Le retour du champagne ?

Par Rémi Bourrières

© Antoine Couvercelle

Au sortir d’une ère marquée par l’omnipotence d’un tennis préformaté du fond de court avec un revers à deux mains bien campé sur ses appuis, la nouvelle génération incarnée par des joueurs comme Tsitsipas ou Shapovalov semble ramener dans son écume le goût du revers à une main et, avec lui, celui du tennis champagne. Signe d’une (r)évolution impulsée par l’héritage de Roger Federer, cycle naturel des choses ou simple illusion ? 

Il en faut peu, parfois, pour être heureux. En l’occurrence une simple statistique, très anecdotique dans le fond, mais accueillie sous les vivats de la foule lors de la finale du Masters 2019 entre Stefanos Tsitsipas et Dominic Thiem : c’était la première finale 100 % revers à une main dans la prestigieuse épreuve de fin d’année depuis 2006. À l’époque, de nombreux observateurs, et non des moindres, prédisaient la mort imminente du revers à une main et de ses artistes déraisonnables, censés cracher leurs dernières flammes avant de se faire doucher, définitivement, par le froid pragmatisme des épiciers au revers à deux mains. La victoire inéluctable de la fourmi sur la cigale, en quelque sorte. 

Le problème est qu’en tennis – et c’est valable pour les lignes qui précèdent comme pour celles qui vont suivre –, toutes les théories trop hâtivement avancées finissent par être balayées un jour, effacées par les vents contraires du lendemain. Notre sport, comme la mode, n’est qu’affaire de cycles et c’est bien là, aussi, ce qui fait le charme de cette discipline universelle, qui accorde sa place aux petits comme aux grands, aux costauds comme aux malingres, aux attaquants comme aux défenseurs. Et donc au revers à deux mains comme au revers à une main !

Ce dernier, douze années après les funestes prédictions sur son avenir, tient à nouveau le haut de l’affiche. À vrai dire, dans cet espace-temps, on a un peu l’impression de n’avoir entendu parler que de lui, par l’intermédiaire évidemment de son plus célèbre représentant, Roger Federer, dont c’est pourtant le point faible avéré. Grâce aussi à deux autres « monobras » plutôt à leur aise dans la spécialité, Stan Wawrinka et Richard Gasquet, qui eux en ont fait un point fort, surtout ce dernier dont c’est même l’arme maîtresse. Après quoi, de plus jeunes ont repris le flambeau avec panache : Tsitsipas et Thiem, donc, mais aussi Grigor Dimitrov et désormais Denis Shapovalov, principalement. Avec eux, plus de doute : le revers à une main survivra !

© Antoine Couvercelle

Revers à une main : la qualité, pas la quantité

Mais quitte à passer pour un pisse-froid, cette vision romantique du revival inespéré du revers à une main ne résiste pas complètement à l’analyse des chiffres. Car dans le même espace-temps, il a diminué de moitié au sein de l’élite du top 100, dont il ne représente plus que 15 % contre encore 29 % à la fin de la décennie précédente. Oui, il serait hâtif, sinon erroné d’affirmer que le revers à une main est en train de faire son retour en force. La différence, en revanche, c’est que ces revers à une main sont désormais concentrés dans le sommet de la pyramide quand ils étaient plus anonymes il y a dix ans. Autrement dit : on trouve peut-être moins de revers à une main aujourd’hui, mais ils performent mieux.

À moins que ce ne soient leurs propriétaires qui, globalement, performent mieux ? On peut aussi poser la question en ces termes et se demander du coup, comme ce bon vieux Nick Bollettieri avait eu un jour l’impudence de le faire avec Roger Federer, s’ils ne seraient pas encore meilleurs, voire proches de l’imbattable avec un revers à deux mains. Une interrogation qui revient à ouvrir un comparatif à ciel ouvert entre les deux revers. Débat impossible ? Certaines données chiffrées semblent pourtant apporter une réponse assez claire, qui ne va pas plaire aux puristes : il semblerait que, dans l’absolu, le revers à deux mains soit une bien meilleure option.

 

Le revers à deux mains, un meilleur coup ?

Ces chiffres, nous sommes allés les glaner dans l’inépuisable banque de données collectées par Fabrice Sbarro, un entraîneur suisse féru de statistiques, domaine qui lui a ouvert les portes d’une collaboration avec deux joueurs du top 10. Sur son site internet Tennisprofiler, celui qui a par ailleurs écrit un livre à vocation tactique (Quel joueur êtes-vous ?) prend soin de hiérarchiser, sur la base des innombrables matchs qu’il analyse lui-même en permanence, les coups les plus efficients du circuit (top 100 principalement), selon un algorithme complexe reposant sur deux critères principaux : la différence points gagnés/fautes directes sur un même coup, et le comparatif avec les adversaires sur ce même coup. 

La prédominance des revers à deux mains (le Français… Antoine Hoang figure en tête devant Nishikori, Nadal, Djokovic et Paire) est nette dans ce classement où seul le revers à une main de Richard Gasquet pointe dans le top 10. Et encore, il faut le relativiser puisque, on l’a dit, le classement – basé sur l’étude de la saison 2019 – est pondéré par la valeur des adversaires affrontés. Or le Français, beaucoup blessé l’an dernier, n’a guère affronté les tout meilleurs. Derrière Richard arrive Dominic Thiem à la 12e place et, plus surprenant, Dan Evans à la 15e. Les Federer, Wawrinka et Tsitsipas ne figurent même pas dans le top 20. On nous aurait menti ? Non, répond Fabrice Sbarro, mais « le problème par rapport à l’estimation des revers à une main, c’est que l’on confond souvent la beauté et l’efficacité. Ça a été longtemps vrai pour Roger Federer qui avait par le passé un revers à une main défensif, même s’il a ensuite apporté quelques changements qui lui ont permis de remonter dans mon classement. L’autre exemple type, c’est Stan. Il a un superbe revers, qui a d’ailleurs été très efficace, mais en 2019, pour des raisons qui lui appartiennent, il a commis un nombre d’erreurs hallucinant sur ce coup qui est devenu moyen, voire faible. » Mais quoi qu’il arrive, on continuera toujours de s’extasier sur le revers de Wawrinka comme on le fait à juste titre sur celui de Gasquet, probablement le seul joueur en activité dont le revers à une main est supérieur au coup droit, chose qui est plus répandue chez les revers à deux mains. 

© Antoine Couvercelle

Quand Djokovic jouait à une main…

Alors, s’il en est ainsi, pourquoi tout le monde ne jouerait-il pas son revers à deux mains, sachant que même Roger Federer a dit que c’est le coup qu’il enseignerait à ses enfants ? D’abord parce que tout le monde n’a pas les aptitudes biomécaniques pour cela. Dans la série des théories quelque peu suspectes, l’une de celles qui a longtemps circulé, venue des États-Unis, disait que le revers à une main engendrait davantage de contraintes biomécaniques que le revers à deux mains. « Alors qu’il n’y a aucun coup plus naturel que le revers à une main puisque c’est le seul coup où l’épaule dominante est en avant du corps, donc le seul coup où le corps est naturellement tourné dans la bonne direction », comme le constate Jan de Witt, l’ancien entraîneur allemand de Gilles Simon, réputé pour sa boulimie d’analyses. 

Le fait que les enfants (surtout les filles) optent en masse pour le revers à deux mains, au début, vient plutôt tout simplement d’une question de force. On le sait peu mais Novak Djokovic, poussé en ce sens par sa première monitrice, Jelena Gencic, s’était essayé au revers à une main dans sa jeunesse. Il n’a pas prolongé l’expérience parce qu’il se sentait «trop faible ». Et il a bien fait, assurément. D’autres en revanche aurait été tout aussi inspirés de switcher mais ne l’ont jamais fait, soit parce qu’on ne leur a pas proposé, soit parce qu’ils n’ont pas osé, pris dans l’engrenage des résultats immédiats. Car switcher, comme l’ont en revanche entrepris à l’adolescence (ou juste avant) des joueurs comme Thiem, Wawrinka, Tsitsipas ou même Edberg et Sampras avant eux, c’est l’assurance de rétrograder sérieusement pendant une saison ou deux, le temps que tout se mette en place. « D’une manière générale, le revers à une main est un coup qui demande plus de temps car c’est un coup très exigeant physiquement », observe Laurent Raymond, entraîneur du Français Corentin Moutet dans les structures de la FFT. « On ne peut pas compenser avec la main gauche comme avec le revers à deux mains, donc il faut être très bien placé et bien ancré dans le sol. Tsitsipas, quand il était junior, ne tenait pas du tout son revers à une main. C’est à partir du moment où il est devenu fort physiquement qu’il est devenu fort sur ce coup. On voit d’ailleurs que ce renouveau du revers à une main se fait avec une génération de joueurs très athlétiques et puissants. »

© Ray Giubilo

Rod Laver : « Tout dépend de ce qu’on veut faire de son jeu »

Des joueurs dont le profil offensif est une autre caractéristique, probablement liée aussi, on y reviendra, à cette pratique du revers à une main. Cela nous ramène au choix initial : un revers à une main, à la base, ce n’est pas un choix d’efficacité statistique ou d’esthétisme, c’est avant tout une question de feeling corporel et d’état d’esprit. « Tout dépend de ce que l’on veut faire de son jeu », disait l’an dernier, lors de sa venue à Roland-Garros, Rod Laver, l’emblématique champion de la dernière génération majoritairement écrasée par le revers à une main, avant que Jimmy Connors et Björn Borg n’opèrent la révolution. « Choisir le revers à deux mains, c’est privilégier la cadence et la vitesse. À une main, vous avez plus de flexibilité, la capacité de varier davantage. » 

 Même si Nadal est une exception notable dans la « caste » des deux mains, le revers à une main, grâce à la plus grande liberté qu’il accorde au bras, à l’avant-bras et au poignet, permet incontestablement de générer plus de spin, donc de donner plus de volume et d’angles à la balle. C’est peut-être pourquoi, contrairement à une (autre !) idée fausse, il n’est pas seulement l’apanage des attaquants, mais est aussi très prisé des puncheurs voire des défenseurs, à l’image d’une vague importante de terriens hispanophones. Mais c’est vrai qu’il accorde aussi à ceux qui veulent se projeter une capacité à assurer une meilleure transition vers l’avant : les joueurs dotés d’un revers à une main sont généralement plus enclins à maîtriser la volée et le slice, un coup devenu très important pour apporter un peu de douceur dans ce monde de brutes. « Si vous regardez les meilleurs, tous maîtrisent parfaitement le slice », fait d’ailleurs remarquer Roger Federer.

 

Un « sauté » de revers à une main

Aujourd’hui, l’influence de ce dernier est évidente dans le choix de jeunes joueurs de se tourner à nouveau vers le revers à une main. On le voit dans les clubs mais aussi dans l’élite puisque les plus jeunes, comme Tsitsipas ou Shapovalov, n’ont jamais caché avoir beaucoup admiré le champion suisse. Le mimétisme les a peut-être ainsi inconsciemment guidés vers le one hand, auquel le frétillant Canadien s’est même permis d’apporter une recette nouvelle : le revers à une main « sauté », « un coup occasionnel mais qui devrait à mon avis faire partie du jeu à l’avenir, reprend Laurent Raymond. Car c’est un coup qui permet de ne pas se laisser dominer par la balle et qui va dans le sens de l’évolution constante du jeu : ne pas subir l’échange, être au contraire celui qui dirige. » 

On le voit bien avec ces illustres représentants de la NextGen dont on peut aussi se demander s’ils pratiquent naturellement un tennis plus offensif parce qu’ils sont dotés, au départ, d’un revers à une main, ou si c’est l’évolution du jeu vers l’offensive qui a naturellement « sélectionné » ceux qui jouent leurs revers à une main. C’est l’histoire de l’œuf et de la poule… On n’aura jamais la réponse, et peu importe. Reste aujourd’hui le plaisir de constater que le revers à une main est là, et bien là, au sommet du tennis mondial. Et deux mains… pardon, demain ? C’est un autre jour. En attendant, champagne ! 

Lettre ouverte à Nick Kyrgios

40ème joueur de tennis mondial,
mais tellement plus haut en valeur absolue

Par Raphaël Iberg

© Ray Giubilo

Cher Nick,

Je me permets de te tutoyer, j’espère que tu ne m’en voudras pas. De toute façon, si je t’adressais cette lettre un jour, je te l’écrirais dans ta langue maternelle qui ne s’embarrasse pas de ce genre de différenciation futile. Et si, par le miracle d’Internet, cette missive finissait par te parvenir, à la manière d’une bouteille jetée dans les méandres du Web, tu te la ferais traduire, ce qui rendrait ce paragraphe complètement nul et non avenu.

Je t’écris à la suite de ton message adressé à ta communauté via ton compte Instagram le lundi 6 avril 2020. J’en retranscris ici le contenu brut, sans prendre la liberté de le traduire : 

« If ANYONE is not working/not getting an income and runs out of food, or times are just tough…
Please don’t go to sleep with an empty stomach. Don’t be afraid or embarrassed to send me a private message. I will be more than happy to share whatever I have. Even just for a box of noodles, a loaf of bread or milk. I will drop if off at your doorstep, no questions asked ! » 

A la lecture de ces lignes, rapidement relayées par la plupart des instances médiatiques en lien avec le tennis sur leurs réseaux sociaux, deux réactions diamétralement opposées – un peu comme ton talent et certaines de tes prestations parfois jugées indignes de celui-ci – me sont immédiatement venues. Je n’arrivais pas à savoir si ton geste était incroyable ou incroyablement naïf.

J’avoue avoir trop vite raisonné de manière pragmatique. Un peu comme nos gouvernements qui débutent leurs conférences de presse par l’économie avant de passer à la santé, somme toute secondaire dans le fonctionnement de nos nations capitalistes. « Que se passera-t-il si tu reçois des messages de Syrie ou tout simplement de l’autre bout de l’Australie ? », ai-je pensé. J’étais évidemment passé à côté du message essentiel de ton appel virtuel.

© Art Seitz

Ce message essentiel se décline en hashtags, ceux qui suivent le texte que j’ai retranscrit plus haut dans ton post original. #JoinTheCause #CopyAndPasteIfYouCanAndAreWilling. Les Etats-Unis ont prévu d’injecter 1500 milliards de dollars pour relancer leur économie. En Chine, c’est 400 milliards de yuans qui vont y passer. En ce qui concerne l’économie mondiale, c’est 5000 milliards de dollars qui sont préconisés par le G20 pour stabiliser le patient capital. Je ne sais pas toi, mais moi j’ai un vertige soudain. A plus petite échelle (enfin, façon de parler, surtout vu depuis les premiers échelons de ladite échelle), Roger Federer et Novak Djokovic ont déjà effectué des versements d’1 million chacun à leurs pays respectifs. Rafael Nadal s’est fendu d’une vidéo appelant aux dons à la Croix Rouge. Tous ces champions comptent sur le soutien d’autres multimillionnaires en leur demandant aussi de #JoinTheCause en quelque sorte. Tous les chiffres mentionnés jusqu’ici sont inimaginables pour le commun des mortels que nous sommes et c’est justement là que ton message, Nick, sera bien plus porteur que celui de tes puissants collègues.

Comprends-moi bien, je ne suis pas en train de critiquer les gestes charitables du Big Three ou de quiconque en cette période de crise. Je ne me prononcerai pas non plus sur les montants débloqués par les trésoreries de certaines des nations les plus riches du monde ni sur leur décision de le faire uniquement dans ce contexte précis car leur importance, leur existence et leur provenance défient mon imagination. Mais si ce soir, après avoir applaudi les professionnels de la santé, de l’alimentation et les autres membres des métiers essentiels à notre survie depuis mon balcon du troisième étage, j’ai envie de faire quelque chose de plus terre-à-terre au-delà du symbole, je sais maintenant vers quel message me tourner.

En effet, contrairement à Roger Federer, je n’ai pas accumulé 93 millions de dollars en 2019, je n’ai pas signé de contrat de sponsoring à neuf chiffres en achetant mon dernier t-shirt et je ne suis pas exactement proche de devenir le quatrième sportif à atteindre la barre du milliard de dollars de gains en carrière. Mais, plus modestement, déposer un paquet de pâtes ou un litre de lait devant la porte d’un voisin âgé, à risque ou en difficulté financière est tout à fait à ma portée. Et c’est là toute la force de ton message, Nick. Il s’adresse VRAIMENT à tout un chacun (« ANYONE », comme tu l’as toi aussi capitalisé). Un peu comme ton tennis et ton personnage, sans lesquels l’ATP aurait encore bien plus de mal à se vendre auprès du jeune public. Quoi qu’en disent tes (nombreux) détracteurs dont je n’ai jamais fait partie, étant moi-même un des fidèles passagers du « Kyrgios Bandwagon » depuis bien des années maintenant.

© Ray Giubilo

Tu ne pourras probablement pas directement assurer l’approvisionnement des pays en proie aux guerres ou à la famine ni même aider plus qu’un pourcentage somme toute minime de tes concitoyens à toi tout seul. Mais si ta publication convainc un nombre respectable de tes 2,3 millions de followers tous réseaux confondus de faire un petit geste, elle aura un impact immédiat sur le quotidien de toute une frange de la population mondiale dont la misère est bien plus ordinaire mais tout aussi réelle en ces temps difficiles. Et souvent tout autant ignorée par les plus nantis de ce monde que celle qui fait d’ordinaire la une des journaux télévisés. 

Merci, Nick. On te reproche souvent d’être le Dr. Jekyll et Mr. Hyde du tennis, l’homme qui peut alterner coups de génie et abandon de poste au milieu d’un affrontement, donations aux victimes des incendies de janvier dernier et pétage de plombs intégral dans l’exercice de ses fonctions. Toutes ces facettes ne font pas de toi un schizophrène. Elles font de toi un être humain accompagné de son cortège de contradictions, comme nous tous. Même si contrairement au citoyen lambda, les tiennes sont généralement scrutées, jugées et parfois amplifiées en mondovision. Merci d’avoir choisi d’être cet humain aujourd’hui. 

Ne péchons pas par excès de candeur, sans ton statut de star de la petite balle jaune, pas grand monde n’aurait été mis au courant de ton action. Mais si tu avais décidé de t’adresser à tes fans du haut de ton piédestal au lieu d’en descendre pour te mettre à leur hauteur, si tu t’étais exprimé de manière impersonnelle à travers ton compte en banque ou via un communiqué de presse plutôt que par ta simple conscience citoyenne, tes mots auraient perdu une bonne partie de leur force. 

Voilà, Nick, je crois que je t’ai tout dit. Je me trouve actuellement dans une position frustrante – mais que je sais également privilégiée – de patient à risque ayant le luxe de rester chez lui la plupart du temps sans crainte salariale. Faute de pouvoir marcher dans tes traces, je me permets à travers cette lettre ouverte de tenter de jouer un très – trop – modeste rôle de relais de ton message. #JoinTheCause.

“Prolonger l’échange” : la devise de Courts se révèle aujourd’hui plus indispensable que jamais. Pour bien commencer les vacances de Pâques, nous vous offrons l’intégralité de notre premier numéro en lecture gratuite.

Deux mètres d’avance ?

Par Jean-Marc Chabot

2016 The Championships,Wimbledon Ivo Karlovic (CRO) © Ray Giubilo

Karlovic, Isner, Anderson, Janowicz… le tennis moderne n’a jamais compté autant de joueurs frôlant ou dépassant le double mètre. Mais si leur style de jeu très dépendant de leur service est parfois vivement critiqué, ces Big Players n’en demeurent pas moins des joueurs qu’il convient de mettre en lumière tant ils font désormais partie intégrante de ce sport. Éclairage avec l’Alsacien Albano Olivetti : 2,03 m et recordman français du service le plus rapide. 

« Parfois cela doit être monotone. » Défait en trois sets par Milos Raonic au 3e tour de l’Open d’Australie, Stefanos Tsitsipas est apparu groggy en conférence de presse. Encore sous le choc de son premier affrontement avec le Canadien qui a usé de son arme fétiche, le service, pour refroidir le Grec, demi-finaliste de la dernière édition. Et s’il admettait, avec parcimonie, le talent de son adversaire, le vainqueur du Masters de Londres n’en demeurait pas moins frustré de la tournure des événements et du style de jeu proposé de l’autre côté du filet. « Est-ce ennuyeux de jouer comme ça ? », lui demande-t-on. « Oui, ça doit l’être », assène-t-il. Ce constat, bon nombre de joueurs l’ont fait à l’heure d’affronter des Big Players. En 2009, sur les courts en gazon de Wimbledon, Roger Federer avait ainsi déclaré à propos d’Ivo Karlovic, le géant croate de 2,11 m, que ce qu’il produisait sur le court « n’était pas un match de tennis » alors que Jo-Wilfried Tsonga venait de rompre face à la « machine à aces ». 46 au total ce jour-là. 

Aimer ou détester leur style de jeu, reposant principalement sur le service : libre à chacun de se faire son opinion. Toujours est-il qu’à l’heure d’entrer sur le court, eux aussi sont là pour jouer au tennis et nourrissent la même passion. Les armes pour le pratiquer sont justes différentes. Albano Olivetti, joueur de tennis professionnel français  compté parmi les « très grands » en raison de son double mètre – 2,03 m pour être précis –, concède de bon cœur que l’expérience du joueur adverse, du spectateur ou du téléspectateur puisse être déroutante. « Il faut rester lucide. C’est vrai que ce ne sont pas les matchs les plus sympas à regarder. » Les « grands » ne déchaînent pas les foules et les critiques fusent aussi sur les réseaux sociaux. Leur jeu y est notamment qualifié d’ennuyeux, de mauvaise pub pour le tennis, ou, encore plus farfelu, d’injuste. Il suffit de visiter le compte twitter de l’Américain Reilly Opelka, 2,11 m, pour le constater. Le natif de Saint-Joseph dans le Michigan partage régulièrement des messages qu’il peut recevoir tout en maniant l’humour pour y répondre. Les critiques, Albano Olivetti a, lui, appris à les encaisser. « Certains les émettent en rigolant, d’autres sont plus méchants mais on le gère. »

2020 AUSTRALIAN OPEN Reilly Opelka (USA) Photo © Ray Giubilo

Le service et puis c’est tout ?

Mais alors, le jeu des Big Players est-il si « monotone », pour reprendre le mot de Tsitsipas ? Se résume-t-il au seul service ? Pour l’Alsacien, il est évident que ce coup représente un atout primordial. « On a un bras de levier plus important qui permet de donner plus de puissance. » Et l’ex 161e mondial au classement ATP en 2017 sait de quoi il parle puisqu’il détient le record français du service le plus rapide, flashé à 243 km/h. Toutefois, si tous les grands joueurs présentent des aptitudes au service – coup qu’ils travaillent d’ailleurs énormément –, une fois le point engagé, chacun possède ses singularités liées à son physique et à sa tactique. « Je suis l’un des rares à faire tout le temps service-volée sur première et seconde balle. Je fais également des retours-volées et j’essaye de prendre le filet dès que je le peux. » Agressif, l’Alsacien préfère ne pas s’embarquer dans des rallyes de 10-15 échanges, même s’il possède une grosse force de frappe du fond du court. 

Tout l’inverse d’un Kevin Anderson ou d’un John Isner qui arrivent à briller depuis de nombreuses années au plus haut niveau sans forcément refuser l’échange. À la petite différence près que l’Américain est doté d’un coup droit très puissant lui permettant de tourner autour de son revers. « Quand il arrive à le prendre, il fait régulièrement mouche », analyse Olivetti avant de poursuivre : « Anderson est une exception car il est solide des deux côtés avec un déplacement plutôt bon pour quelqu’un de son gabarit. » Une capacité à tenir la balle du fond du court combinée à un service détonnant qui ont permis au Sud-Africain de passer tout proche de soulever un trophée du Grand Chelem. La première fois à l’US Open en 2017 où il avait finalement été battu par Rafael Nadal en finale et la seconde fois à Wimbledon en 2018 face à Novak Djokovic.

2020 AUSTRALIAN OPEN John Isner (USA) Photo © Ray Giubilo

Défendre, le casse-tête des très grands

D’une manière générale, les Big Players ne sont pas réputés pour avoir de grandes qualités défensives. À l’image d’un Ivo Karlovic qui mise presque tout sur son service et sa volée. « C’est le genre de joueur qui va être obligé de porter ses services sans se faire breaker. Puis il va essayer de mettre un maximum de pression sur un tie-break. » Mais au-delà de la tactique, les « grands » ont, par comparaison aux joueurs plus complets, de nombreuses limites physiques. La rançon de la taille en quelque sorte. 

« On a un temps de réaction plus lent qu’un joueur qui fait 1,80 m. Le retour est plus difficile à appréhender. » Il peut même se transformer en un véritable casse-tête dans les mauvais jours. Parlez-en donc à John Isner. Demi-finaliste du tournoi d’Auckland début janvier, l’Américain n’avait marqué que six malheureux points en retour face à Ugo Humbert. Plus qu’insuffisant pour espérer l’emporter. Une mauvaise performance qui s’explique : « Il suffit d’être un peu fatigué nerveusement ou dans le mauvais timing et on peut se faire éclater », concède Olivetti. Outre le retour, les grands joueurs préféreront toujours contrôler l’échange afin de ne pas user leur capital physique, moindre que celui des joueurs de 1,80 m. « On est forcément moins à l’aise quand il s’agit de galoper. » Les balles basses, notamment au fond du court ou à la volée, représentent l’ultime calvaire pour eux. « User du slice est une tactique justifiée, car relever la balle et descendre sur les jambes nous demande des efforts supplémentaires. »

 

Toujours plus grands

Bien que le service soit une arme plus naturelle pour les Big Players, ils doivent donc composer avec des faiblesses physiques intrinsèques. « Il faut essayer de voir comment un grand joueur va utiliser ses forces à 200% tout en essayant de minimaliser les autres aspects de son jeu. » Un mal que des joueurs plus complets comme Federer, Nadal, Djokovic et consorts n’ont pas à combler. « L’idée selon laquelle un mec qui fait deux mètres a juste à bien servir pour gagner est fausse. Les gars qui vont gagner les tournois du Grand Chelem sont ultra-complets et bons dans tous les secteurs du jeu. » Et le ralentissement des différentes surfaces, comme ce fut encore le cas lors de l’Open d’Australie, ne devrait pas favoriser les « grands » à l’avenir. « Il est plus difficile d’obtenir des points gratuits derrière sa première balle. Il suffit de regarder Wimbledon pour le constater. Plus aucun joueur ne pratique le service-volée. » 

Reste que le service, qu’importe le joueur, est un atout précieux dans le tennis moderne. Et jamais n’y a-t-il eu autant de Big Players jouant les premiers rôles. De 1,82 m en moyenne en 1975, le top 30 culminait environ à 1,88 m fin 2019. Une courbe qui n’a cessé d’évoluer, hormis au début des années 2000. En 2015, elle a même atteint 1,90 m de moyenne avec des joueurs comme Karlovic, Isner, Anderson, Cilic, Berdych, Tomic, Raonic… Une lecture statistique qui laisse entrevoir de beaux jours aux Big Players. 

Noah Rubin
En mission

Par Victor Lengronne

©Peter Wald

Avec Behind the Racquet, compte Instagram à succès, le jeune joueur de tennis américain offre la possibilité aux différents acteurs de son sport de raconter leur histoire. Tout en continuant de batailler pour atteindre le top 100.

Netflix n’a plus les faveurs de Noah Rubin. Le joueur de tennis new-yorkais a délaissé la plateforme américaine pour un autre passe-temps : Behind the Racquet.Janvier 2019. L’Américain, alors âgé de 22 ans, lance un compte Instagram. Pour lui, les joueurs et joueuses de tennis sont souvent réticents à confier publiquement leurs émotions, leur histoire : enjeu de sponsors parfois, pression permanente liée aux réseaux sociaux souvent. Mais Rubin en est persuadé : son sport est en train de mourir. « Le tennis ne grandira pas si on ne connaît pas les joueurs en tant que personnes. » Par ce canal, il veut offrir un espace aux différents acteurs du tennis et se mettre à hauteur d’hommes et de femmes, non de joueurs et de joueuses. « Je ne savais pas comment ça évoluerait, ce que les gens allaient en penser… » Rubin se livre le premier, sur sa peur de constamment décevoir ses proches. Accompagné d’un portrait avec le tamis de sa raquette qui recouvre son visage.

 

Un pionnier

Derrière la raquette : la solitude, la tristesse, le bonheur parfois. Entre autres histoires, le décès de la mère de Darian King, le bégaiement d’Ernesto Escobedo, l’AVC de la mère de Jamie Loeb… Rien ne nous est caché. Noah Rubin a été particulièrement bouleversé lorsque Jolene Watanabe, atteinte d’un cancer, a voulu que son histoire soit partagée sur son compte avant de mourir en juin 2019. « Ça m’a laissé sans voix. Que les gens consacrent du temps pour moi, c’est incroyable. » Le petit garçon de Long Island est un pionnier qui a saisi une opportunité. Celle d’offrir aux acteurs du tennis un espace pour s’exprimer. « Pionnier ? Je le suis en partie, oui », concède-t-il avec modestie, avant de poursuivre : « Quand j’ai pensé à l’idée, je me suis dit : ‘’C’est triste que ça n’existe pas déjà !’’ »

Une opportunité qui séduit, mais surtout aide la centaine de personnes rencontrées à ce jour. « Merci Noah de me donner la chance de raconter une partie de mon histoire que je cachais et avec laquelle je n’étais pas l’aise », avait réagi Taylor Townsend sur Twitter après avoir fait part de son mal-être par rapport à son poids.

Améliorer la santé mentale

Plus d’un an après, le désormais populaire compte Instagram possède plus de 28 000 abonnés, son site internet s’est diversifié avec du podcast – The Coffee Cast avec le journaliste américain Mike Cation – et sa ligne de vêtements en édition limitée (99 pièces) est quasiment écoulée. Preuve qu’il a visé juste.

Quand Noah Rubin n’est pas sur un court de tennis, il pense, vit et dort pour Behind the Racquet, qui le passionne et occupe le plus clair de son temps. Alors, forcément, les idées fourmillent. L’Américain voit en BTR un « potentiel de développement sans limites. Ce n’était pas l’idée de départ, mais évidemment, vu comment les choses avancent, BTR peut devenir sans aucun doute une entreprise dans le futur et même très rapidement ».

Un business qu’il n’a pu faire grandir seul. Il s’est entouré, en plus de son agent, d’un chef de projet, d’un webdesigner et d’un photographe, qu’il rémunère à la mission, avant de leur octroyer un pourcentage en cas d’éventuels bénéfices. Nul doute qu’il y en aura. Pour l’heure, il investit 10 % de ses revenus de joueur de tennis dans sa création.

 

Un rêve de film

Il attend désormais des investisseurs : « On est en discussion pour en trouver. » Toutes ses idées verraient alors le jour. D’abord sa ligne de vêtements qu’il a arborée à Melbourne, où il s’est incliné au premier tour des qualifications. Ensuite, le développement de sa collaboration avec Talkspace, une plateforme de thérapie en ligne et des stages pour enfants et joueurs sur le bien-être mental. Sans oublier ses projets artistiques : la sortie d’une série documentaire d’ici à l’US Open et l’ouverture d’une galerie d’art – une autre de ses passions – à New York pour une association caritative.

Rubin ambitionne même d’écrire un livre et de réaliser un film d’ici une dizaine d’années. « Le tennis n’est pas très bien diffusé à la télé. Je veux montrer à quel point c’est un sport formidable. »

Noah Rubin se sent investi d’une mission. Mais pas question de perdre de vue son objectif sur les courts : entrer dans le top 100. « Avec une équipe aussi motivée autour de moi, je me donne toutes les chances d’atteindre cet objectif. » Seulement voilà, au lancement de BTR, il était 123e mondial ; il est désormais au-delà de la 200e place et n’a plus de coach à l’année, de sa propre initiative. Il réfute tout lien. « Je peux être top 100 et m’occuper de Behind the Racquet. Je ne pense pas que l’évolution de mon classement ait quelque chose à voir avec ça. J’étais en difficulté avant Roland-Garros et BTR m’a aidé à apprécier de nouveau le tennis, j’ai une meilleure mentalité sur le court, j’aime ce que je fais. »

Un homme nouveau qui, à 23 ans, a déjà des idées très claires sur son après-carrière. Pas compliqué : «Behind the Racquet est un projet dont je pourrai m’occuper pour le reste de ma vie. Je suis chanceux, je n’aurai peut-être pas de job à trouver après ma carrière de tennisman », estime l’Américain, conscient d’avoir créé « quelque chose ». « Je crois tellement en BTR : c’est quelque chose qui n’existe nulle part ailleurs. C’est incroyable, c’est pour ça que j’y crois énormément. BTR peut s’étendre à tous les sports, pour aider les gens, leur donner de l’espoir, pour que ça devienne un vrai moyen pour eux de livrer leurs émotions, leurs ressentis. Ça peut prendre bien plus d’ampleur que ça n’en a aujourd’hui. Aider au bien-être psychologique, parler de ces sujets poignants : il y a beaucoup à faire. » La révolution menée par Noah Rubin ne fait que commencer. 

L’Australie Hewitt la déroute de justesse

C’est avec notre seul doigt encore valide, lavage compulsif de mains et carences en vitamine D et oxygène depuis trois semaines obligent, que nous tapons fébrilement ces lignes. Les médias sportifs du monde entier tournent au ralenti ou nous offrent des rétrospectives, rediffusions et autres live tickers des manifestations et rencontres marquantes d’un passé plus ou moins proche. Et tellement révolu. Faute de contenu récent à se mettre sous la pupille, nous avons décidé d’en faire de même avec un match qui a marqué notre adolescence au fer… vert et or, alors que le pays entier dans lequel nous avons grandi était drapé dans ses couleurs rouges et blanches d’apparat. 21.09.03. Non, ce n’est pas le nombre de jours qu’il nous reste à vivre en lockdown (quoique). Nous sommes le dimanche 21 septembre 2003, Lleyton Hewitt et Roger Federer s’affrontent sur la Rod Laver Arena de Melbourne pour emmener leur équipe nationale en finale de la Coupe Davis (vous savez, cette vieille essoreuse à salade qui a été remplacée par des liasses de billets l’année dernière). Retour teinté de mauvaise foi sur ce qui avait cimenté une rivalité et émerveillé notre regard d’enfant il y a bientôt 17 ans. À l’époque c’était un enregistrement sur bande VHS à visionner le matin suivant, décalage horaire oblige.

Par Raphaël Iberg

Lleyton Hewitt, crème solaire en « guise de peinture de guerre » | © Ray Giubilo

L’Histoire (avec un grand « H »)

Roger Federer est numéro 3 mondial en ce temps-là. On s’arrête ici pour vous rappeler que le G.O.A.T. était encore à cette même troisième place à la fin février 2020, c’est-à-dire il y a quelques semaines (même si tout cela paraît si loin maintenant) et surtout 16 ans et demi après l’affrontement entre deux champions de 22 ans que l’on s’apprête à suivre en votre compagnie. Notre Roger fédéral est en passe de s’engager sur une autoroute qui le mènera sur le toit du monde tennistique d’où il contemplera ses sujets pendant 237 semaines consécutives entre février 2004 et août 2008. Sur cette voie royale, il concassera joyeusement Lleyton Hewitt avec une régularité digne des apparitions plus ou moins sobres de Stan Wawrinka sur Instagram ces derniers temps, ce qui finira par donner au duel qui nous occupe le statut d’anomalie.

Lleyton Hewitt justement, parlons en. Le roquet des antipodes est en chute libre après presque deux ans passés au sommet du classement ATP et deux titres majeurs. En 2003, il a été vaincu par la malédiction des huitièmes de finale à Melbourne, par Tommy Robredo et (surtout) par ses nerfs à Paris, puis par Ivo Karlovic, au service (canon) de Sa Gracieuse Majesté, d’entrée à Londres avant d’atteindre, tout de même, les en quarts à New York. Il est encore 7ème mondial en septembre, mais sa non-qualification pour le Masters de fin d’année dont il est le double tenant du titre le fera chuter à la 17ème place, son pire classement depuis ses 19 ans. Soyons clair, l’ensemble du tennis tricolore actuel – Gaël Monfils excepté – signerait des deux mains pour une telle « chute ».

Pour ce qui est de la rencontre de Coupe Davis qui nous passionne aujourd’hui, l’Australie mène deux victoires à une après les promenades de santé de Federer et Hewitt le vendredi et la victoire de la paire Arthurs / Woodbridge face au duo Federer / Rosset en cinq manches le jour suivant. Une issue qui laissera des traces physiques et mentales indéniables du côté helvétique.

 

L’histoire (avec un petit… enfin bref, vous avez compris)

On apprend en début de match que Federer en est à 10 victoires consécutives en simple dans cette compétition alors que son adversaire australien a remporté 11 de ses 12 derniers duels dans la spécialité. Mwouais. On se contentera de ces chiffres médiocres pour cette fois. Le dernier homme à avoir battu les deux compétiteurs du jour ? Nicolas Escudé, les deux fois en 2001. Si vous cherchez une anecdote à réciter fièrement à votre prochain Skypéro avec 15 collègues qui luttent pour une prise de parole un brin alcoolisée et tellement éphémère, on a trouvé du lourd. Pas d’inquiétude, vous n’aurez pas le loisir d’expliquer qui est ce Nicolas Escudé ou ce que diable était cette « coupe dévisse » car vos collègues les plus vocaux et anxieux (un combo létal) auront déjà repris le contrôle du crachoir.

 

La stat’

Avant le premier lancer de balle du quatrième acte de cette demi-finale Australie-Suisse, Hewitt mène 6-2 dans ses confrontations directes avec celui qui n’est pas encore tout à fait le Swiss Maestro et n’a qu’un titre du Grand Chelem à son actif. Après sa victoire du jour, la mobylette d’Adélaïde ne damera le pion du futur monarque absolu de l’échiquier tennistique qu’à deux reprises (en 2010 et 2014) pour 16 dérouillées. Quelqu’un a dit « passage de témoin » au fond de la salle ?

À cette époque, Roger Federer ne compte encore « qu'un » titre du Grand Chelem à son palmarès : Wimbledon 2003 | © Ray Giubilo

Le cadre

Comme notre machine à remonter le temps est tombée en panne et que les pièces nécessaires à sa réparation ne sont pas disponibles pendant le confinement, nous avons dû nous résoudre à visionner cette partie sur YouTube. Autant vous dire que la qualité des images de Channel 7 sur lesquelles nous avons mis la main par ce biais nous a fortement aidé à comprendre le ressenti potentiel de Gilbert Montagné dans un stade de tennis. La couleur verte de ce qui était encore du Rebound Ace d’une lenteur à provoquer l’impatience de Rafael Nadal au service n’aide pas à se faire une idée des trajectoires de ce projectile qui nous semble effectivement être une balle.

 

Le banc suisse

On vous parlait de notre machine à remonter le temps défectueuse, mais du côté de la chaise du capitaine helvétique, tout fonctionne ! On se frotte les yeux en voyant un Marc Rosset aussi affûté que sautillant, sermonnant le petit Roger à chaque changement de côté, ainsi qu’un George Bastl et un Ivo Heuberger semblant aussi détendus que s’ils n’avaient aucune chance de jouer une minute dans cette rencontre. Euh, ah ben oui, ils ont raison en fait. On aperçoit même une jeune et (presque) énergique version de Severin Lüthi en arrière-plan. À ce moment-là, personne n’imagine que l’ex-622ème mondial deviendra l’homme fort de la Nati 2 ans plus tard et le restera pendant 15 ans (série en cours). On n’y croit toujours pas en écrivant ces lignes, on vous rassure. Une pensée émue pour celui qui a été de l’épopée lilloise de 2014 et dont le contingent actuel est composé d’Henri Laaksonen, Adrien Bodmer, Marc-Andrea Hüsler, Antoine Bellier, Luca Margaroli et Sandro Ehrat. On raconte même que les braves George et Ivo se réveillent tous les week-ends en sueur après avoir rêvé de leurs rôles de numéros 1 et 2 incontestables de la Dream Team 2020.

 

L’interview d’avant-match

On vous parlait du grand Marc, nous le retrouvons avant l’entrée des joueurs sur le court au micro de nos confrères australiens, dans la langue de Nicole Kidman. Pas de pertes humaines à déplorer malgré l’assassinat de la plupart des prépositions et la mutilation de la conjugaison dans son ensemble.

 

Le service minimum

On allait vous parler de celui de Hewitt, dont le ratio doubles fautes / aces dans le premier set est de 3/1, mais ce qui nous frappe le plus d’entrée de jeu est ailleurs. Tout est dans l’attitude de Federer, qui nous semble avoir un dixième de la concentration et de la rigueur extrêmes que l’on s’est habitué à voir de semaine en semaine au cours des dernières années. On se prend tout à coup à penser aux Thiem, Zverev, Tsitsipas, Medvedev, Rublev, De Minaur et autre Kyrgios, épinglés à la moindre incartade et raillés pour leur mental et leur palmarès qui ont autant de soucis au démarrage que la Fiat 509 de Gaston Lagaffe. Et on ne peut s’empêcher de se demander quel aurait été le traitement médiatique de ce Roger-là, mi-génie mi-dilettante, s’il avait été confronté à la meilleure triplette de l’histoire de ce sport et non à un pouvoir de transition du haut de ses tout juste 22 printemps. Le droit au challenge n’en étant pas encore un (le Hawk-Eye ne sera implémenté qu’en 2006), celui dont le visage poupin trahit encore beaucoup d’émotions évite au moins la frustration du seul outil tennistique dont il ne réussira jamais à prendre la mesure.

Lleyton Hewitt au service | © Ray Giubilo

Le revers de la médaille

Bien calé dans notre fauteuil en 2020, on se demande d’abord pourquoi Hewitt semble atteint de Nadalite aiguë et pilonne autant le revers de son adversaire d’entrée de jeu. La réponse tombe assez vite : eh bien parce que la mouture 2003 du revers du Bâlois ne ressemble pas encore à grand-chose. En tout cas pas à la version qui prédomine depuis son retour foudroyant après une pause forcée de 6 mois en 2017. Côté efficacité, on est plus proche de Marc Rosset (décidément omniprésent dans cet article) en fin de carrière que de Novak Djokovic. Le détenteur de la plus grande collection de jumeaux de Suisse occidentale rend une copie incluant un total de 51 fautes directes (!) dont au moins 52 en revers. On imagine le Sylvester Stallone des Baléares affûter sa diagonale coup droit lasso-revers expiatoire adverse devant sa télévision, pour se préparer à enlever 6 de ses 7 premiers affrontements avec sa proie favorite dès l’année suivante.

 

Le come on-omètre

Très franchement, on a longtemps hésité entre le compteur des exclamations de joie du local de l’étape et celui de ses incantations un peu plus scabreuses (celles qui se déclinent en général en f*** en anglophonie). On s’est finalement souvenu que cet article allait probablement être publié à une heure de grande écoute et qu’il valait mieux ne pas s’attirer les foudres du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel. Surtout en cette période sombre dans laquelle certains gouvernements vont jusqu’à utiliser les outils de géolocalisation des téléphones portables de leurs concitoyens pour savoir si plus de cinq d’entre eux ont décidé de se rassembler dans un parc sans respecter les normes de distanciation sociale. Bref, il s’avère que Lleyton Hewitt s’est fendu de 29 « COME ON ! » au cours de cette partie endiablée. Probablement la statistique la plus parlante du match. Le nombre d’éructations de l’homme à la casquette à l’envers est en effet presque aussi fiable que le décompte officiel des jeux pour suivre le score. Voyez plutôt : 7 cris en première manche (5-7), 1 tout petit sursaut en deuxième manche (2-6), 7 vocalises en troisième manche (7-6 en étant revenu de nulle part), 6 au quatrième set (7-5) et finalement 8 au cinquième (6-1). Le come on-omètre indique donc l’intensité et l’issue de chaque reprise avec la précision d’un coucou… australien, bien remonté pour l’occasion.

 

 

Le break décisif

7-5 6-2 5-3. Service à suivre. Roger Federer est sur le point d’enquiller une 30ème manche victorieuse consécutive en Coupe Davis. Un retour du Speedy Gonzales d’Australie-Méridionale semble aussi probable qu’une participation de Stephen Hawking au 110 mètres haies des prochains Jeux olympiques. Et pourtant, alors qu’il ne lui reste que 4 petits points à marquer pour remporter un match qu’il domine de la tête et des épaules, le Federer Express a le visage fermé de celui ayant conscience que ses combats face à Hewitt se sont jusqu’alors trop souvent apparentés au châtiment de Sisyphe. 3 minutes et 6 points plus tard, le débreak qui change tout est fait. C’est le début d’un concept popularisé bien des années plus tard par le PSG : la remontada. « RF » passera 3 fois à 2 points de l’emporter puis sa chance aura passé. Un peu comme le style vestimentaire d’Yves Allegro dans les tribunes ce jour-là.

 

La minute géographique

« He’s down but he’s up ! », s’exclame Sandy Roberts, le commentateur principal de Channel 7 pour l’occasion, lorsque celui qui était alors le fiancé de Kim Clijsters (après le 17ème gros plan sur l’annulaire de la Belge, on a capté) se retrouve au sol après avoir remporté un point improbable, au filet, pour sceller son retour à deux sets partout. En effet, il paraît difficile d’être complètement à la verticale quand on vit Down Under.

 

La minute phonétique

C’est avec Sandy Roberts, John Alexander et Jason Stoltenberg que nous avons passé ces trois heures et huit minutes de notre séjour terrestre. 188 minutes au cours desquelles nous avons désespérément cherché à identifier le premier adversaire de Lleyton Hewitt deux jours plus tôt. Un certain « Kwatokvil ». Santé ! Ça tombe bien, c’est le mot d’ordre ces temps. D’ailleurs c’est le moment de retourner désinfecter les moignons qui nous servent encore de membres supérieurs.

 

Post-scriptum

On ajoutera tout de même que celui qui porte encore un catogan du plus bel effet à ce moment-là gagnera 26 des 28 simples qu’il disputera à la suite de cette défaite dans ce qui était la plus belle des compétitions en l’an 16 av. G.P. (n.d.l.r. Avant Gérard Piqué). Seuls John Isner (sur la terre battue de Fribourg en 2012) et Gaël Monfils (face à un Federer au dos en vrac à Lille en 2014) battront « Rodge » en Coupe Davis après cette cruelle désillusion australienne. En ce qui concerne son adversaire, la période qui suivra l’obtention du saladier en novembre 2003 face à l’Espagne de Ferrero et Moya verra l’Australie entrer dans une ère de gueule de bois intense malgré une fiche de 20-7 rendue, en simple, entre 2004 et 2015 par celui qui pose désormais son docte postérieur sur la chaise de capitaine (voire capitaine-joueur de double à la Rosset) lors des rencontres de son pays en Piqué Cup et  en ATP Cup. Une gueule de bois partagée par l’équipe rouge à croix blanche dont les couleurs n’ont plus été portées par Roger et Stan depuis 4 ans. Pour mieux revenir en 2021 et ainsi obtenir leur sésame pour les J.O. de Tokyo 2020 (vous savez, ceux qui se disputeront en avril 2021, il faut suivre enfin !) ?

LGBTennis 

L’exemple vient des femmes

Par Guillaume Willecoq

© Alison Van Uytvanck

Megan Rapinoe n’était pas encore née que le tennis féminin s’emparait déjà de luttes sociétales porteuses d’avenir, parmi lesquelles celle de la liberté d’orientation sexuelle. Un statut pionnier qui a fondé toute la crédibilité et l’aura du tennis féminin – chez ces messieurs, c’est une tout autre histoire – en tant que sport gay-friendly. Panorama.

« On s’est moqué de moi pour mon physique, on m’a insultée parce que j’avais fait perdre de l’argent à des parieurs, mais jamais on ne m’a attaquée parce que j’étais homosexuelle. Quand j’ai fait mon coming out, à 22 ans, je n’ai eu que des retours positifs, du reste du circuit comme sur les réseaux sociaux – ce à quoi je ne m’attendais pas forcément. » Bien sûr, il faut résister à la tentation de simplifier l’histoire. Tout un contexte sociétal est passé par là. Mais quand Alison Van Uytvanck revient sur l’annonce publique de son homosexualité, effectuée il y a trois ans de cela, ce sont aussi quarante années d’héritage qui portent leurs fruits.

Pour le tennis féminin, 1981 est la date charnière. Cette année-là, à quelques mois d’intervalle, deux joueuses, et non des moindres, sont « outées » à leur corps défendant : une championne du moment, Martina Navratilova, et, plus qu’une championne, une légende, Billie Jean King, l’héroïne de la « Bataille des sexes » (si vous lisez ces lignes, vous connaissez forcément l’histoire de ce match phare de l’histoire du tennis). « C’était un moment horrible, se souvient King. Si vous êtes “outée”, c’est que vous n’étiez pas prête à dévoiler votre homosexualité devant le monde entier. Cela n’a pas été facile de trouver la bonne façon de réagir. Sans même parler de tous les sponsors perdus dans la foulée. Mais je n’allais pas démentir, même si je n’ai été réellement à l’aise avec cette dimension publique qu’à partir de la cinquantaine. Mais quand je vois les jeunes aujourd’hui dire “Untel est gay, et alors ?”, je me dis que ça valait la peine d’apporter ma pierre à l’édifice. » 

WIMBLEDON 2006 Saturday 8th July 2006 LADIES FINAL.MAURESMO Amélie wins her first Wimbledon in 3 set 2/6 6/3 6/4 © Ray Giubilo

« Megan Rapinoe avec 40 ans d’avance »

Car en décidant, au détriment parfois de leurs propres intérêts, d’assumer ce statut de porte-étendard qu’elles n’avaient pas choisi au départ, Navratilova et elle vont immensément faire bouger les lignes et ériger le tennis féminin en sport précurseur dans la reconnaissance et la tolérance vis-à-vis de ce qu’on ne nommait pas encore la communauté LGBT. « Il faut imaginer : “BJK”, c’est Megan Rapinoe avec 40 ans d’avance, avec le contexte que cela sous-entend et la difficulté d’être la première, tous sports confondus », souligne Stephanie Livaudais, qui a beaucoup écrit sur le sujet pour la WTA. Clairement, le tennis féminin n’en serait pas là sans elle. Ce constat vaut pour beaucoup de choses, et particulièrement pour ces valeurs progressistes qui ont contribué à définir la WTA alors que c’était encore un circuit émergent. Au-delà de ses accomplissements sportifs, elle a été une inspiration pour ce qu’elle est. C’est grâce à elle si ensuite toutes les générations de joueuses ont connu des coming out, y compris parmi les meilleures. »

Les graines semées, d’autres se sont chargées de les entretenir : de Gigi Fernandez à Rennae Stubbs, de Lisa Raymond à Amélie Mauresmo, les joueuses de premier plan n’ont jamais manqué pour assurer ces passages de relais générationnels… et ne sont probablement pas pour rien dans le fait qu’aujourd’hui, une dizaine de joueuses en activité ont effectué leur coming out. Sans forcément d’ailleurs – signe que les temps ont changé – que ce geste revête une dimension militante aux yeux des intéressées. Greet Minnen, compagne d’Alison Van Uytvanck : « Quand nous avons quelque part “officialisé” notre couple auprès du public (via un baiser en bord de court à Wimbledon après la qualification de la Belge pour les huitièmes en 2018, ndlr), nous voulions avant tout signifier notre bonheur et le partager. » Avant d’ajouter : « Mais c’est vrai que si nous pouvons aider d’autres personnes, leur dire de faire les choses comme elles le ressentent pour être bien dans leur peau… On a toujours besoin au départ de se raccrocher à un parcours inspirant. Et bien entendu, celui de Billie Jean King l’est particulièrement. Elle est un exemple. Si à notre tour nous pouvons inspirer d’autres personnes… »

 

« Les intéressées ne sont pas les seules à se sentir concernées »

Et puisque le tennis féminin reste en pointe (et vigilant !) sur le sujet, divers tournois des US Open Series (San Jose, Toronto, Cincinnati et US Open) ont proposé l’an passé des Pride Days sur leur site même : ici en offrant un stand à des associations LGBT, là en organisant une table ronde impliquant les sportifs, ou en distribuant des poignets arc-en-ciel aux spectateurs… « Il s’agit d’offrir de la visibilité, explique Jeff Donaldson de Tennis Canada. C’est important que les tournois aussi martèlent combien le tennis reste un espace amical pour la communauté LGBT. »

Les tournois, ainsi que l’ensemble de la communauté des joueuses : « J’ai vu Karolina Pliskova porter un de ces poignets et expliquer qu’elle voulait être une alliée pour tous les gays qu’elle connaît, y compris parmi ses proches, témoigne Stéphanie Livaudais. Il y a réellement une culture inclusive à la WTA : les intéressées ne sont pas les seules à se sentir concernées. C’est ce qui permet d’avoir une condamnation rapide et unanime des propos d’une Margaret Court, par exemple 1. Tout n’est pas parfait, bien sûr, j’imagine que dans certains pays faire son coming out demeure inconcevable… mais le tennis féminin me semble largement exemplaire à refléter la tendance progressiste de nos sociétés. »

Martina Navratilova (USA) WIMBLEDON 1980, Archive Angelo Tonelli © Ray Giubilo

Jouer contre sa moitié, jouer avec ? Le dilemme (le crève-cœur ?) du tennis

Reste une particularité – un paradoxe ? Opposition directe individuelle, communément considérée comme ce qui se rapproche le plus de la boxe, le tennis était probablement le sport le plus terrible pouvant potentiellement mettre face à face deux personnes en couple à la ville. Rennae Stubbs a partagé sa vie pendant sept ans avec Lisa Raymond – soit deux numéros un mondiales de double à la maison. Elle confirme à quel point la situation peut être difficile : « Au début, nous ne jouions pas ensemble. Quand, un jour, nous avons dû nous affronter, ça a été l’horreur émotionnellement. Je jouais avec Lindsay Davenport, Lisa avec Gabriela Sabatini. La pluie nous renvoie à l’hôtel sans que le match se termine. Nous étions horriblement énervées, chacune pensant qu’elle aurait déjà dû gagner. La scène était un vrai cauchemar ! Le match en plus s’est fini avec des balles de match sauvées par les gagnantes… On s’est dit : “ok, plus jamais ça, il faut qu’on joue ensemble.” »

Le bilan s’est avéré largement positif… même si la fin de leur couple a précipité celle de leur association fructueuse : « Cela nous a tellement réussi qu’on a gagné 17 tournois en deux ans, dont trois du Grand Chelem. Mais c’est un vrai effort de gérer le fait d’être partenaire à la ville et sur le court. L’avantage immense est de vivre ces moments avec la personne qui compte le plus pour vous. La vie sur le Tour est difficile, alors c’est une force de partager tout ça au quotidien. L’inconvénient est que la fin de notre couple a aussi été la fin de notre équipe. Nous n’avons rejoué ensemble que bien plus tard, en 2010. Et c’était chouette d’à nouveau partager ça. Lisa a été ma meilleure partenaire de double, et elle est toujours une de mes meilleures amies. » Comme Martina Navratilova n’a cessé de le dire durant toutes ces années : « Le sexe de la personne que l’on chérit est-il si important ? Ou l’important n’est-il pas d’avoir quelqu’un à chérir ? »

 

Côté masculin, circulez, y’a rien à voir… Jusqu’à quand ?

Difficile d’imaginer plus grand écart entre les circuits ATP et WTA puisque officiellement, chez ces messieurs, aucun joueur n’est gay ! Les plus grandes figures homosexuelles masculines renvoient à l’ère du tennis en noir et blanc et à convoquer les figures de Bill Tilden (dix titres du Grand Chelem dans les années 1920) et de l’Allemand Gottfried von Cramm, champion 1934 et 1936 de Roland-Garros. Dans l’ère moderne, seul l’Américain Brian Vahaly, 57 e mondial en 2003, a fait son coming out… en 2017, soit bien après sa retraite.

Son analyse : « J’aurais certainement été un joueur plus heureux si je l’avais fait pendant que je jouais. Mais chez les hommes le sujet reste tabou, d’abord parce qu’il n’y a pas d’exemples, personne de qui s’inspirer. Et comme on a déjà beaucoup à faire avec soi-même, à se battre avec ses propres contradictionsma foi catholique dans mon cas–,c’est compliqué de s’exposer en plus au regard des autres. J’avais aussi peur : peur des réactions des collègues, des sponsors, des fans… La crainte d’être ostracisé l’emporte. Le sport masculin véhicule une image de virilité. Qui veut assumer d’être le premier gay d’un univers où le chambrage se fait souvent par allusions homophobes ? C’est ça la culture du sport masculin. Mais ma conviction est que c’est le bon moment si quelqu’un veut faire son coming out. Bien des exemples issus d’autres sports, de la NBA ou de la NFL, ont démontré que le sport masculin est prêt. Le tennis a juste besoin de celui qui fera le premier pas. » 

1 Désormais pasteure pentecôtiste, Margaret Court a souvent été créditée de sorties homophobes, au point que les organisateurs de l’Open d’Australie se sont sérieusement interrogés sur la façon de commémorer les 50 ans de son Grand Chelem calendaire de 1970, pour finalement y accorder nettement moins d’écho qu’à la célébration de celui de Rod Laver en 2019.

MAYLEEN RAMEY 

« Si les joueurs sont heureux, je suis heureuse ! »

Par Dominic J. Stevenson

Présentatrice avec une expérience tant dans le tennis que dans le divertissement, Mayleen Ramey a lancé Outside the Ball. À travers une chaîne YouTube, un site et les réseaux sociaux, OTB dévoile aux fans les à-côtés de notre sport. Des courts aux tapis rouges, Mayleen explore l’envers du décor en compagnie des meilleurs joueurs de la planète.

Courts : Pourquoi le tennis ?
Mayleen Ramey : Le tennis a toujours fait partie de mon monde et a façonné ma vie de manière significative. J’étais entraînée par ma mère et j’avais un assez bon niveau chez les juniors, mais après des années d’entraînement, j’ai décidé de prendre du recul par rapport au sport pour me concentrer sur l’université puis sur ma carrière de présentatrice télé. J’ai travaillé pour MTV, ESPN et E! : un jour, j’ai passé un entretien pour animer une émission mêlant tennis et voyage intitulée Destination Tennis. Décrocher ce job a changé le cours de ma vie et m’a ramenée sur le court. Pendant les trois années suivantes, j’ai voyagé à travers la planète pour connaître de multiples expériences du type : « Les vacances tennis à faire au moins une fois dans sa vie. » J’ai joué sur l’ocre du Monte-Carlo Country Club avant de louer une Ferrari pour la piloter sur le circuit de F1, j’ai tapé la balle avec Guillermo Vilas à Buenos Aires avant d’apprendre à faire des empanadas avec un chef local… J’ai vécu le rêve de chaque joueur de tennis !

Quand l’émission s’est arrêtée, je suis retournée dans le divertissement en tant que présentatrice pour OK! TV, mais le monde du tennis me manquait terriblement. Donc, en 2015, j’ai lancé une chaîne YouTube, Outside the Ball, qui s’intéresse à la vie des pros hors du court, au fun et au côté glamour du sport. Et je n’ai jamais quitté le tennis depuis ! En fait, la réponse courte serait : « Je n’existerais pas sans le tennis. » Parce que mes parents se sont rencontrés sur un court de tennis. Ils ont été « piégés » dans un rencard arrangé… et on connaît la suite !

C : Quels sont vos plus anciens souvenirs de ce sport ?
M.R. : J’avais trois ans, nous vivions en Équateur à cette époque. Nous étions dans le jardin et ma mère me donnait mon tout premier cours de tennis. Mon père a capturé tout ça en vidéo. Je lui disais à quel point « mon revers est bon » tout en brandissant une raquette géante, presque plus grande que moi, avec le sourire jusqu’aux oreilles.

C : Qu’espérez-vous que les joueurs révèlent à propos d’eux-mêmes ? Et que cela peut-il nous apprendre sur vous ?
M.R. : Quand j’interviewe les joueurs, j’aime discuter des choses qui les passionnent parce que c’est à ce moment qu’ils sont le plus eux-mêmes, que nous rions le plus aussi, et c’est ce que les fans adorent voir. Je suppose que ça montre que j’aime les bons moments, les good vibes : si les joueurs sont heureux, je suis heureuse.

C : Qu’est-ce qui sépare Outside the Ball de la compétition ?
M.R. : Nous ne sommes affiliés à aucune organisation, aucun tournoi. Nous sommes juste des fans de tennis qui produisent du contenu pour d’autres fans. À ma connaissance, nous sommes la seule chaîne qui traite – à travers un compte YouTube et les réseaux sociaux – le tennis de cette façon, avec autant d’accès exclusif aux pros, aux soirées, afin de proposer un contenu original chaque semaine. De plus, nous lançons une émission sur beIN SPORTS USA, Canada, Australie et Turquie ce mois-ci. 

C : Quels sont le joueur et la joueuse qui vous fascinent le plus ?
M.R. : Serena. En tant que femme, athlète et entrepreneuse, elle m’inspire. Je suis en admiration totale devant elle. Et Gaël Monfils. J’adore le regarder jouer. Il dégage une énergie électrisante mêlée de calme et de cool attitude, à la fois sur et en dehors du court. Et nous sommes tous obsédés par G.E.M.S. Life (le compte Instagram commun d’Elina Svitolina et Gaël Monfils), non ?

C : Quels joueurs vous ont le plus fait rire ?
M.R. : Mes interviews sont plutôt légères et enjouées, donc on rigole pas mal en général. Je dirais que mes « moments-LOL » favoris sont : avoir déguisé Grigor Dimitrov, le karaoké avec Serena et amener tout un tas de joueurs de l’ATP à une audition pour un James Bond. Si vous êtes curieux, vous pouvez regarder tout ça sur notre chaîne YouTube et notre site.

C : Votre match de tennis préféré ?
M.R. : J’étais à Wimbledon en 2013, quand Andy Murray a battu Novak Djokovic en finale pour devenir le premier vainqueur britannique depuis 77 ans. L’ambiance était incomparable, c’était incroyable de voir l’histoire du tennis s’écrire sous mes yeux.

C : Quelle est votre surface favorite, et pourquoi ?
M.R. : Je me sens plus à l’aise sur dur, parce que c’est là-dessus que j’ai grandi. Mais je suis attirée par la nostalgie et la beauté des autres surfaces. Quand je suis sur terre battue rouge (la terre battue nord-américaine est verte), c’est toujours une expérience inoubliable dans un lieu magique. J’adore la vibration et la sensation sur terre rouge, et, en plus, je peux y jouer pendant des heures sans ressentir la moindre douleur. Mais le gazon, pour moi, est le symbole ultime de ce sport et de son histoire. Chaque fois que j’entre sur le Centre Court de Wimbledon, j’ai la chair de poule.

C : Pour le double de vos rêves, quel serait votre partenaire et quelle paire de joueurs ou de célébrités affronteriez-vous ?
M.R. : J’ai vu le Match in Africa avec Federer et Bill Gates contre Nadal et Trevor Noah (acteur et humoriste sud-africain également connu aux États-Unis). Ça, c’est ce qu’on peut appeler un casting cinq étoiles. Roger et Rafa, évidemment, feraient partie du match de mes rêves. Qui sait quand nous aurons la chance d’assister à un nouveau Fedal ? Ce qu’ils ont accompli et continuent de faire est considérable. Et le quatrième serait un de mes modèles… Billie Jean King ! Nous ferions un mini-championnat en alternant les partenaires – comme ça j’aurais la chance de jouer avec chacun d’eux – et nous reverserions l’argent à une œuvre de charité. Après ça, nous irions rigoler autour d’un hamburgers-frites. La journée parfaite. 

Et s’ils osaient ?

D’un coup d’un seul, la menace est devenue réelle. D’un revers de la main sur une table déjà bien rase, tout a été balayé. Bien avant que la plupart des pays européens suivent l’exemple de l’Italie et ferment leurs écoles, universités, centres sportifs et lieux de divertissement et alors que les fédérations de football, hockey sur glace et autres sports d’équipes tergiversaient encore, les instances du tennis mondial, elles, ne plaisantaient déjà plus. Surtout, elles ne laissaient pas planer la menace d’une désobéissance civile d’une stupidité rare – Paris est décidément magique – en jouant des tournois à huis clos. Indian Wells, la grand-messe californienne de mars et officieux cinquième Grand Chelem, était purement et simplement rayé du calendrier à quelques heures des premiers coups de raquette. Une annulation qui en a appelé beaucoup d’autres puisque l’ATP et la WTA décidaient dans la foulée de prendre un break décisif de 6 semaines, Masters 1000 de Miami et phase finale de Fed Cup compris. À court d’actualité (un comble pour un suiveur de la caravane de la petite balle jaune), il ne nous restait plus qu’à sombrer dans la nostalgie d’un passé moins anxiogène. D’ailleurs on ne va pas se mentir, comme on vient de vous annoncer que vous devez vous terrer dans votre cave avec toutes les réserves de pâtes, de papier hygiénique et de solutions hydro-alcooliques de la planète pour une durée indéterminée, il ne vous reste pas grand-chose d’autre à faire que lire ce qui suit.

Par Raphaël Iberg

L'embrassade entre Marat Safin et Lleyton Hewitt après la victoire du Russe en finale de l'Open d'Australie 2005 | © Ray Giubilo

Lleyton Hewitt, Juan Carlos Ferrero, Marat Safin, Andy Roddick, Gustavo Kuerten. Qu’ont tous ces anciens numéros uns mondiaux en commun outre le fait d’avoir gagné autant de Grands Chelems en carrière à eux cinq que Roger Federer à lui seul entre 22 et 25 ans ? Est-ce le nombre de séjours à l’hôpital combinés des disciples du génie helvétique qui feraient passer Basile Landouye pour un hypocondriaque notoire dont nous nous apprêtons à vous parler ? Ou encore le fait qu’on se moquerait encore de cette génération de transition entre les règnes de Pete Sampras et Andre Agassi et celui du Big Three And A Half (à une hanche britannique près) si Grigor Dimitrov n’était pas passé par là ? Eh bien pas du tout. Figurez-vous que nous avons ici les têtes d’affiche (avec le Swiss Maestro justement) de la campagne 2001 de l’ATP intitulée « New balls please. » Quésaco ? Souvenez-vous, l’ancêtre de l’actuel outil de propagande #NextGen qui tente péniblement de nous faire croire qu’il reste des joueurs compétitifs de moins de 32 ans sur un circuit dont l’âge moyen se rapproche dangereusement de celui d’un patient à risque en cas de contraction du coronavirus. Et s’ils revenaient ? Si l’envie les prenait d’imiter leurs consœurs Kim Clijsters, Patty Schnyder et Tatiana Golovin, récemment sorties de leurs retraites respectives pour un dernier tour d’honneur ? L’ancien joueur Rodolphe Gilbert, cité par l’excellent Rémi Bourrières sur le site Eurosport.fr, affirmait récemment que « beaucoup d’hommes aimeraient rejouer, mais n’osent pas. » Et s’ils osaient, eux ?

Si vous vous souvenez de l’authentique coup de maître publicitaire de la cellule communication de l’ATP cité plus haut, si vous avez encore un vieux poster estampillé « New balls please. », « New champions! » ou encore « Who’s next? » (rien à voir avec le COVID-19) qui traîne dans un coin de votre grenier, c’est désormais officiel. Il faut vous rendre à l’évidence: vous avez atteint un certain âge, et même un âge certain. Tout le contraire de ces légendes des années 90 et 2000 qui ont mis un terme à leur carrière à l’âge où les Stan Wawrinka de ce monde atteignent leur maturité dans le contexte actuel. Et si, jaloux du succès du triumvirat de trentenaires qui imposent leur empire au monde connu, ils franchissaient le Rubicon du bon sens pour tenter un improbable come-back ? Avouez que, les génies pas tout à fait compris  – Daniil Medvedev et Nick Kyrgios – exceptés, la sinistrose nous guette en ce qui concerne la classe biberon des courts de la nouvelle décennie qui s’annonce. Le charisme combiné de Sascha Zverev et Milos Raonic atteint presque celui d’un coton-tige, Kiki Mladenovic a clairement obtenu la garde du style capillaire du Poulidor autrichien dans la rupture et le ténébreux Stefanos, pas toujours le foudre de guerre attendu, semble attendre que l’orage (tsitsi)passe. On ajoutera qu’on ne vexera probablement pas grand monde en ne prédisant pas de Majeur pour De Minaur, dont le chemin semble semé d’embûches malgré son explosivité. Quant au pari Rublev, pourtant pavé de bonnes intentions, il semble quelque peu embourbé pour l’instant. Le retour triomphal de la vieille garde redonnerait assurément un peu d’intérêt à la lutte de bas de tableau qui fait rage entre les sujets du duo absolutiste Fedal et de celui qui les surpassera certainement largement au niveau comptable, mais qui n’effleurera probablement jamais leur aura (même s’il vendrait père et mère pour y arriver). Mais quel rôle joueraient-ils exactement ?

Lleyton Hewitt, demi-finale de l'US Open 2002 face à Andre Agassi | © Ray Giubilo

Lleyton Hewitt – quitte ou double

Le Rocky Balboa des antipodes se la jouerait en mode furtif. Personne n’ayant jamais su s’il avait vraiment pris sa retraite, un retour passerait également inaperçu. En effet, même si l’ancien lauréat du titre fort envié de « sportif le moins admiré de la planète » (attribué par le magazine australien « Inside Sport » en 1999) a mis un terme officiel à sa carrière de joueur de simple le 21 janvier 2016 (défaite face à son double ibérique David Ferrer à Melbourne), tout n’est pas aussi… simple justement. Pas moins d’une dizaine de come-backs en double ont suivi cette retraite toute relative, de mars 2016 à janvier 2020, série en cours. De l’auto-sélection en Coupe Davis à la wild card à Wimbledon en passant par des passages improbables sur la terre battue de Houston ou au challenger de Surbiton, « Rusty » ne connaît pas l’usure. Sa 456ème place au classement de la spécialité lui permettrait de faire un retour tonitruant en passant par les qualifications du tournoi Futures de Bagnoles-de-l’Orne par exemple.

Juan Carlos Ferrero avec Abreu et Laska, ses deux ramasseurs de balles préférés, en 2001 | © Ray Giubilo

Juan Carlos Ferrero – retour sur terre

Nous étions au tournoi comptant pour le Champions Tour se disputant dans le cadre majestueux du Royal Albert Hall de Londres en novembre dernier. A voir le moustique d’Onteniente, probablement piqué dans son orgueil de double tenant du titre, piétiner sans ménagement un Tommy Haas exsangue (dans un tournoi exhibition donc), on commence à avoir quelques soupçons concernant l’identité d’au moins un des retraités en mal d’adrénaline mentionnés par Rodolphe Gilbert. On imagine que la préparation mentale serait la clé d’un retour réussi pour l’avant-dernier vainqueur de Roland-Garros avant l’avènement de l’Incroyable Hulk de Manacor. Il en faudrait des séances sur le divan pour assimiler le fait qu’on est passé d’une époque où on pouvait cueillir Martin Verkerk comme un Oranje mûr en finale d’un tournoi majeur à une ère dans laquelle empocher un grand titre s’apparente à un crossover entre Le Choc des Titans et Les Douze Travaux d’Hercule.

Marat Safin, en pleine bataille d'eau avec Anna Kournikova | © Ray Giubilo

Marat Safin – roulette russe

Tout le monde se souvient des fameuses – et nombreuses – « cousines » du playboy moscovite qui garnissaient les tribunes de Melbourne (notamment) il y a une vingtaine d’années. Les plus anciens ont également encore en mémoire le début de striptease effectué après une passe d’armes au filet dans la cinquème manche de son match à rallonge face à Félix Mantilla sur la terre battue parisienne en 2004. Le showman russe et ses facéties n’ont jamais vraiment été remplacés sur le circuit. Kyrgios et Medvedev, que nous mentionnions plus haut, sont clairement candidats à sa succession, mais il manque aux deux écuyers l’adoubement du maître pour accéder à la chevalerie du rire. Goran Ivanišević lui-même l’avait fait pour Safin en expliquant que chaque génération avait son propre Goran et que son héritier, lui au moins, savait casser ses raquettes avec esprit. Et des raquettes, il en a brisé quelques unes de rage au cours de sa carrière. Du haut de ses 1055 outils de travail détruits (statistique tenue par l’intéressé lui-même) dont 48 en une seule saison, le grand Marat reviendrait pour terminer la formation des quelques jeunes loups qui se disputent son rôle sur cet ATP Tour qui manque de mordant.

Andy Roddick, pendant sa victoire face à Andy Murray à Wimbledon en 2009 | © Art Seitz

Andy Roddick – point de non-retour

Une réapparition de l’Américain sur le circuit est certainement la plus improbable des cinq, et pour cause. Celui dont la carrière a été réduite en miettes par Roger Federer refuserait probablement de remettre ne serait-ce qu’une chaussure sur un court avant d’avoir la preuve formelle que son bourreau a posé les plaques. Comment lui en vouloir ? Non content d’avoir été renversé par le Federer Express à 21 reprises, 8 de ces déconvenues sont intervenues en Grand Chelem, dont 4 en finale. Quand on sait que le palmarès d’A-Rod est resté désespérément bloqué à une couronne majeure, on mesure un peu mieux l’étendue des dégâts. D’autant plus qu’en bon citoyen helvétique, l’homme aux 103 titres ne rangera sans doute pas ses raquettes avant d’avoir atteint l’âge légal de la retraite à 65 ans. Comme ses compatriotes ont pris la fâcheuse habitude de confondre la Suisse et la Suède, on imagine que seul le fameux syndrome de Stockholm pourrait convaincre le natif du Nebraska de revenir défier le G.O.A.T.

Gustavo Kuerten intronisé au Hall of Fame, Roland-Garros 2017 | © Ray Giubilo

Gustavo Kuerten – arrache-cœur 

« Guga » a laissé son cœur sur les courts ocres de Paname, la dernière fois en 2001. Depuis 2009 et le crime de lèse-majesté de Robin Söderling sur un Court Philippe-Chatrier proche de l’émeute pro-suédoise, on a la preuve que la pompe aortique du fantasque brésilien ne trouvera jamais de rival en la personne de Rafael Nadal, même au soir de son 75ème sacre le 7 juin 2082. Les quelques infidélités faites au triple vainqueur de l’épreuve en faisant les yeux doux à RF seront vite pardonnées au public tricolore. Tant mieux, car après son dernier passage sur le billard, le nouveau BFF de Greta Thunberg risque d’éviter les promenades printanières à l’ombre des serres d’Auteuil pour privilégier les pique-niques estivaux dans les parcs londoniens à l’avenir. Juste à temps pour que le Geignard de Florianopolis (rapport au son produit au contact de la balle, pas à son humeur d’ordinaire plutôt joviale) vienne enfin récupérer son bien, 19 ans après. Euh ouais, enfin si la terre (battue) a recommencé à tourner d’ici là. Rien n’est moins sûr.

P.S. : le télétravail étant impossible dans le microcosme sportif, la saison risque de se terminer sur PlayStation. Andy Roddick serait sûrement d’accord de revenir dans ce cas.

À Tarbes, de A à S

Par Mathieu Canac

© Les Petits As

D’après une légende bien plus proche de la fable que d’une quelconque réalité historique, Tarbes naquit d’un chagrin d’amour. Celui d’une reine repoussée par un prophète. Altesse d’Éthiopie, Tarbis, jadis, offrit son cœur à Moïse. Insensible à ses charmes, ce dernier, sans même le saisir, parvint à le briser. S’il était capable d’écarter les eaux de la mer Rouge, il pouvait aussi faire couler des torrents des yeux d’une femme. Inconsolable, celle-ci abandonna son trône pour sécher ses larmes par l’exil. Après avoir traversé fleuves et montagnes, elle mit fin à ses pérégrinations au pied des Pyrénées, sur les bords de l’Adour. Venue avec elle, Lorda, sa sœur, s’établit sur le Gave. Ainsi, en même temps que Tarbes s’éleva Lourdes. Désormais, et depuis belle lurette, les Hautes-Pyrénées ne comptent plus de reines, du moins officielles, parmi leurs atouts. Mais chaque année depuis 1983, on peut y trouver des Petits As. 

Véritable championnat du monde des douze à quatorze ans, le tournoi des Petits As se déroule la dernière semaine de janvier. Venus des quatre coins de la planète, les graines de champions poussent sur les courts du Parc des expositions de Tarbes. Chacun, par sa culture, sa langue, son style, sa personnalité peut sembler radicalement différent de son adversaire, mais un rêve commun les unit : éclore au point de devenir aussi grand et fort que les anciens participants. Ceux qui, au même moment, font crisser leurs semelles sur le dur de l’Open d’Australie dont les matchs sont diffusés sur l’écran géant du complexe. Garbiñe Muguruza, Simona Halep, Cori Gauff, Novak Djokovic, Rafael Nadal, Roger Federer, Dominic Thiem, Alexander Zverev… Performants à Melbourne en 2020, tous sont passés par la Bigorre à l’adolescence. 

Si Tarbaises et Tarbais ont la chance d’applaudir les futures stars du tennis, c’est à l’origine grâce à une idée de Jacques Dutrey. Travaillant dans un magasin de sport, il concrétise le concept avec deux partenaires mordus de tennis jusqu’au sang : Hervé Siméon, le mari de sa frangine, Claudine, et Jean-Claude Knaëbel, son patron, également à la tête de plusieurs supermarchés Leclerc dans la région. En 1990, Hervé est emporté par une foutue maladie à seulement 35 ans. Claudine, membre de l’organisation depuis la création, souhaite faciliter la continuité du tournoi et intègre la direction. Par la suite, elle se remarie. Avec Jean-Claude, que les drames de la vie ont aussi fait veuf. Les Petits As, c’est une histoire familiale émouvante digne d’être adaptée par Netflix pour toucher les spectateurs en plein cœur.

Succès populaire dès ses débuts, la compétition accueille d’abord quatre pays. Sur un court, devant une tribune pouvant recevoir 300 passionnés. « À la base, nous faisions des petits tournois locaux, expliquent Jean-Claude et Claudine. Nous sommes allés voir la Fédération, et nous leur avons expliqué que nous voulions créer un tournoi international minime. Parce qu’en mimine, ce sont encore des enfants mais ils jouent déjà très, très bien au tennis. L’idée leur a plu et ils nous ont donné les coordonnées de plusieurs pays : Espagne, Belgique et Tchécoslovaquie. La première édition s’est jouée avec ces trois nations, plus la France. Dès la première année, le tennis-fauteuil était présent. D’abord sous forme d’exhibition, puis c’est devenu une compétition. Aujourd’hui, c’est un Masters juniors (18 ans et moins, avec les huit meilleurs garçons du classement mondial, et les quatre meilleures filles). » 

© Les Petits As | Rafael Nadal, vainqueur en 2000, est l'un des chouchous des organisateurs.
© Les Petits As | Poing serré avec le pouce posé sur l'index : la marque de fabrique de Richard Gasquet depuis ses plus jeunes années. Il l'emporte en 1999.
© Les Petits As | Lèvres pincées, Andy Murray, finaliste 1991, essayait peut-être de prononcer le nom de son tombeur : Alexandre Krasnoroutskiy.

Plus on est de fous, plus on rit

Aujourd’hui, on dénombre 45 nationalités, 42 tournois pré-qualificatifs, deux phases de barrages internationaux – l’une aux États-Unis, l’autre en Asie –, 64 participantes dans le tableau final féminin, 64 côté masculin. Neuf courts sont répartis dans trois halls. Le principal comprend le central, dont la configuration pour les finales permet de recevoir 3 000 âmes, deux terrains sans couloirs, style vintage, et le village. Là où une odeur de sucre, gaufre, crêpe et autres gourmandises se mêle aux stands des exposants, vient titiller les narines d’enfants tout sourire au milieu des nombreuses activités. Escalade, trampoline, mini-tennis, simulateur de vol, tennis de table… Rien n’est payant. C’est l’un des principes fondateurs des Petits As. « Nous tenons à ce que l’entrée, les jeux, les places en tribunes, soient et restent gratuites du premier jusqu’au dernier jour », insiste Jean-Claude Knaëbel. 

Si cette philosophie tient, c’est en grande partie grâce aux bénévoles. Un essaim de 160 bénévoles qui travaillent sans ménagement pour la ruche. « Les journées commencent à sept heures, voire un peu avant, et se terminent après 23 heures », nous confie un membre de l’équipe des chauffeurs présent chaque année à Tarbes depuis plus de vingt éditions. Comme lui, beaucoup reviennent année après année. Leur mémoire grouille de souvenirs. « Monfils, c’était un sacré zigoto. Il mangeait tout le temps des bonbons et oubliait les papiers dans la voiture. Je lui disais : “Oh ! Faut ramasser !”Et il me répondait : “Oui, monsieur. Pardon, monsieur”, tout innocent. » En plus d’anecdotes rigolotes, certains sont riches d’expériences fabuleuses. À l’instar de Christian Prévost. En 2010, lors de ses débuts comme responsable de la réservation des entraînements après trois années en tant que standardiste, il devient le porte-bonheur de Borna Ćorić.

 « Il avait perdu en finale en 2009 (contre le Serbe Nikola Milojević, lui aussi devenu pro), se remémore celui qu’on surnomme la tour de contrôle. Il revient avec le statut de tête de série no 1 ou 2, et tombe contre un très grand Japonais au deuxième tour. Là, un copain me dit : “Si tu veux voir jouer Borna, dépêche-toi. Il a perdu le premier set et l’autre sert le plomb.” » Christian suit le conseil. Il va se mettre en tribune. Subitement, Ćorić « joue le feu et gagne 3 et 1 dans les deux manches suivantes ». Un peu plus d’une demi-heure après la victoire, le Croate vient voir Christian. Pour réserver un terrain, pense ce dernier. Mais non. « Mon père et mon coach boivent le champagne, ils voudraient que tu viennes trinquer avec eux », lui lance le jeune homme. Champenois d’origine, Christian ne peut refuser. « Dès que tu es arrivé, que tu l’as applaudi, mon gamin a complètement changé, lui dit alors le paternel. Si tu le veux bien, j’aimerais que tu sois assis à côté de moi à chaque match. » 

Avec grand plaisir, le surnommé « Kiki » accepte. Jusqu’en demi-finale. Le futur tombeur de Roger Federer en finale de Halle 2018 affrontant alors un Tricolore, il se sent obligé de prendre du retrait. « Je me voyais mal être vêtu de la tenue des Petits As pour soutenir un Croate sous les yeux du public français, justifie-t-il. Donc j’ai dit au papa que je regarderais depuis la passerelle (plus en hauteur, à l’écart des tribunes), pour que son fils puisse quand même me voir. » Charme rompu. Il s’incline contre Quentin Halys, qui soulève le trophée le lendemain. Sans rancune. En 2015, Ćorić reçoit une wild card pour l’ATP 250 de Marseille. Devenu proche de Nikola Horvat – l’ancien coach du natif de Zagreb – au point d’assister à son mariage, Christian reçoit une invitation de sa part. « J’ai sauté dans une voiture et j’y suis allé, s’enthousiasme-t-il. Borna a perdu au deuxième tour contre Gilles Simon (futur vainqueur), mais c’est un super souvenir ! » Tout comme ceux de Julia Bensoussan. 

© Les Petits As | Brenda Fruhvirtová et Oleksandr Ponomar, duo gagnant de l'édition 2020.
© Les Petits As | Comme sur le court, Martina Hingis, titrée en 1991 et 1992, sait déjà tout faire : tenir le bouquet par le bras, le trophée dans une main, le micro dans l'autre et garder le sourire pendant le discours. #CouteauSuisse

Borg contre Gerulaitis : la bataille de boules de neige

Traductrice des Petits As, c’est elle qui aide à gérer les demandes, le quotidien de Björn Borg et Vitas Gerulaitis lorsque ceux-ci débarquent pour une exhibition. « À la fin de leur séjour, je les ai déposés à laéroport, se souvient-elle. Puis Björn Borg m’a téléphoné pour dire qu’il y avait un problème avec le jet privé. Il trouvait les montagnes magnifiques et voulait profiter de ce retard pour aller skier. C’était une période de vacances scolaires et les routes étaient fermées, mais heureusement le préfet était à côté. Il a dit : “Ne vous en faites pas, on va ouvrir la route.” » Alors ils sautent dans une voiture, direction les pistes. « Un moment, il a fallu s’arrêter pour demander aux gendarmes de relever la barrière. Quand je suis descendue de la voiture, ils (Borg et Gerulaitis) ont fait pareil. Ils se sont mis à jouer comme des gamins en s’envoyant des boules de neige (rire) ! » Une fois arrivés, ils profitent des vastes étendues blanches. Mais le chauffeur, lui, ne peut attendre. Il doit redescendre. Au retour, il faut utiliser un autre moyen de transport.

« Pour partir, nous avons pris un hélicoptère, ajoute Julia. On s’est posé à l’aéroport de Lourdes, où un autre avion privé avait été envoyé. Borg m’a pris dans ses bras en me disant : “Merci pour tout.” Il m’a fallu une semaine pour m’en remettre (rires) ! » Cette folle journée date de 1988. Deux ans après les débuts de Julia comme bénévole, en 1986, l’année du sacre de Michael Chang. Au cours de la semaine, l’Américain se lie d’amitié avec une des filles de Julia, du même âge que lui. Il dîne chez les Bensoussan, fait des sorties avec eux. Les liens tissés sont d’une solidité telle que même le temps ne parvient pas à les desserrer. En mai 1988, Chang, seize printemps, joue son premier Roland-Garros. « Sa mère m’a téléphoné, raconte Julia avec toute la classe de son accent anglais natal. Elle m’a demandé si nous voulions venir, alors nous sommes montées à Paris. Il est allé jusqu’au 3e tour, où il a perdu contre John McEnroe sur le Court no 1. » 

La saison suivante, celle du sacre du « petit Michael », plus jeune vainqueur sur l’ocre parisien, rebelote. L’invitation est renouvelée. Julia et sa fille sont aux premières loges. « En finale, nous étions dans le box des joueurs, à côté de sa maman. C’était extra ! C’est quelque chose que je n’oublierai jamais. » Les directeurs des Petits As sont également de la fête. Quelques années auparavant, ce sont eux qui lancent une invitation au futur numéro deux mondial. De passage en Floride pour assister à l’Orange Bowl et repérer des jeunes talents, ils tombent sur Mme Chang. « Elle était en train de regarder jouer son fils, et j’ai dit à mon mari de l’époque (Hervé Siméon) : “Il faut que tu ailles la voir pour les faire venir à Tarbes”, détaille Claudine Knaëbel. Ça na pas été difficile de les convaincre, il y a eu un très bon contact humain », ajoute Jean-Claude. Résultat, en 89, cette relation privilégiée leur permet de braquer les projecteurs sur les Petits As. 

Curieux de savoir qui sont ces gens aux côtés de Betty Chang, les journalistes surgissent. Ils posent leurs questions en anglais et, surprise, les interlocuteurs répondent en français. Profitant d’une audience colossale, ils racontent leur histoire et font découvrir les Petits As au grand public. Le second coup de projecteur survient grâce au talent féminin le plus précoce de l’histoire : Martina Hingis. Avant de devenir la plus jeune gagnante d’un tournoi du Grand Chelem dans l’ère Open, à seize ans et presque quatre mois – seule Charlotte « Lottie » Dod sacrée à Wimbledon en 1887 fait mieux toutes époques confondues – et numéro un mondiale à un âge record deux mois plus tard, la Suissesse marque les esprits lors de son passage à Tarbes. 

 

Hingis et Chang, les projecteurs

« Elle est venue trois ans de suite, en avance par rapport à sa catégorie, les années de ses dix, onze et douze ans, rappelle Jean-Claude Knaëbel. Et elle fait le doublé 1991-1992 (avant même de fêter ses onze et douze ans, puisque née en septembre 1980)! » Julia Bensoussan, elle, garde en mémoire « une petite poupée à peine plus grande que sa raquette, très protégée par sa maman. Elle n’avait pas beaucoup de force, mais elle était très maligne. » « C’était un petit bouchon, ajoute Eric Wolff, cordeur du tournoi depuis la troisième saison, qui reste également marqué par une autre jeune fille. Kournikova (gagnante 1994) : petite emmerdeuse. Avec elle, attention ! Il fallait que le nœud (du cordage) soit toujours du même côté, que la raquette soit toujours cordée dans le même sens. Une casse-pieds. » La superstition, peut-être. Ou le souci du détail poussé à son paroxysme, presque obsessionnel, pour gagner le moindre pas possible sur le long chemin menant au haut niveau.

Tout au long de la semaine, les doigts d’Eric courent, dansent sans relâche pour accorder les instruments des jeunes virtuoses. « La veille du premier tour du tableau final, toutes les raquettes sont arrivées d’un coup, relate-t-il. J’ai cordé jusqu’à une heure du matin, il fallait que tout soit prêt pour le lendemain. » S’il n’a pas une minute pour regarder les matchs, sauf en fin de tournoi, il s’estime privilégié par le contact qu’il a avec les enfants. « Moi, j’ai gardé l’esprit gamin. Quand ils viennent me voir, c’est de la camaraderie. On fait des blagues. Ce sont vraiment de très bons moments avec eux ! » Néanmoins, Eric regrette la raréfaction de ces discussions badines. « Quelques années en arrière, on voyait tous les gamins dans les allées. Tout le temps. Ils étaient avec des glaces, des crêpes et compagnie. Aujourd’hui, ils sont tellement canalisés par leurs entraîneurs qu’une fois le match fini, c’est terminé, on ne les voit plus. On les met “à l’abris”. Mais c’est comme ça. C’est le professionnalisme, déjà, comme je dis. » 

« Cette évolution vers la professionnalisation est énorme, confirme Jacques Dutrey. Au départ, ils n’avaient qu’un coach pour les accompagner. Puis les préparateurs physiques, les agents sont arrivés, et maintenant, depuis quatre ou cinq ans, ils ont aussi des préparateurs mentaux. » Parce que le tennis est de plus en plus concurrentiel. Dure réalité mathématique : le nombre de places dans le top 100 ne change pas alors que la quantité de prétendants ne cesse de croître. L’importance d’un événement comme les Petits As, où tous les observateurs sont présents, couplée à la tension de la compétition, aux enjeux, peut générer une certaine nervosité. « Tu nous as volé le match ! C’est très moche ce que tu as fait, tu es un voleur ! », lâche un entraîneur pris de colère et de déception à l’encontre de l’arbitre à la suite de la défaite de sa joueuse.

Entre eux, les jeunes s’observent, se jaugent. “Why is he so tight? (« Pourquoi est-il si tendu ? »), glisse un espoir américain à un autre au sujet de l’attitude d’un des adversaires de double de leurs compatriotes alors en piste. Dans le hall principal, les rencontres sont filmées et vendues pour quinze euros. Certains futés en profitent. Ils achètent les matchs des rivaux et s’adonnent à des séances d’analyse tactique. Un truc d’entraîneurs, aussi. À Tarbes, ils vivent une expérience professionnelle et humaine essentielle. « Je suis venu avec le numéro un chinois de la génération 2006 – Jingpeng Tang –, qui a malheureusement perdu au deuxième tour des qualifications, mais je suis resté pour la suite », nous précise Jérémy Paisan, responsable des moins de 14 ans garçons au sein de la Rafa Nadal Academy. « J’observe le niveau international, parce que ça m’intéresse, et parce que l’académie me demande de regarder comment ça se passe. »

Aux Petits As, tout le monde apprend

« Je regarde tous les matchs, poursuit le Français de 24 ans pour qui le coaching est une vocation, une passion, depuis l’adolescence. Je veux voir ce qui se passe, me spécialiser encore plus, apprendre. Et je prends des informations pour l’académie. Un coach de tennis est tout le temps en formation. Il doit chercher à s’améliorer tous les jours. C’est ce que je pense, c’est ce que Toni (Nadal, directeur de l’académie) pense, c’est ce que tout le monde pense. Je suis là pour m’améliorer en tant que coach, mais aussi en tant qu’être humain. Je peux observer comment ça se passe selon les différentes cultures. Les Tchèques, par exemple, jouent super bien. C’est incroyable ce qu’ils sont en train de faire. Chez les filles, c’est monstrueux. » Bien vu. Trois jours plus tard, une Tchèque triomphe. Brenda Fruhvirtová, pas encore treize ans, succède à sa sœur, Linda, gagnante 2019. Une première dans l’histoire du tournoi.

Semblant capable de claquer une infinité de frappes en cadence avec la régularité d’une machine infaillible qui cherche constamment à déborder l’adversaire, Brenda, petite blondinette membre de l’académie Mouratoglou, doit quand même batailler dès les quarts de finale. Face à Sarah Iliev, meilleure Française de la compétition, elle efface une balle de quatre jeux à deux contre elle dans la dernière manche avant de finir par lever les bras, exténuée. « Les Petits As, ça permet de se mesurer à des joueuses qu’on n’affronte pas tous les jours et de prendre des repères par rapport à elles, analyse Sarah, gabarit léger au jeu malin fait de variations et d’amorties bien senties. On rencontre aussi de nouvelles personnes, on se fait de nouveaux amis. C’est une super ambiance. » Un avis partagé par le protégé de Jérémy Paisan. « Il (Jingpeng Tang) a vraiment apprécié, confirme son entraîneur. J’ai eu un très, très bon retour, y compris du papa qui m’a appelé pour relayer la joie de son fils malgré l’élimination précoce. » 

Chez les garçons, dont certains spécimens aux épaules robustes, comme le Français Théo Papamalamis, quart de finaliste, peuvent déjà faire siffler des premières balles à plus de 190 km/h, c’est Oleksandr Ponomar qui sort vainqueur. Ambidextre de quatorze ans jouant de la main gauche, le longiligne Ukrainien donne l’impression de ne jamais forcer le moindre coup. Grâce à ce style tout en relâchement, il est le premier représentant de son pays à remporter le trophée. Une coupe rappelant le Saladier d’argent, sans son socle lourd du poids de l’histoire, faisant office d’unique récompense. Ici, pas d’intérêt pécuniaire. Seul le prestige prime. Celui du titre officieux de champion du monde de la catégorie. « Les Petits As – Le Mondial Lacoste », tel est d’ailleurs le nom officiel du tournoi. « Nous avons souhaité nous associer à une épreuve de qualité qui rassemble l’élite de la jeunesse mondiale », nous éclaire la marque, partenaire-titre depuis 2015.

 « C’est le championnat du monde des douze à quatorze ans, le tournoi de référence de cette tranche d’âge. Il est synonyme d’excellence. C’est aussi une belle opportunité, pour nous, de rencontrer l’élite de demain. Être partenaire du tournoi, cest loccasion de transmettre les valeurs portées par René Lacoste. Cest important de se connecter à cette génération, à des jeunes que nous espérons retrouver sur de longues carrières. » Dans la cité où Tarbis termina son odyssée, les Petits As poursuivent la leur. Mais tous, comme l’ancienne reine d’Éthiopie, doivent fuir les prophètes. Ceux qui, sentencieux, annoncent en fonction des résultats de l’instant monts et merveilles ou désillusion assurée. Certains vainqueurs épastrouillants comme Carlos Boluda, auteur du doublé 2006-2007, n’ont jamais atteint la gloire prédite. D’autres, à l’instar de Roger Federer, participant « turbulent » – dixit Jean-Claude Knaëbel – battu au 3e tour en 1995, ont vite séché leurs larmes pour bâtir un empire d’une ampleur imprédictible.