, ex-top 40 mondial au tennis, a insufflé, entre deux parties de golf, une impulsion pour promouvoir ce sport et sa marque Be Padel, tandis qu’une exhibition labellisée World Padel Tour fait désormais étape chaque été à Bruxelles. 

En France, « on doit allumer la mèche. Elle est présente, mais on ne l’a pas encore allumée », nous glisse un membre de l’Union Sport & Cycle. « Il va se passer quelque chose, mais à quelle échelle ? On l’ignore. »

Les solutions ne manquent pas, les idées non plus. Mais à l’heure actuelle, il existe une trop grande porosité entre le tennis et le padel au sein des fédérations pour réellement exploser. Sans oublier les obstacles propres à la pratique. 

« Le padel demande une intégration à un milieu social, à un club, à un réseau », remarque Flavien Bouttet. « Trouver trois autres personnes disponibles avec des envies identiques au même moment, ce n’est pas évident. Malgré la mise en avant de la convivialité, elle peut finalement incarner une limite au développement de la pratique. »

Enfin, le padel doit également se décharger d’une homonymie encombrante. « Ce qui saute aux yeux quand on est sociologue, c’est le décalage entre la manière dont on en parle partout et le fait que ça reste aujourd’hui une expansion somme toute confidentielle », analyse Flavien Bouttet. « Quand je parle par exemple aux collègues chercheurs ou aux étudiants en fac de sport de mes travaux sur le padel, la très grande majorité ignore cette discipline. Donc il y a une réelle expansion dans le milieu du tennis, tout le monde commence à connaître, le nombre de pratiquants et d’installations est en hausse, mais mine de rien, cela reste largement méconnu du grand public. Chaque fois que je dis que je travaille sur le padel, tout le monde pense au paddle, à la planche et la rame. »

Le padel a beau marcher sur l’eau, il va encore devoir s’aguerrir et se doter de structures à l’épreuve des balles. Sous peine d’insuffisamment fédérer.   

1 Étude sur le padel en Espagne menée par wannapadel
2 Chiffres Association francophone de padel
3 Fédération internationale de padel
4 Plus haut niveau de tournoi fédéral, devant les P.500, 250 et 100.

Denis Shapovalov, L’aurore d’un phénomène

Le jeune prodige canadien, pétri de talent et doté d’une solide force mentale,
éblouit le monde du tennis. Portrait sélectif ou comment on devient ce que l’on est.

Par Sébastien Gubel

© Peter Staples / ATP

Humain trop humain
L’initiation douloureuse 

La balle a été envoyée à une vitesse foudroyante. Le coup est fulgurant, violent : comme un palet traversant instantanément une défense. Pensait-il que le match était déjà plié ? Les deux premiers sets ont tourné à la faveur de Kyle Edmund, le sosie britannique de Jim Courier, et le break dans ce troisième set est potentiellement décisif. Peu importe dès lors : un entraîneur ne conseille-t-il pas généralement d’évacuer les pensées négatives et de se libérer de la frustration accumulée ? Ne suggère-t-il pas de torpiller la nervosité via une éphémère colère et de redémarrer ainsi la partie sur des bases apaisées ?

Seulement, au cœur du stade d’Ottawa en ce début du mois de février 2017, la petite sphère jaune a pris la mauvaise direction et s’est transformée en un projectile particulièrement redoutable. Arnaud Gabas n’a pu esquisser le moindre geste pour l’éviter. La balle l’atteint en plein visage et percute son œil gauche. Au même titre qu’un boxeur ayant subi un KO par un uppercut décisif, l’arbitre de chaise français est groggy. 

Denis Shapovalov n’en croit pas ses yeux. D’abord choqué et angoissé par l’impact de ce coup désinvolte et courroucé, le joueur canadien, alors 234e mondial, est ensuite plongé dans le désarroi le plus total. Comment a-t-il pu perdre à ce point le contrôle de ses émotions ? Comment a-t-il pu frapper cette balle et assommer un arbitre de cette manière ? L’a-t-il gravement blessé ? Il attend désormais l’issue de cet incident sur son banc. Il sait déjà que le match est maintenant terminé. La disqualification ne fait aucun doute, entraînant par là même la défaite du Canada lors de ce premier tour de Coupe Davis. C’est d’ailleurs ce que confirme l’arbitre Gabas après avoir été soigné de longues minutes. Plus de peur que de mal, il s’en sortira avec un œil au beurre noir et une grosse frayeur.

Shapovalov, lui, est atterré. Le match face à Kyle Edmund était décisif, les deux équipes étant à égalité parfaite, 2-2 après les quatre premières parties. Son mauvais geste, très rare sur le circuit, a précipité l’élimination du Canada. À 17 ans, le début de sa première saison chez les professionnels est marquée par cette initiation fâcheuse. Mais n’est-ce pas le parfait exemple d’un accident sur le chemin vers la maturité ? Une première étape sillonnée de faux-pas désagréables et de tentatives aléatoires. Une erreur humaine, trop humaine en somme, pour un garçon surdoué.

« Pour être honnête à 100 %, vous ne pouvez comparer Shapovalov à aucun autre joueur de son âge. Il est complètement à un autre niveau. C’est comme voir une combinaison de Nadal et de Federer à 18 ans. Il a la fougue et la vitesse de Nadal et la grâce de Federer.
C’est incroyable. » Mats Wilander

Par-delà le bien et le mal
Un tennis éthéré

19 juin 2017. Premier tour du tournoi du Queen’s à Londres. 7-6, 4-6, 6-4. Le score est serré mais la victoire sonne comme un doux retournement de l’Histoire. Le gazon britannique a permis à Shapovalov de prendre le dessus sur Edmund. Sans incident particulier. Après avoir sauvé des balles de match en qualifications, Shapovalov se libère et bat cet adversaire classé 146 places devant lui. Une joie immense pour le natif de Tel Aviv, emmené au Canada par ses parents à l’âge d’un an. Le match suivant, Shapovalov oppose une belle résistance à Tomas Berdych, tête de série numéro 7 du tournoi. La partie se joue sur un fil et s’achève 7-5 au 3e set en faveur du Tchèque.

Malgré la défaite, Shapovalov est entré dans une autre catégorie grâce à ce tournoi : celle des underdogs, ces joueurs en mesure de titiller et de mettre en péril les meilleurs manieurs de raquette. Le déclic ? L’épreuve malheureuse d’Ottawa cinq mois plus tôt : « Quand quelque chose d’aussi drastique vous arrive, vous vous devez de changer rapidement. Je ne savais pas du tout ce que je faisais », expliquait-il dans un média canadien. « C’était mon deuxième mois en tant que professionnel. Cela m’a forcé à devenir plus mature très rapidement, plus rapidement que les autres. J’en suis où je suis aujourd’hui à cause d’un truc comme ça. J’ai accepté et j’ai décidé de continuer à avancer. Mais dans un certain sens, cela m’a aidé. Je suis désormais beaucoup plus calme sur le court », dit l’intéressé.
Le virage de la maturité est apparu brutalement, sans prévenir. Mais la catharsis a opéré. Et l’apprentissage du circuit pro s’en est trouvé accéléré.

Les matchs s’enchaînent ensuite avec succès lors de l’été 2017. Tant à Montréal qu’à l’US Open, la pépite canadienne crée la sensation en matière de résultats et de qualité de jeu. Au Master Series canadien, il efface quatre balles de match contre lui au premier tour et s’offre ensuite le scalp de Del Potro, son idole, avant de terrasser Rafael Nadal à l’issue d’un combat acharné. Il devient, à 18 ans et 119 jours, le plus jeune joueur à atteindre une demi-finale d’un Master Series 1.Shapovalov intègre en trombe le top 100 à la suite du tournoi.

La progression se poursuit à l’US Open. Contraint de passer par les qualifications en raison de l’échéance de la clôture de la liste des joueurs entrant directement dans le tableau final, Shapovalov gagne ses trois matchs et s’offre le droit de participer à un premier Grand Chelem. En confiance, il franchit trois tours et fait étalage de tout son art face à Jo-Wilfried Tsonga, qu’il domine en un peu plus de deux heures sur le court Arthur Ashe. Il devient le plus jeune tennisman en 1/8 de finale à l’US Open depuis Michael Chang en 1989. Mais quelle est cette palette tennistique unique qui laisse tous les suiveurs du circuit rêveur d’admiration ?

La parole est à Mats Wilander : « Pour être
honnête à 100%, vous ne pouvez comparer Shapovalov à aucun autre joueur de son âge. Il est complètement à un autre niveau. C’est comme voir une combinaison de Nadal et de Federer à 18 ans. Il a la fougue et la vitesse de Nadal et la grâce de Federer. C’est incroyable. »
Le ton est donné. Shapovalov développe un art hybride combinant celui des deux maîtres à jouer. Il ne peut donc qu’évoluer dans la galaxie des plus grands. 

La virtuosité de son jeu détonne immédiatement. Les balles sont autant frappées qu’elles sont caressées. L’impression de facilité enveloppe chacun de ses coups dans une ouate invisible. Les gestes sont amples, déliés, propres. La fluidité des mouvements de Shapovalov génère des accélérations fulgurantes. La balle fuse, laissant souvent les adversaires sans réaction à 3, 4 mètres de celle-ci. Cette capacité à imprimer une très grande vitesse sans effort est manifestement la marque des prodiges. 

Une grande préparation caractérise le coup droit et le revers à une main de Shapovalov. Ce sont des coups qui peuvent s’insérer tant dans une phase d’attente que dans un schéma plus agressif. Mais le gaucher canadien est un joueur offensif de fond de court, à la faveur de son coup droit percutant. Il est également doté d’une vista impressionnante qui lui permet d’anticiper et d’avoir régulièrement un temps d’avance sur ses adversaires. Tout comme il est à l’aise à la volée et n’hésite pas à monter fréquemment au filet. Son titre en double chez les juniors à l’US Open en 2015 avec l’autre espoir canadien, Félix Auger-Aliassime, est révélateur de l’aisance de Shapovalov dans ce domaine du jeu. 

Au-delà de l’aspect technique, Shapo est un guerrier sur le terrain. On peut le voir serrer les poings dès le premier jeu d’un match et haranguer la foule au besoin. C’est un combattant de tous les instants, exigeant et tenace, ce que confirme le leitmotiv de son bracelet fétiche : « Don’t stop fighting. »

Le talent de Denis Shapovalov est immense. Cette combinaison de virtuosité et d’esprit de conquête en fait assurément un joueur singulier : son jeu cristallin et spectaculaire rompt l’éternel retour des schémas classiques de jeu. Il semble d’ores et déjà évoluer au-dessus de la grande majorité des joueurs du circuit, indépendamment des résistances actuelles. Par-delà le bien et le mal, sa route vers les sommets semble illuminée en pointillé.

© Peter Staples / ATP
© Peter Staples / ATP

Le Gai Savoir
Le court est une fête

Une autre facette de sa personnalité réside dans son état d’esprit éminemment atypique et positif. Le jeune loup canadien est tout aussi bien pugnace et extraverti qu’enthousiaste et relâché sur le terrain. Il est détendu, dans la concentration comme dans les gestes. Il en ressort une fraîcheur et une légèreté étonnantes, associées à un fighting spirit à toute épreuve.

Cette attitude accentue encore son charme auprès du grand public. Grâce à sa facilité à dévoiler ses émotions, il en faut généralement très peu pour que Shapovalov transcende un stade et mette le public dans sa poche. Il exalte souvent celui-ci en bondissant comme un kangourou après un point spectaculaire. Cela ne l’empêche pourtant pas de garder le plus grand respect pour ses adversaires sur et en dehors des terrains. Preuve si nécessaire de son tempérament de bon aloi, le Canadien s’est même excusé auprès des joueurs britanniques pour avoir, en raison de l’épisode malheureux d’Ottawa, gâché leur victoire en Coupe Davis.

Un caractère qui ne doit cependant rien à la maturité, mais tout aux fondements de sa personnalité. Déjà à Wimbledon en 2016, il gagnait le tournoi juniors en affichant une joie candide tout au long de ses matchs. Comme si la conscience de son fabuleux potentiel lui procurait une joyeuse sérénité sur le court, un gai savoir.

 

Ecce homo
L’avenir du tennis mondial

Désormais bien campé dans le top 50, l’éternel fan de Nadal est largement en avance sur les attentes placées en lui. Son palmarès encore vierge ne saurait tarder à se remplir, mais il a déjà considérablement marqué les esprits. À cet égard, deux prix lui ont été décernés par l’ATP pour la saison 2017 : la révélation de l’année, qui récompense le plus jeune joueur dans le top 100, ainsi que la meilleure progression enregistrée au classement.

Comme un symbole pour l’ATP, il incarne parfaitement la Next Gen, autant qu’il s’en distingue aisément par son style de jeu offensif et la joie qu’il affiche sur le court.

Le tennis actuel est à la croisée des générations : le top 4 est dorénavant recomposé en top 2 par les inusables Federer et Nadal, les nouvelles têtes du top 10 telles que Dimitrov et Thiem doivent encore concrétiser les attentes qu’ils ont suscitées, tandis que la Next Gen commence progressivement à prendre ses marques. Shapovalov s’apprête, sans précipitation, à bousculer la hiérarchie établie. Il a déjà franchi rapidement les échelons mais, grâce à une volonté de puissance stupéfiante qui émane de sa personnalité et de son jeu, il est promis à prendre les rênes du tennis mondial. Ecce homo, sur les courts.   

1 Il est né le 15 avril 1999.