L’Australian Open Festival

retrouvailles enivrantes

Par Matthieu Giboire

Par Steve Collis, CC by 2.0 : commons.wikimedia.org/wiki/File:Rod_Laver_Arena_(8984015851).jpg

Il fait déjà chaud, tout le monde est euphorique car aujourd’hui les stars sont de sortie : Rafa, Roger ou encore les locaux De Minaur, alias « Demon », et Thompson sont prêts à chauffer Melbourne Park.

Le tramway 70 est bondé, les enfants s’impatientent, les femmes se pomponnent malgré la chaleur tandis que les hommes, eux, s’affairent aux pronostics. Quelques minutes plus tard, nous apercevons des buildings à droite, des restaurants, des commerces, comme une impression d’avoir fait du sur place. C’est alors que s’entremêlent mélodies et brouhahas, la Rod Laver Arena commence à se remplir, la journée ne fait que commencer.

Cette affluence était loin d’être gagnée il y a encore 20 ans. Longtemps considéré comme le parent pauvre du tennis, le premier tournoi du Grand Chelem de la saison a souffert des années de son éloignement géographique mais aussi de ses déménagements successifs. En effet, l’Open d’Australie aura vu du paysage : le tournoi a posé ses valises à Perth, Brisbane, Adélaïde, Sydney, et même en Nouvelle Zélande. Un périple qui a pris fin à Melbourne, terre d’accueil depuis 1972.

 

« Borg et Connors ne venaient presque jamais. Agassi a mis du temps. Le déménagement mais aussi le changement de date ont été déterminants. » – Roger Federer

 

L’AO a fait plus d’une fois le tour du calendrier, et parfois deux comme en 1919 où la compétition s’est déroulée en janvier puis en mars de la même année. N’arrivant pas à trouver sa place, le tournoi s’est essayé en août, avant Noël, instaurant même une finale le jour de l’an 1977. Un méli-mélo de dates qui n’a pas trouvé preneur. Et pourtant, ce tournoi a du charme. Seul Grand Chelem à se disputer en centre-ville, vous n’y trouverez ici aucune file d’attente. Un étrange paradoxe loin des allées bondées de Roland Garros, et de « The Queue » à Wimbledon.

L’année 2020 quant à elle, restera malheureusement dans les annales. Les feux ravagent l’Est de l’Australie depuis plusieurs mois maintenant. Cette catastrophe écologique détruit la faune, la flore et terrorise les habitants de tout un pays. Canberra, ville la plus polluée du territoire, a vu son Challenger délocalisé à Bendigo. En effet, la qualité de l’air est sept à huit fois supérieure au taux acceptable. Des conditions qui ne jouent pas en faveur du Happy Slam, censé ouvrir la saison tennis. Cependant, annuler ou reporter l’Open d’Australie serait rajouter une catastrophe économique à la présente écologique. Des millions de dollars s’envoleraient… la nature agit, l’homme fait, disait Kant.

Roger Federer, Open d'Australie 2017, © Ray Giubilo

Une ambiance décontractée unique au monde

En attendant le début des matchs, pourquoi ne pas faire un tour au « Grand Slam Oval », cette immense aire de jeux à quelques mètres des courts. L’endroit parfait pour occuper les enfants. Tennis de table, hologramme, jeux d’eau et une multitude d’activités plus ludiques les unes que les autres sont à leur disposition, pour une poignée de dollars australiens. Non loin de cette cohue juvénile, certains profitent du soleil, sur les transats, bercés par les premières frappes de la journée.

 

« Food, kids, music and tennis. Cela fait partie de la culture australienne, de notre manière de profiter de l’été. » – Jo Juler, chef marketing du tournoi

 

C’est ce qui fait son charme, l’Australian Open est un lieu où l’on sert du tennis comme nulle part ailleurs. Il y a toujours de la musique, des odeurs, des activités en tout genre au point même qu’on oublierait que des matchs se jouent. Il est l’heure de passer à table, là encore c’est une explosion des sens. Des milliers de spectateurs carburent au champagne, au spritz ou encore au vin local. Faites aussi votre choix entre les pizzas, nachos et autres fins gourmets, mais vite car Demon n’est plus très loin de valider son billet pour le tour suivant.

 

Qu’en pensent nos joueurs ?

La Fédération australienne ne lésine pas sur les moyens. Accueil, privilèges, confort, le premier majeur de la saison gâte ses invités tout comme ses joueurs, qui fêtent leurs retrouvailles après une trêve bien méritée. Personne ne manque appel, Denis Shapovalov est sur place depuis une dizaine de jours afin de perfectionner son revers lifté. Gaël Monfils, lui, a pris le temps de s’exprimer entre deux échanges avec son pote Stan.

 

« Je n’ai jamais très bien joué ici mais c’est un très joli tournoi. J’aime beaucoup. Les conditions de jeu sont bonnes même si ça a été accéléré. » – Gaël Monfils

 

Cordages en abondance, restaurants à volonté, hôtels grand luxe, ou même la plage à quelques encablures des practices. Ici les joueurs sont rois pour les organisateurs mais aussi pour les fans. Melbourne est une ville cosmopolite où une multitude de nationalités se mélangent, vivent ensemble. Drapeaux et maquillages sont de sortie : le géant américain Christopher Eubanks peut compter sur ses supporters, juste derrière, les afficionados espagnols vibrent aux rythmes des glissades de Nicolas Kuhn, tandis que les fidèles tchèques s’apprêtent à rendre un hommage poignant à Tomas Berdych.

Les fans sont en nombre tout comme les peoples. Will Smith, Eva Longoria, David Beckam, cette brochette de célébrités ont tous foulés la Rod Laver Arena pour admirer les meilleurs joueurs du monde qui répondent toujours présent. Novak Djokovic n’a jamais raté aucune édition en 14 participations. Roger Federer, lui, n’en a loupé qu’une seule en 1999. Ils fuient l’hiver européen pour rejoindre le soleil australien peu après les fêtes. David Goffin avait posé ses valises quelques heures après Noël l’année passée pour taper la balle avec Marin Čilić. De même pour Dominic Thiem qui posait ses gifles de revers devant quelques fans. Melbourne aime les joueurs et les joueurs aiment Melbourne.

Rod Laver en compagnie de Roy Emerson, © Art Seitz

Les nuits melbourniennes

La journée est bien avancée, la lumière du jour laisse paisiblement place aux artifices de la Birrarung Marr. Les guirlandes scintillent, les néons se dressent tout autour de l’entrée de l’Australian Open Festival. Attention zone réservée aux détenteurs du « Ground Pass » qui équivaut à 50 dollars australiens. Le prix à payer pour profiter des deux concerts hebdomadaires et de la chaude ambiance des night sessions.

 

« Les gens ici aiment le sport mais le tournoi est fait pour intéresser aussi ceux
qui n’aiment pas le tennis » – Jo Juler

 

En innovant ses concepts, l’Open d’Australie souhaite attirer d’autres publics, les jeunes mais aussi les touristes, car personne ne doit rater le plus grand événement organisé dans l’hémisphère sud.

 

« Ils remplissent les stades, ils inspirent les jeunes générations à prendre une raquette et d’une manière plus globale nous encouragent à repousser les limites. Pour ces raisons et plus encore, nous investissons considérablement dans la prise en charge des joueurs avec des installations de pointe, une équipe de services amicale et une rémunération appropriée » – Craig Tiley, directeur du tournoi

 

L’argent ne fait pas le bonheur mais presque… À la fin des années 1960, Rod Laver fut le premier joueur à dépasser le million de dollars de gains, des dizaines d’années plus tard, le tennis a considérablement augmenté sa manne financière. Depuis 2001, la dotation globale de L’AO a augmenté de plus de 351% passant de 13,9 M$ australiens à 62,9 M$ en 2019. Elle est déjà loin l’époque où Borg, Vilas, Connors, ou encore McEnroe boycottaient le tournoi.

La nuit est tombée, les bières coulent à flots, des milliers de spectateurs discutent et dansent au rythme des concerts nocturnes. C’est à ce moment de la journée que le Festival de l’Open d’Australie abat ses meilleures cartes. Non vous ne rêvez pas, vous êtes à Melbourne, la saison tennis est lancée.

 

Jannik Sinner

La glace et le feu

Par Dimitri Fortin

© Ray Giubilo

Le visage encore (très) juvénile, Jannik Sinner soulève le trophée de vainqueur des Next Gen ATP Finals, le 9 novembre 2019 à Milan, quasiment à domicile.
Sinner, un nom que l’on a vraiment découvert ces derniers mois, l’Italien a connu une ascension formidable, qui l’a conduit à marcher sur les pas de Hyeon Chung et Stefanos Tsitsipas en devenant le troisième vainqueur de ce « Masters des jeunes », alors qu’il était de loin le plus jeune joueur de la compétition.
La première des curiosités chez Jannik Sinner, c’est d’abord son nom. Un nom qui ne rappelle pas vraiment la langue de Dante, le jeune homme vient d’Innichen (ou San Candido en italien), une petite ville du Sud-Tyrol, tout près de l’Autriche, où l’Allemand est encore très utilisé. Avant son ascension tennistique, sport que son père lui a fait découvrir à 7 ans, Jannik Sinner a d’abord évolué à un très bon niveau en ski avant de choisir le tennis à 13 ans.

 

« Ils étaient tous excités de me voir jouer »

C’est sans doute ce que l’on appelle un prodige, un enfant surdoué qui montre de grandes facilités dans un domaine. Jannik Sinner s’est vite révélé comme un « prodige » au tennis, à 13 ans il rejoint Bordighera – près de Vintimille – et Ricardo Piatti, le « sorcier » du tennis italien, celui qui amena Ivan Ljubicic vers les sommets, qui fit progresser Richard Gasquet et qui eut aussi sous sa responsabilité Novak Djokovic, Milos Raonic et plus récemment Borna Coric.

Un moment marquant pour le jeune homme : « Ce n’était pas facile de quitter la maison, mais j’étais heureux. » Loin de sa famille, Jannik Sinner découvre la curiosité que son tennis provoque chez de tels entraîneurs, de quoi lui donner la force nécessaire pour croire en lui : « Je me souviens qu’il y avait beaucoup d’entraîneurs me regardant le premier jour là-bas et ils étaient tous excités de me voir jouer. Ils étaient très sûrs de ce qu’ils faisaient et essayaient toujours de m’aider sur le court, cela m’a rendu plus certain sur ma décision d’aller là-bas. »

Une école du très haut-niveau, Ricardo Piatti prend le temps avec son élève, comme il le déclarait au mois d’août, en pleine ascension de Sinner : « Jannik n’est pas un phénomène, il a encore tellement à apprendre. Avec Jannik, nous menons un projet à long terme. Je ne pensais pas qu’il allait progresser si vite. »

© Ray Giubilo

« Quelque chose a changé à Bergame »

Une saison flamboyante, achevée par un titre aux Next Gen ATP Finals, quasiment à domicile à Milan. Si Jannik Sinner mène un projet à long terme avec Ricardo Piatti, l’année 2019 fut celle d’une rapide ascension vers les sommets pour l’Italien. Une année débutée à la 553e place et terminée – déjà – solidement installé dans le top 100 mondial, au 78e rang. L’année 2019 de Jannik Sinner, c’est un condensé d’une progression d’un joueur vers les sommets du tennis, une entrée réussie chez les « grands », lui qui fut peu en vue sur le circuit junior. Après une demi-finale dans un 25 000$ au Kazakhstan, un titre tonitruant au Challenger de Bergame, à 17 ans, il s’inscrit comme un phénomène de précocité.¹
« Quelque chose a changé à Bergame », déclarait avec le recul le jeune homme sur cette victoire à Bergame, toujours à domicile – mais au niveau inférieur – il enchaîne avec dix victoires de rang dans des tournois 25 000$ de Trente et Santa Margherita di Pula. La machine est lancée.

 

Toutes premières fois

L’accélérateur est en marche, Jannik Sinner fonce vers le top niveau avec une première victoire sur un top 100 au Challenger d’Ostrava – Jiri Vesely, 91e mondial – un premier succès sur le grand circuit à Budapest – contre le local Mate Valkusz – il est invité à disputer le premier Masters 1000 de sa carrière à Rome.

Le jeune homme va se révéler sous les projecteurs, qu’il va vite apprendre à apprécier. Il sauve une balle de match contre Steve Johnson (1-6 6-1 7-5) et s’offre un deuxième tour de gala contre Stefanos Tsitsipas. L’expérience est brève mais riche, Jannik Sinner ne peut rien faire contre le Grec, il s’incline 6-3 6-2 mais a retiré de précieux enseignements de cette rencontre : « En jouant contre Tsitsipas, j’ai essayé de de comprendre son niveau, et de comparer avec le niveau où j’étais. Être sur le court central à Rome fut une sensation vraiment particulière, surtout d’avoir le public en train de vous soutenir. C’était un peu étrange d’avoir autant de personnes autour de moi mais j’ai aimé ça. »

Des débuts sur herbe modestes mais sans démériter, Jannik Sinner sort des qualifications à Bois-le-Duc et échoue de très peu au premier tour des qualifications de Wimbledon contre Alex Bolt, Retour sur le dur aux Etats-Unis, la surface préférée du Tyrolien, et un second titre dans un Challenger, à Lexington, où il fit preuve de force mentale en remportant quatre rencontres en trois sets et prenant sa revanche en finale contre Alex Bolt.

Jannik Sinner débarque à Flushing Meadows dans la peau du joueur que tout le monde attend aux qualifications. Le jeune homme se montre combatif pour décrocher le précieux sésame, surtout au deuxième tour contre Viktor Galovic², il défie Stan Wawrinka sur le Louis Armstrong Stadium pour son premier match dans un tableau final en Grand Chelem. S’il se procure de nombreuses occasions (14 balles de break), il s’incline en quatre manches contre le très expérimenté Suisse, c’est sans doute cela l’éducation au haut-niveau : « J’ai bien joué à l’US Open, c’était la première fois de ma carrière que je me qualifiais pour un tableau final en Grand Chelem. J’ai très bien joué contre Stan Wawrinka. »³

© Ray Giubilo

Adoubé par Novak Djokovic, préservé par Riccardo Piatti

Une saison qui s’est poursuivie de la plus belle des manières, Jannik Sinner s’offre une première demi-finale sur le grand circuit à Anvers, il s’incline à nouveau contre Wawrinka, puis succède à Stefanos Tsitsipas au (jeune) palmarès des Next Gen ATP Finals. Un triomphe pour celui qui était invité dans ce « Masters des jeunes », et deux ans plus jeune que ses rivaux, il expédie Alex de Minaur (alors 18e mondial) en finale, 4-2 4-1 4-2, une victoire qui a impressionné, à commencer par Jannik Sinner en personne : « Je n’ai pas les mots… Il est un joueur incroyable, j’ai seulement essayé de jouer mon jeu et de ne pas faire d’erreur. Je n’en ai pas fait beaucoup aujourd’hui, alors je suis très content de ma performance. »

Le « phénomène » Sinner a conquis la planète tennis, il est déjà invité à Doha, Montpellier, Marseille et Rotterdam pour 2020, il a aussi reçu l’onction de Novak Djokovic après sa victoire à Milan : « Félicitations à lui pour avoir remporté les Next Gen ATP Finals à Milan. C’était une victoire très impressionnante contre de Minaur, finaliste l’année dernière et qui est déjà un joueur expérimenté. Il est certainement la prochaine star que les gens regarderont. J’ai travaillé avec lui plusieurs fois à l’Académie Piatti, Il a toujours été un jeune homme très dévoué, très respectueux, il est entre de bonnes mains car Riccardo est un très bon coach. »

Les mots sont forts, mais ils ne surprennent pas quand on sait que le Serbe a partagé avec Sinner un de ses entraînements dans « son » tournoi de Monte-Carlo, Novak Djokovic a aussi en commun avec l’Italien d’avoir été associé au « gourou » Riccardo Piatti, ce dernier se sert de son expérience avec le « Djoker » pour aider Jannik Sinner et pour lui faire comprendre nécessité d’une extrême la rigueur pour accéder aux sommets, même si Piatti a reconnu dans La Stampa n’avoir jamais travaillé avec un joueur aussi bon que Sinner au même âge : « Cela ne veut pas dire qu’il deviendra le nouveau Djokovic. Je l’ai expliqué à Jannik après sa défaite contre Stan Wawrinka lors de l’US Open. J’ai entraîné Novak Djokovic quand il avait le même âge, il était fort, mais il lui a fallu sept années pour remporter l’US Open. Pour Sinner, les quatre ou cinq prochaines années seront la clé. »

 

Tête froide, tennis flamboyant

Grisé quelque peu par la reconnaissance et le soutien du public lors des Next Gen ATP Finals, Jannik Sinner est revenu « chez lui » terminer sa saison avec un troisième titre en Challenger à Ortisei : « L’année a été longue et je suis heureux d’avoir un peu de temps libre. J’ai hâte de m’entraîner pour la prochaine saison. » Le jeune homme garde son calme et prend son temps, bien entouré, il semble avoir le mental pour devenir un grand champion.

Calme, serein, déterminé, Jannik Sinner manifeste un tempérament plus fougueux dans son tennis. Un jeu qui se distingue par un revers à deux mains somptueux, c’est d’ailleurs son coup préféré, une prise de balle précoce, une capacité à accélérer le jeu à n’importe quel endroit du court et une maîtrise de l’ensemble des coups du tennis. Une technique très pure qui s’illustre par la tension des cordages de l’Italien, qui corde ses raquettes à 28 kilos, ce qui lui offre une grande précision dans ses frappes et un grand contrôle de la balle. Une tension dans le cordage rendue possible par la qualité technique de l’Italien et la grande explosivité de ses frappes.

Une facilité dans le tennis qui rappelle les plus grands joueurs, Riccardo Piatti encense son protégé : « Le tennis n’est pas un travail, c’est un jeu. Jannik me rappelle un homme très fort qui aime jouer au tennis. » Une comparaison avec Roger Federer, puisque c’est de lui qu’il s’agit, qui fait sans doute plaisir à Jannik Sinner, ce dernier a plusieurs fois confié que le Suisse est son idole, avec qui il s’est entraîné à plusieurs reprises.

Mais pour accomplir la grande destinées à laquelle il est promis, Jannik Sinner devra garder le calme dans sa tête et la fougue dans son tennis. Du haut de sa 78e place mondiale, il commence à contempler les tout meilleurs joueurs mondiaux et à les affronter. Déterminé, il semble taillé pour éviter tous les pièges dans lesquels d’autres sont tombés.
« Ce n’est que le début du voyage », déclarait Riccardo Piatti au mois d’août, qui n’hésite pourtant pas à comparer son élève avec Roger Federer. Phénomène de précocité, Jannik Sinner reste concentré sur son glorieux dessein, Ne lui dîtes pas qu’à quelques jours près, il est entré dans le top 100 mondial au même âge que sa glorieuse idole…

¹ Parmi les joueurs ces dernière années à avoir remporté un Challenger à 17 ans seulement, on retrouve Felix Auger-Aliassime, Denis Shapovalov, Alexander Zverev, Borna Coric et Nick Kyrgios.
² Après avoir concédé le premier set 6 jeux à 4, il remporte finalement les deux dernières manches 7-6 (2) 7-5
³ Stan Wawrinka s’impose 6-3 7-6 (4) 4-6 6-3 en 2 heures et 49 minutes de jeu
Propos tenus lors d’un entretien avec l’ATP

Stan Smith

Sur le bout de la languette

Par Vincent Schmitz

Rizzoli International Publications Inc.  © courtesy Adidas Archive / studio Waldeck

À 16 ans, quand il commence sur le tard et sérieusement le tennis, Stan Smith couche sur le papier quatre objectifs : devenir le numéro 1 américain, gagner Wimbledon, remporter la Coupe Davis avec son pays et atteindre la première place mondiale. En 1972, soit à peine dix ans plus tard, il peut déjà barrer la liste complète. Et, parce qu’il est du genre à se trouver où il faut quand il faut, il signe la même année un contrat ambitieux avec Adidas. Mais parce qu’il est aussi homme à ne pas se contenter d’être seulement où il faut quand il faut, la chaussure Adidas qu’il porte devient le modèle le plus vendu de la marque. Son passeport pour la postérité, quitte à écraser l’homme sous sa semelle blanche ; sa photo sur des millions de paires de sneakers mais une histoire à peine sur le bout de la langue(tte).

Il suffit de se promener les yeux baissés dans à peu près n’importe quelle ville du monde pour croiser des dizaines de Stan Smith, aux pieds de gens de toutes sortes. Pourtant, combien savent que derrière ce nom en lettres d’or qui barre leurs « baskets » blanches, se cache un ancien joueur de tennis professionnel, âgé d’aujourd’hui 72 ans, la moustache toujours vive et le verbe affable ? Some people think I’m a shoe!, résume un beau pavé récemment publié. « J’ai voulu ce livre parce que je voulais documenter l’histoire de cette chaussure », nous explique un Stan Smith aussi agréable que la réputation qui le précède. « C’est l’une des sneakers les plus vendues de tous les temps, elle est présente depuis 50 ans et pourtant, beaucoup de gens la connaissent sans rien savoir de ma carrière dans le tennis. Je trouvais que le titre était approprié : partout dans le monde, les gens connaissent plus cette basket que moi. C’est un peu comme Yannick Noah. Maintenant, les jeunes le voient surtout comme un chanteur. Dans mon cas, certains connaissent mon parcours, d’autres pas… Et c’est normal, je n’ai pas de problème avec ça. »

Ces mots reflètent bien la vie et le recul de Stanley Smith sur lui-même, comme ceux qui ouvrent ce livre-somme : « L’une des seules déconvenues dans ma carrière au tennis, c’était mes grands pieds (du 48) – pourtant, la chaussure qui allait finalement les entourer m’a permis de devenir plus célèbre que je n’aurais pu l’imaginer », peut-on y lire. C’est sans doute ce qui explique la modestie du plus célèbre des inconnus : déjà au tennis, personne ne l’attendait.

Car Stan Smith est grand : 1,93 m. Son père était entraîneur de tennis mais jusqu’à quinze ans, c’est sur les terrains de basket de Pasadena (en Californie) qu’il s’épuisait. La petite balle jaune finit par le séduire mais il est jugé maladroit et trop imposant, à tel point qu’on lui refuse un poste de ramasseur de balles en Coupe Davis. Sous les yeux de comparses un peu moqueurs, de longues heures de corde à sauter améliorent sa mobilité. Selon ses propres mots, à la surprise générale et y compris la sienne, la qualité de son jeu décuple. « Je n’étais sans doute pas le plus rapide mais mes longues foulées, ma grande couverture de balle au filet et une présence physique puissante m’ont permis de remporter rapidement un premier tournoi officiel. »

Rizzoli International Publications Inc. © Juergen Teller

Révolution française 

À la même époque, Robert Haillet est l’un des meilleurs joueurs du circuit. En 1962, le Français atteint les demi-finales du tournoi de Roland-Garros et s’ajoute deux ans plus tard la casquette de directeur commercial chez Adidas. Il doit participer à l’élaboration d’une chaussure de sport « révolutionnaire », en détournant les contraintes de l’époque. Les sportifs martyrisent encore leurs pieds avec des baskets en toile : on passe au cuir, avec ensuite un renforcement au talon. Les règles sont encore très strictes dans le tennis : on opte pour le blanc intégral. Les marques visibles ne sont pas les bienvenues : les trois bandes sont remplacées par des lignes de perforations, qui, en plus, permettent une ventilation. ça vous rappelle quelque chose ? C’est normal, la Adidas Robert Haillet commercialisée en 1964 est, à peu de choses près, la Stan Smith telle qu’elle existe aujourd’hui, soit 55 ans plus tard. 

C’est le PDG d’Adidas, Horst Dassler (fils d’Adolf « Adi » Dassler, le fondateur de la marque) qui avait embauché le Français ; c’est encore lui qui misera ensuite sur Stan Smith quand Haillet prend sa retraite des courts. Dassler veut le remplacer, de préférence par un Américain. Histoire de booster un énorme marché pour une chaussure qui a rapidement séduit le grand public.

 

Interlope

Par l’intermédiaire de son agent Donald Dell, Stan Smith rencontre Dassler au cabaret parisien « Elle et Lui », célèbre pour son spectacle lesbien, pendant les Internationaux de France de 1972. L’établissement appartient au fameux Monsieur Marcel, alors figure du Paris libertin. « Tiens, d’ailleurs, est-ce que cet endroit existe toujours ? », nous demande Smith avant de nous raconter : « C’est mon agent qui m’a annoncé que Horst Dassler voulait me rencontrer, à 11 h 00. Je lui ai dit “ça ne va pas être possible, j’ai un match à jouer”. Il m’a dit “non, à 11 h 00 du soir. Donc… j’étais un peu surpris. Je suis rentré dans ce night-club et… j’étais encore plus surpris de voir des femmes porter des smokings et euh… disons que c’était un peu différent (rires). Mais apparemment, c’était l’un des endroits préférés de Dassler et il avait beaucoup de rendez-vous la nuit… je ne pense pas qu’il dormait beaucoup. Mais je ne savais pas tout ça avant notre premier rendez-vous. »

Malgré cette rencontre aux teintes interlopes, le contrat est conclu. Un deal sportif exclusif, rare et ambitieux pour l’époque, est signé entre la marque et le futur numéro un mondial, qui s’apprête à remporter Wimbledon. Au-delà des royalties, il y avait le modèle, nous explique-t-il. « J’étais séduit parce que c’était du cuir. Ce n’était pas rien à l’époque. Elles soutenaient mieux le pied, elles étaient plus belles, elles duraient plus longtemps… » Son agent négocie aussi la fameuse photo sur la languette – prise juste après le service militaire de l’Américain, durant ses seuls quelques mois passés sans moustache. Mais il faudra attendre 1978 pour que le nom de son joueur soit le seul présent sur l’Adidas. Jusque-là, aussi bizarre que cela puisse paraître, celui de Robert Haillet côtoie la photo de Stan Smith. « Nous nous connaissions et nous nous voyions chaque année à Roland-Garros, se rappelle-t-il. Son fils, Jean-Louis, était aussi un bon joueur. Il est très sympathique, il m’a appelé juste après le décès de son père pour m’annoncer la triste nouvelle. Nous avions une bonne relation et d’ailleurs, il a encore une paire originale de Robert Haillet  avant que mon nom n’y soit ajouté  qu’il m’a demandé très récemment de signer. »

Pendant ce temps-là, David Bowie se pointe en Stan Smith pour des photos de presse. On dit aussi qu’à la même époque, John Lennon ne les quittait pas. Et dans la rue, on les voit partout, de New York à Paris. À tel point que Marjory Gengler, épousée en 1974, dira à son cher Stanley que ce serait « incroyable si leurs petits-enfants portaient des Stan Smith ». Ce sera le cas, en plus des 70 millions de paires vendues, au bas mot.

Rizzoli International Publications Inc. © courtesy Adidas Archive / studio Waldeck

Dénominateur commun

En 1990 déjà, cette basket au succès atypique entre dans le livre des records : 22 millions d’exemplaires ont été écoulés. Dans les années 1980 et 1990, la street culture s’en empare. Les Beastie Boys, les rappeurs new-yorkais les plus punk, les usent sur skate et sur scène, et on les entend en France dans les textes de NTM, IAM ou Lunatic. Pour finalement se faire citer par Jay-Z sur l’album The Blueprint en 2001, ce qui vaudra des étoiles qui brillent dans les yeux de ses enfants et petits-enfants. « Ah, ah ! Je connaissais son nom mais pas vraiment sa musique, c’est vrai », s’exclame l’ancien professionnel, également coach à la tête d’une école de tennis. « Je savais aussi que beaucoup de chanteurs anglais, français ou américains aimaient les Stan. Et ils n’étaient pas payés pour les porter, ils les aimaient. Ce qui était une excellente publicité ! »

Les graffeurs, rappeurs, b-boys ou coureurs de soundsystem les adoptent mais on a aussi vu Daniel Balavoine et Jean-Jacques Goldman chausser ce nom, qui sonne à la fois très américain et universel. « Ça peut faire une petite différence… disons que Martina Navratilova serait par exemple plus difficile à prononcer », concède Stan Smith. « Le TH n’est pas toujours facilement prononcé en français, cela dit… mais je répète souvent que cette chaussure est née en France. Par l’association entre Robert Haillet et Horst Dassler. C’est international mais à la base, c’est une création française. Et les Français ont vraiment adopté cette chaussure… »

Par leur simplicité et leur efficacité, les Stan Smith plaisent à tous, un dénominateur commun qui devient unique selon celui qui la porte et comment il la porte, défoncée ou immaculée. Ou quand il la porte, avec un jogging ou un costume. L’équivalent du T-shirt blanc, basique à posséder qui n’évolue pas vraiment. « Je ne suis pas impliqué dans le design des nouvelles déclinaisons », précise d’ailleurs celui qui en possède entre 70 et 80. « En 2000, j’ai aimé la version millenium, qui offrait un peu plus de confort pour jouer. Mes deux principales améliorations sont des perforations supplémentaires pour que la languette bouge moins, et un rehaussement de l’arrière de la chaussure. Mais en fait ça n’a pas beaucoup changé depuis 1964. Une des idées que j’avais eues, c’était de proposer deux couleurs légèrement modifiées entre les pieds droit et gauche. Je suis même un peu surpris que ça n’ait pas encore été fait. »

 

En mode

À l’aube des années 2010, la mode donnera une nouvelle dimension aux Stan. Une version II voit le jour en 2007 et les collaborations avec des créateurs ou des artistes se multiplient. Comme les inspirations très nettes, voire les copies. En 2011, le tournant fashion se concrétise avec la styliste britannique Phoebe Philo. Alors directrice artistique de la marque de prêt-à-porter Céline (LVMH), elle clôture le défilé automne-hiver en apparaissant sur le podium en pantalon noir, col roulé gris et aux pieds des… Stan Smith. Elle est alors au top de son influence et la marque s’arrache dans les milieux huppés. La voir avec une paire de baskets à 100 euros, disponible partout, est une bénédiction pour Adidas. 

Pourtant, la même année, la marque dit stop. Fin de la production. Vent de panique chez les fans et sur les réseaux sociaux. C’est que, même si elle est devenue hype, la Stan Smith se vend partout, voire n’importe où. Solderies, supermarchés, magasins de sport de fin de série… Ce qui ne cadre plus avec l’image que souhaite donner Adidas à son modèle iconique. Une décision qui n’était pas vraiment du goût du tennisman : « Ils m’ont prévenu qu’ils voulaient retirer la chaussure du marché avant de la relancer. Ça ne m’a pas vraiment plu à ce moment-là, parce que je pensais qu’ils n’avaient pas de plan réfléchi. Mais c’était tout l’inverse ! Leur stratégie de collaborer avec des stars internationales s’est avérée payante… Ils avaient un très bon plan ! »

 

Rassembler 

Retirée du marché, la sneaker la plus culte le devient encore davantage. L’objectif non-affiché officiellement est de la réintroduire avec un calibrage « premium ». En 2012, elle disparaît complètement des étalages et en novembre 2013, Gisele Bündchen pose nue pour Vogue Paris, chaussettes blanches et Stan Smith aux pieds. En janvier 2014, réapparition du modèle dans des boutiques très cotées comme Barneys à New York et Colette à Paris… mais au même prix qu’avant. Succès immédiat, avant l’annonce du vrai retour. 8 millions de ventes en 2015, le double l’année suivante. Des dizaines de déclinaisons. On ne les a jamais autant vues, au point de susciter le rejet des amateurs de sneakers et des adeptes de la différence, même si presque tout le monde a (ou a eu) une paire qui traîne quelque part chez lui. 

Parce qu’elle est devenue un objet de design, par la force de sa simplicité. Peut-être aussi parce que, comme le théorise poétiquement l’auteur et ancien joueur de tennis Mark Mathaban, la Stan Smith « parle à tous » et « personnifie l’âme de l’homme qui lui donne son nom. Stan a l’incroyable capacité de spontanément se lier avec chacun  quelle que soit sa couleur, sa race, sa religion, ses principes, sa nationalité ou son orientation sexuelle  comme son semblable. » Ce à quoi nous répond Stan Smith : « Eh bien… une des choses que mes chaussures peuvent faire, c’est rassembler plutôt que diviser. Elles ont été populaires auprès des hommes et des femmes, des filles et des garçons, partout dans le monde… Et heureusement, c’est un symbole d’unité, pour toutes les cultures autour du monde. C’est émouvant de les voir aux pieds du personnel de l’aéroport quand on va au Kenya, et puis dans les endroits à la mode à Paris ou à Milan… J’aime le fait que ce soit universel. Simple et unique. Pas très cher. Ce côté symbolique : nous sommes tous les mêmes, différents aussi, mais davantage les mêmes que différents. » 

Bercy, côté jardin

Par Rémi Bourrières

© FFT

À l’approche du Rolex Paris Masters (du 26 octobre au 3 novembre), nous avons eu le privilège de nous plonger en inside dans l’organisation fédérale du plus grand tournoi en salle du monde. Pour vous faire découvrir Paris sous un autre angle…       

Vous connaissez le Paris lumière, la ville où tout pétille, sous les spotlights d’une AccorHotels Arena transformée en scène scintillante où se produisent avec éclat les plus grands joueurs de la planète. Mais connaissez-vous le Paris de l’ombre, celui qu’on voit moins voire pas du tout, celui qui s’active tout au long de l’année pour vous faire vivre depuis 33 ans les vibrantes émotions d’un tournoi pas vraiment réputé pour sa sagesse ou pour son conformisme ? 

C’est ce Paris-là que nous sommes allés visiter, à l’amorce de la dernière ligne droite, jusque dans ses recoins les plus secrets. Un Algeco de fortune résonnant du bruit (et de l’odeur) des marteaux-piqueurs s’affairant avec fracas aux travaux du court Philippe-Chatrier de Roland-Garros, un bureau plus feutré situé sous le Suzanne-Lenglen, le bar d’un hôtel classieux place de la République, une salle de réunion enclavée dans les bureaux délocalisés de la FFT… À la guerre comme à la guerre, il a bien fallu user nos souliers pour aller à la rencontre de certains des principaux « cadres » de l’organisation du plus grand tournoi en salle du monde : le Rolex Paris Masters et son show de lumière, son Arena enflammée, son ambiance lounge, son service quatre étoiles et son plateau magnifique, quoique néanmoins contrasté, selon les années et l’état de forme des principales stars du circuit, en cette fin de saison. 

Sans ces gens-là, sans leur passion et leur dévouement, sans leur travail (plus ou moins) de l’ombre, Paris, on vous le dit, ne serait pas tout à fait Paris… 

Directeur du tournoi
Guy Forget

« Mon rôle de directeur du Rolex Paris Masters se confond finalement un peu avec celui de directeur de Roland-Garros. C’est la même chose en plus réduit, comme de passer de la cabine de pilotage d’un gigantesque paquebot à celle d’un yacht de luxe. Tout est plus petit, le stade, les équipes… Mais souvent plus intense, à l’image de la programmation. C’est l’un des rares endroits au monde où l’on peut voir jouer Federer, Nadal et Djokovic à la suite sur le même terrain. C’est exceptionnel, quand on y pense ! Désormais, alors qu’on entre dans la dernière ligne droite, mon principal souci va d’ailleurs comme toujours concerner la participation des joueurs. Jusqu’au dernier moment, il y a toujours forcément un peu de stress. Chaque fois que mon téléphone sonne, je tremble (rires) !

La caractéristique du Rolex Paris Masters, c’est qu’on n’est pas chez nous. On ne peut rien faire sur place tant que le dernier concert n’est pas terminé, le week-end précédent. Pour nous, le tournoi en lui-même ne dure donc que deux semaines. Cela commence avec l’installation des terrains et la pose de la surface. Il y a trois ans, j’avais fait le constat que les choix offensifs n’étaient pas suffisamment récompensés pour de l’indoor. J’avais donc demandé à Javier Sanchez, le directeur de Greenset (lui-même ancien joueur et frère d’Arantxa et Emilio, ndlr) de réaccélérer un peu, sans aller trop loin… Cela avait  été un succès, au point que le Masters de Londres nous avait emboîté le pas. Je crois qu’on a trouvé le bon compromis.

« Chaque fois que mon téléphone sonne, je tremble ! »

Pour cette année, j’ai demandé une surface identique. Mais on sait que cette surface – résine sur bois – n’est pas une science exacte. Rien que la manière dont elle est posée, en mélangeant des silices à la peinture, est sujette à des variations. Déjà, il faut faire plus lent au début, car cela va s’accélérer au fil de la semaine. Après, les sensations peuvent varier selon l’hygrométrie, la température, les balles… C’est pour cela qu’on a souvent des ressentis différents chez les joueurs. Mais à l’arrivée, s’ils ne sont ne sont pas satisfaits, c’est ma responsabilité. 

Après, il y a un travail de l’ombre qui se fait toute l’année. De mon côté, c’est un travail de représentation du Rolex Paris Masters, auprès des partenaires notamment, et de réflexion autour de l’organisation de notre circuit. J’étais par exemple à l’US Open pendant quatre jours pour un enchaînement de réunions avec les directeurs de tournoi du monde entier – une soixantaine. Nous menons ensemble une réflexion autour de la construction du futur Tour ATP, en discussion permanente avec les joueurs. »

Responsable et chargée de projets événementiel − FFT
Anthony Benaim & Mathilde Soulié

« Pour nous, le Rolex Paris Masters ne s’arrête jamais vraiment, on y travaille toute l’année, même si l’on s’y consacre de manière plus intensive à partir du mois de septembre. L’un de nos plus gros postes – ou disons le plus visible – est bien sûr l’animation sons et lumières. Car ce show est devenu l’identité du tournoi, notamment le tunnel d’entrée des joueurs installé en 2015, qui est devenu sa signature, reconnaissable partout dans le monde.

L’animation actuelle a été conçue en collaboration avec l’agence Aimko, avec laquelle nous travaillons depuis plusieurs années. C’est elle qui assure la création artistique des effets lumineux et des contenus diffusés en vidéoprojection. Tout ceci est réalisé en coordination avec de nombreuses personnes : le DJ, Philippe Bejin, qui performe en direct à partir des musiques préalablement sélectionnées, le topper, qui s’assure que le fil conducteur écrit à l’avance se déroule à la seconde près, ou encore bien sûr le réalisateur, car la captation télévisuelle (et photographique) du show est très importante.  

Pour nous, l’une des principales difficultés de ce show d’entrée est de réinventer un contenu chaque année. Avec le nouveau naming du tournoi devenu le Rolex Paris Masters en 2017, on s’est toutefois fixé comme objectif de rester autour du thème de Paris. Un Paris artistique, urbain, à la différence de Roland-Garros qui est un Paris plus patrimonial. Si vous regardez le show de l’an dernier, Paris est très présent, avec par exemple des images incrustées de la tour Eiffel ou des bruits de métro. Cette année, attendez-vous encore à quelques nouveautés.

La principale sera la création d’un show d’entrée sur le court 1. Ce sera forcément différent, car il n’y a pas les mêmes possibilités. Mais on s’est dit que ce court, qui bénéficie lui aussi d’une programmation souvent exceptionnelle dans une atmosphère beaucoup plus intimiste et chaleureuse, méritait d’être valorisé. Ce sera l’une des principales nouveautés concernant l’expérience du spectateur, avec également des choses à attendre du côté de l’application.

« Un nouveau show d’entrée sur le court 1. »

Désormais, à l’approche du tournoi, tout le contenu artistique est prêt. Dans la dernière ligne droite, nous sommes très vigilants sur les forfaits de joueurs – donc les nouveaux entrants – puisque cela implique d’ajuster ou de créer les fiches qui sont ensuite diffusées en vidéoprojection. Il y a bien sûr une montée d’adrénaline, car le show est repris par les télévisions : on n’a pas le droit à l’erreur. Mais c’est une adrénaline qu’on doit contrôler, il faut faire preuve de sang-froid afin que tout se déroule parfaitement. »

Responsable de la logistique événementielle – FFT
François Chaigneau

« Le Rolex Paris Masters est un tournoi qui roule désormais, mais qui représente néanmoins chaque année un défi. Nous déménageons tout de même 120 personnes de la FFT qui s’installent pendant dix jours sur place.

Notre premier gros chantier concerne l’installation des terrains. Il y a en tout sept terrains à installer : les trois terrains de compétition à l’intérieur de l’AccorHotels Arena, deux terrains d’entraînement dans un grand dôme installé à proximité de la salle – nous commençons généralement par ceux-là, avant même la fin du dernier concert prévu le 19 octobre –, un autre terrain d’entraînement dans un gymnase de la rue de Poliveau (derrière la gare d’Austerlitz) et enfin un dernier dans le gymnase du ministère des Finances. 

Avec le service d’entretien des courts de Roland-Garros, nous nous occupons de poser les planchers, et nous nous coordonnons avec les équipes de Greenset pour la pose de la surface, qui prend un peu plus de temps car il y a des durées de séchage à respecter. Puis nous attaquons l’installation de tous les espaces éphémères : zone des joueurs, espaces VIP, centre de presse, etc.

Les terrains sont ouverts aux entraînements entre le jeudi (courts 1 et 2), le vendredi (central) et le samedi (courts extérieurs). Les services aux joueurs, eux, sont officiellement ouverts à partir du vendredi.

« Il faut aller très vite. »

La principale difficulté, c’est qu’on n’est pas chez nous. Cela implique beaucoup de réunions et de transport de matériel. Les planchers en aggloméré font tout de même 38 mm d’épaisseur, c’est donc lourd et fastidieux à transporter. Cela peut générer des imprévus aussi : imaginez qu’un camion de livraison se renverse sur le périphérique, par exemple ? Il faut toujours rester très vigilants. 

Avant les travaux de l’AccorHotels Arena en 2015, il fallait amener davantage de choses encore, notamment les cloisons et les chaises de loge. Depuis, la salle est devenue plus facile à travailler. Le central et ses abords se montent et se démontent très facilement. La contrepartie, c’est qu’il y a un peu moins de souplesse. Avant, toutes les zones éphémères étaient faites sur mesure. Aujourd’hui, il y a des espaces et du mobilier inamovibles, nous avons davantage de contraintes de hauteur sous plafond et de circulation. Nous faisons plutôt de l’aménagement et de la décoration. C’est plus léger.  

Il faut malgré tout aller très vite avant le tournoi et plus encore après. Dès le lendemain de la finale, les derniers camions doivent repartir avec le matériel. »

© FFT

Directrice de la marque, de la communication
et du marketing AccorHotels Arena
Laetitia Iriart

« Un événement comme celui du Rolex Paris Masters nécessite la présence de 20 à 30 personnes pour la partie opérationnelle et organisation uniquement (la technique, la régie, les responsables événement…). En réalité, ce chiffre est beaucoup plus important car il faut aussi prendre en compte les équipes d’accueil du public, la restauration, les hospitalités, les fonctions transversales… C’est aussi un événement un peu particulier car il mobilise toutes les équipes sur une période assez longue.

Dès la fin du dernier concert prévu le 19 octobre, la scénographie doit être entièrement démontée en quelques heures car nous commençons la mise en configuration dès le lendemain. Concrètement, il faut compter environ une semaine de montage et la salle sera prête pour le début des qualifications le samedi 26 octobre. La mise en configuration des gradins de la grande salle est plus ou moins automatisée mais nécessite tout de même l’intervention de plusieurs membres du personnel. Il nous faut aussi créer intégralement les courts annexes (1 & 2) et leurs tribunes dans la patinoire et le studio.

« Un événement un peu particulier. »

Avec les travaux de 2015, la salle a gagné en modularité notamment grâce à l’installation de gradins télescopiques télécommandés dans la grande salle. La manipulation des gradins est devenue plus automatisée, ce qui facilite grandement la mise en configuration d’événements qui demandent beaucoup de manipulations, comme c’est le cas du RPM.

La configuration de ce tournoi est un modèle de ce qui se fait de mieux en compétition : la FFT repense tous les espaces par le prisme du positionnement du tournoi. Le look & feel des espaces joueurs, des salons RP, la communication grand public, l’animation de la salle… tout est pensé et structuré autour d’un fil rouge qui rend l’ensemble cohérent et impactant. Le tournoi s’installe bel et bien, et prend possession des lieux en un temps record et pour une semaine, rendant l’expérience totalement immersive pour tous ses publics.  »

Responsable de la conciergerie
Pawel – Rolex Paris Masters
Pierre-Paul Monnet

« Nous sommes devenus prestataires de la FFT il y a dix ans, en 2009. À Roland-Garros, nous sommes quatorze et au Rolex Paris Masters, six car nous gérons moins de lieux dédiés : le Village, le Players Lounge et l’espace Loges & Salons. 

Notre métier est de tout faire pour faciliter la vie des joueurs, des invités et de leur entourage, avec le plus d’efficacité et d’amabilité possible. Le principe est de déménager la loge de conciergerie d’un palace à un lieu événementiel, en l’occurrence ici un tournoi de tennis. Je suis moi-même issu de l’hôtellerie de luxe et nous en reprenons tous les codes. J’étais d’ailleurs très content quand le groupe Accor a pris le naming de l’Arena. Pour nous, cela a un vrai sens !

« Nous avons privatisé le musée d’Orsay pour Djokovic. »

Nous gérons ainsi toutes les demandes, et cela implique énormément de choses : simples renseignements, réservations de restaurants ou de sorties diverses, flocages de tee-shirts des joueurs, achats de billets d’avions, demandes de passeports ou de visas, pressing, couture, cordonnerie, réparation d’écrans de portable… Il n’y a aucune limite, sauf celle de la légalité.

Il y a une grosse préparation logistique, nous arrivons avec plus de 600 kg de matériel que nous entreposons dans une pièce de l’Arena. À côté de ça, nous avons un immense réseau de professionnels qui peuvent répondre jour et nuit à nos demandes (coiffeurs, dentistes, etc.) et nous avons des contacts partout (administration, police, milieu de la nuit, de la restauration, etc.). C’est que nous avons parfois des demandes très incongrues ! Une fois, par exemple, on m’a réclamé du lait de chamelle pour un ambassadeur. J’ai remué tout Paris et j’ai fini par en trouver en poudre au consulat de Mauritanie ! Il s’est avéré que c’était une blague… Mais nous, nous ne supportons pas l’échec.

Du côté des joueurs, on est surtout dans la demande de service. Il nous est arrivé de privatiser le musée d’Orsay pour Novak Djokovic, qui est très féru de culture. Les gens se rappellent sans doute aussi de cette anecdote liée à Stan Wawrinka qui avait commandé un café en plein milieu de son match contre Nadal, en 2015. C’est moi qui était de service, ce soir-là. L’arbitre m’avait téléphoné pour commander un double expresso, que j’avais préparé sous la surveillance de l’ATP, qui s’assurait que je ne mettais pas de produit dedans. Puis j’étais entré sur le court en tenue de concierge. L’image avait fait le tour des réseaux sociaux. C’est peut-être la seule fois où l’on m’a vu à l’image, car une de nos priorités est d’œuvrer dans la plus grande discrétion.

Nous gardons aussi une certaine distance avec les joueurs. Il y a parfois des liens qui se créent, il n’est pas rare que des joueurs viennent nous saluer ou nous appellent pour nous remercier. Nadal, par exemple, a pris l’habitude de m’offrir sa raquette dédicacée à chaque fin de tournoi. Mais nous ne devons surtout pas les importuner. En revanche, notre service ne s’arrête pas au tournoi. Il arrive aussi régulièrement que des joueurs nous demandent quelque chose pendant l’année. Dans la mesure où ils n’abusent pas – et ça n’est jamais arrivé –, nous le faisons. Cela fait partie du package. »

La grande famille

des joueurs amateurs

Par Thomas Gayet

Trente ans à suivre le tennis, trente ans à entendre que le tennis, c’était mieux avant. Au premier rang des arguments avancés par les nostalgiques, on trouve rarement la vérité (« tout était mieux quand j’étais jeune »), mais l’uniformisation supposée du jeu et des champions : ils jouent tous pareil et ils jouent tous du fond ; plus de prime à l’attaque, plus de service-volée, que de la com’ et des échanges. L’ennui, en somme. 

On ne statuera pas sur ce sujet – il n’empêche pas les plaignants de se lever à deux heures du matin pour regarder l’US Open. En revanche, on peut toujours se consoler en admirant l’immense diversité des joueurs de tennis du dimanche, amateurs éclairés, champions d’arrondissement, apôtres du beau jeu, limeurs, crocodiles, athlètes sur le retour, gros serveurs sans volée, passionnés de doubles fautes et autres équilibristes du revers boisé qui pullulent sur les courts un peu partout dans le monde. 

 

L’AVANT-MATCH
Avant même de taper la balle, on sait à qui on a affaire. On n’entre pas sur le court comme au couvent. Rares sont ceux qui se font petits. Les attitudes ne mentent pas, le matériel non plus. Contrairement au joueur en tongs qui balance tout à l’échauffement pour mieux dissimuler ses forces. 

Le joueur en tongs
C’est un classique des courts. Le joueur en tongs ne porte pas toujours des tongs mais il a des chaussures trop petites, des chaussettes dépareillées, un short pas tout à fait de sport et des raquettes qui ne paient pas de mine. Il offre un Mars, demande s’il peut boire une gorgée d’eau – il a oublié sa bouteille –, propose de jouer avec les balles qu’il conserve dans son sac depuis 5 ou 6 ans : « Pas d’inquiétude, elles sont encore bonnes. » Évidemment, elles ne sont pas bonnes du tout. Les balles changées – mais après l’échauffement – l’arrangeront pour déployer son jeu d’attaque. Mais on s’en rendra compte trop tard, bien après qu’il aura changé de short, de matériel et de chaussures et qu’il aura pris les quatre premiers jeux en six minutes.

Sa phrase : « T’as pas une raquette en rab’ ? »

Comment se rêve-t-il ? En Kyrgios du périphérique. 

Le Federer cinquième série
De pied en cap de Nike vêtu, entre le fan et l’imitateur, le Federer cinquième série arrive avec 17 raquettes cordées à des poids différents, 1 000 euros de vêtements sur lui, une technique racée dès les premiers échanges, un amour pour le paraître qui l’empêche même de transpirer. Le Federer cinquième série impressionne par son assurance. Il est concentré sur son match et préfère s’échauffer tout seul. 19 tours de terrain plus tard, il serait temps de commencer puisqu’on paye à l’heure et alors la baudruche se crève : malgré tout son beau matériel et sa technique au poil, le Federer cinquième série est incapable de mettre une balle dans le court. Il n’a aucun sens du timing. D’ailleurs, il joue en tout et pour tout depuis trois mois. Bien tenté, Baby Fed. 

Sa phrase : « Ah ! T’as un revers à deux mains ? »

Comment se rêve-t-il ? En Federer, évidemment (mais pas en Dimitrov, qu’il prend pour un loser). 

Jean-Christophe Mille-neuf-cent-quatre-vingt-trois
Le tennis, c’était mieux avant. Cette phrase gravée dans sa mémoire et pourquoi pas sur son biceps, Jean-Christophe Mille-neuf-cent-quatre-vingt-trois entend bien prouver qu’elle est vraie. Connors, McEnroe, Borg, Gerulaitis : voilà des noms qui font rêver, pas comme aujourd’hui avec tous ces joueurs aseptisés… Cette entrée en matière faisant office de bonjour, Jean-Christophe fait ses étirements. Bandeau dans les cheveux et polo V Fila, raquette graphite Lacoste (« avec cordage d’époque ») et du service volée en-veux-tu-en-voilà. Chop en revers, chop en coup droit. À l’époque, on savait varier. Dommage que Jean-Christophe, lui, ne sache pas varier du tout. 

Sa phrase : « Ce sac, c’est Ilie Nastase qui me l’a dédicacé ! »

Comment se rêve-t-il ? Seul Santoro trouve grâce à ses yeux, du moins « parmi les nouveaux joueurs ».

LE MATCH
Toutes les informations glanées jusqu’ici n’ont plus aucune valeur. On rebat les cartes aussitôt la tension montée d’un cran, quand on se retrouve seul de son côté du terrain à devoir mettre en œuvre une stratégie avec et contre l’adversaire. Les attitudes aperçues avant le match se fondent dans de nouvelles catégories multifacettes car, après tout, le tennis est un sport qui rend fou et les personnalités se dédoublent. 

Le tricheur
Le tricheur a depuis longtemps compris que la victoire comptait plus que la manière. Le tricheur ne joue pas bien, mais il compte sur la conjonction de sa mauvaise foi et de l’énervement qu’elle suscitera chez l’adversaire pour remporter le match. Sa spécialité : la double faute qui n’en est pas une. Il montrera des marques sur terre battue avant de s’éloigner vers le fond du court pour supposément ramasser des balles – et ainsi éviter d’écouter l’argumentaire de l’adversaire qui réclamait de remettre le point. En revanche, pour chacune de ses attaques litigieuses, le tricheur déploiera des trésors d’inventivité afin qu’on remette deux balles. L’adversaire, épuisé à l’idée de prendre part à une joute stérile, acceptera l’arnaque. Ça y est : il est ferré.

Sa phrase : « Bon, on n’est pas d’accord, on remet deux balles ? »

En qui peut-il se transformer ? Une fois l’adversaire pris dans la tourmente, il n’aura plus qu’à renvoyer sans technique et sans ambition en attendant les fautes (qui ne manqueront pas de pleuvoir). Oui, le tricheur est imbattable. 

À qui nous fait-il penser ? Söderling était de cette trempe. 

L’imbattable sans technique
L’ennemi de tous les ego. Dès les premiers échanges, l’imbattable ne touche pas une bille : technique moyenne, revers chopé qui part à plat, il n’a aucune intention de jeu, tient sa raquette en prise coup droit pour le service et le revers, change pour une prise marteau aussitôt qu’il fait un coup droit. Pas de flexion sur les jambes, pas d’engagement : ce type n’a rien et il n’en a aucunement honte. Tout joueur de tennis le sait et en salive d’avance : il n’en fera qu’une petite bouchée. C’est là que le bât blesse : comme son nom l’indique, l’imbattable est imbattable et votre défaite est assurée.

Car ses balles molles, mal touchées, mal centrées, propulsées par des gestes gauches, ses courses en formes de chutes et ses services tout mous ont un mérite : ils sont toujours dans le court. Et à mesure qu’en face, mieux habitué à faire face à un peu de répondant, un peu de tenue de jeu, on se dérègle et on arrose les bâches, lui n’a rien à dérégler puisqu’il n’a rien tout court. Il faudra pour chaque point trouver des angles étranges, jouer des volées faciles dont on n’a pas l’usage, renvoyer des services qui ressemblent à des amortis et faire des fautes. Des dizaines, des centaines de fautes non provoquées dont l’accumulation finira par nous rendre absolument fous (sans compter sur les stats). Alors c’est l’escalade. On balance un jeu. Puis un deuxième. Puis un troisième. L’imbattable est serein : depuis le début du match, il se savait gagnant.

Jouer contre l’imbattable qui ne touche pas une bille, c’est avant tout jouer contre soi-même. Dès lors, difficile de gagner.

Sa phrase : « Franchement, bien joué, je me voyais pas te battre au début avec toute ta technique… »

En qui peut-il se transformer ? Le match aidant et son emprise mentale devenant absolue, l’imbattable tendra à ne plus se déplacer que pour les points importants. 

À qui nous fait-il penser ? Souvenez-vous de Jiri Novak. 

Le type qui ne bouge pas d’un poil
On a résolu le mystère de l’œuf ou la poule, pas celui de l’homme statique. En Sjeng Shalken des courts annexes, il est tendu comme un arc en chêne. Statique, au milieu du court, son âge moyen et sa technique moyenne le parent d’un engagement moyen dans chaque frappe, moyen au service et moyen du fond de court, positionné généralement au milieu de ce dernier et indéboulonnable de ce point très précis. Jamais il ne courra. L’homme statique demeurera quelque part dans ce segment perdu entre carré de service et ligne de fond et il jouera, doucement, un pied après l’autre, tantôt une volée et tantôt un rebond selon son manque d’envie de se déplacer. Sa force d’adaptation n’a d’égal que son flegme. Il sert et il attend. Il retourne et il attend. Moins de reprise d’appui que de lift sur le revers de Karlovic. Mais comment se fait-il qu’on ne parvienne pas à le breaker ?

Sa phrase : « Tu veux de l’eau, t’as l’air crevé ! Moi ça va, je trouve qu’on force pas ! »

En qui peut-il se transformer ? Au fil du match, il prendra du plaisir à faire des amortis-lobs grossiers mais épuisants et s’imaginera, l’espace d’un instant, être l’artiste sans public. 

À qui nous fait-il penser ? Sjeng Shalken, surtout pour les genoux. 

L’artiste sans public
Revers à une main, fluidité. Technique parfaite et bonne balance. Tout est beau chez l’artiste sans public et, s’il n’a pas de public, c’est qu’il perd tous ses matchs. Biberonné à Sampras, admirateur public de Federer et de Gulbis en privé (sa réputation est en jeu), il range le tennis aux côtés des beaux-arts, Vermeer et Rachmaninov : pour lui la victoire compte moins que de trouver sur ce passing bout de course une trajectoire croisée-courte qui blanchirait la ligne. L’artiste sent bien la balle, raison pour laquelle le jouer est un tel plaisir : c’est juste à côté cette fois. « Dommage », sourit l’adversaire. « Dommage encore ! » : à nouveau juste à côté. Tout est juste à côté. Les jeux défilent. Car sa propension à vouloir trouver le beau coup l’amène à remettre l’adversaire en jeu quand il pourrait tuer le point. C’est que, s’il maîtrise parfaitement la demi-volée amortie, le banana shot et les chops assassins, l’artiste sans public ne sait pas profiter d’une balle courte pour faire un point gagnant. Ce n’est pas très pratique. 

Sa phrase : « Tu te souviens quand j’ai fait la demi-volée amortie au quatrième jeu ? Si elle passait, celle-là, t’étais mort mon gars. »

En qui peut-il se transformer ? Las ! Toute cette technique pour rien ! Les fautes s’accumulant, il y a fort à parier que l’artiste sans public commencera à s’en vouloir et à s’invectiver de ne pas être à la hauteur de ses propres exigences, se changeant dès lors en schizophrène intermittent. 

À qui nous fait-il penser ? Grigor Dimitrov. 

Le schizophrène intermittent
Qui est donc ce « Thierry » que le schizophrène intermittent insulte une faute directe sur deux ? Probablement lui-même. Le monologue intérieur se transforme en dialogue ouvert dès le deuxième point du match. « Allez Thierry. » « Putain Thierry ! » « Bordel Thierry, c’est pas compliqué, joue ! Dans le court, merde, c’est pas compliqué joue simple bordel Thierry ! » L’adversaire, lui, n’existe plus. À présent que le schizophrène est entré dans sa phase d’affrontement intérieur, il revient à celui qui se trouve de l’autre côté du court de finir le match seul. Servir, relancer, attendre la faute et l’invective. Patience infinie, pas besoin de forcer : quel que soit le niveau d’engagement qu’on pourra insuffler au match, le schizophrène intermittent ne reconnaîtra jamais la qualité de l’adversaire. S’il perd, ce n’est que de sa faute.

Sa phrase : « BON THIERRY C’EST PAS COMPLIQUÉ T’ES EN TRAIN DE LE PERDRE TOUT SEUL TON MATCH LÀ MEEEEERDE ! »

En qui peut-il se transformer ? Pour peu que son jeu se règle, le schizophrène retrouvera temporairement son mental avant de retomber dans ses travers. Un éternel recommencement qui rappelle l’homme sans mental. 

À qui nous fait-il penser ? Une pensée pour Benoît Paire.

L’homme sans mental
Bon et beau joueur, l’homme sans mental. Sympas les balles. Agréable l’échange ; une honnête deuxième série admirée de tous à l’entraînement. Mais l’adage est connu : sans mental, pas de victoire. L’homme sans mental se réveille quand le match est perdu. Mené 6/0 4/0, le voilà qui entame une remontée fantastique jusqu’à faire douter l’adversaire. Et comme dans un bon thriller, une fois le match en main (5/3) dans un troisième set survolé (dixit Jean-Paul Loth himself), aussitôt la victoire aperçue et tandis que l’adversaire se mue peu à peu en schizophrène occasionnel, la perspective des réjouissances certaines enraye la machine. Mains moites : la raquette glisse. Double faute, gouttes de sueur. On ne trouve plus les lignes et on nettoie les bâches. Voilà l’homme sans mental qui offre le match à un adversaire tout heureux de voir ses deux personnalités intérieures se réconcilier tout à trac. L’homme sans mental, lui, partira content d’avoir, cette fois, « presque battu ses démons intérieurs ». Jusqu’à la prochaine nuit d’insomnie qui précédera le prochain match dont on connaît l’issue.

Sa phrase : « J’arrête le tennis. »

En qui peut-il se transformer ? C’est en revenant aux bases qu’il réussit son quasi-comeback. Les bases ? Renvoyer, toujours renvoyer et ne plus faire de fautes. Vous avez dit crocodile ?

À qui nous fait-il penser ? Pauline Parmentier. 

On l’appelait « le crocodile »
Désormais, on dit « le limeur », mais le titre sonne trop série estampillée M6 à son goût. Lui continue de dire crocodile, comme on disait de Vilas à l’époque. Ne comptez pas le déborder. Quel que soit son âge et sa condition physique apparente, le crocodile remettra tout. Doué d’une technique acceptable – il sait faire un coup droit et renvoie en revers – le croco (son petit nom) se tient à six mètres de sa ligne et distribue gentiment coup droit, revers, revers, coup droit, défense en cloche, chop infernal. Toute la panoplie de la pénibilité acquise sans même débourser un centime. Car le crocodile a trouvé un sponsor, allez savoir comment. 

Sa phrase : « Ah bah ça fait du bien de se dépenser un peu ! »

En qui peut-il se transformer ? Son jeu ne l’épuise pas. Marathonien, le crocodile restera crocodile jusqu’à ses 110 ans, moment où il deviendra malgré lui un « type qui ne bouge pas ». 

À qui nous fait-il penser ? David Ferrer sans le moindre doute. 

L’APRÈS-MATCH
Le match est fini et la vie normale est appelée à reprendre son cours. Il n’est plus question, désormais, d’affronter ou d’impressionner l’autre. La quille. Quand l’esprit de compet’ devrait laisser place à une saine convivialité autour d’un verre de Pago à la buvette trop chère, on est parfois surpris de comprendre que l’homme de l’autre côté est pire dans la vraie vie qu’il ne l’est sur le court. 

Philippe La Gagne
Quand vient le dernier point du match, la plupart des amateurs se contentent de se rapprocher du filet pour dire un mot sympa à l’adversaire. Philippe La Gagne n’est pas de cette école. Il hurle un Vamoooooos si tonitruant qu’il en fait tomber la balle coincée dans le toit depuis douze ans. Il est comme ça, Philippe. Ne lui reste plus guère qu’à trottiner, léger, à la rencontre du malheureux adversaire, non sans faire un discret signe de croix en direction d’un clan imaginaire. Philippe La Gagne tape dans le dos du battu, feint d’être ennuyé que, au tennis, l’un des joueurs doit perdre. Par contre, on ne boira pas de verre : Philippe a rendez-vous à la Défense dans 20 minutes et il est déjà en costume et enfourche tel Don Diego sa trottinette électrique.

Sa phrase : « Je dirais bien “bien joué”, mais plutôt “mal joué” en l’occurrence, non ? »

Celui qui refait le match
Ah ça, ça s’est joué à rien. À rien. Un cheveu. Une faute par-ci. Une faute par-là. La faute à pas de chance, aussi. Deux, trois points importants. C’est rien, le score, ça reflète rien. Ce coup-ci, c’est tombé de son côté, mais ça aurait pu basculer de l’autre. À quoi ça tient, la vie ? Après tout, 6/2 6/3, la marge était minime. Mais d’ailleurs, l’homme qui refait le match a des conseils à prodiguer. Car depuis l’autre côté du court, il a pu observer, décortiquer, décrypter, avec son âme de coach. Et ce qui t’a manqué à toi, son adversaire, c’est un peu de lucidité dans les moments importants. Il est prêt à te l’expliquer en long, en large et en travers au cours des 60 prochaines heures si tu n’as rien de mieux à faire. 

Sa phrase : « À 5/2, 0/15, tu te souviens ? Tu fais un chop. Pourquoi tu joues pas plutôt long de ligne en force et ensuite tu pivotes sur le revers ? »

Charles Bovary
Le poids du monde sur ses épaules ? « La faute de la fatalité. » Le voilà avec sa jambe trop courte, son jeu pas très en place, son regard Caliméro et les six heures de RER qui lui seront nécessaires pour rentrer chez lui où, soit dit en passant, il y a eu un incendie la semaine dernière. Mais très classe, Charles, très élégant, très fair-play : « Bien joué, tu le mérites, vraiment. » Charles n’aurait-il jamais de mérite ? Comme il l’avoue dans un sanglot, il n’a jamais gagné un match. D’ailleurs, à te repencher sur ce match dont tu ne te souviens déjà plus, tu as oublié l’adversaire, ses forces, ses faiblesses, tout disparaît, tout s’évanouit, plus de prénom, un lieu confus, tu te demandes si c’est un rêve ; à te repencher sur ce match, pointe ce sentiment étrange, regrettable, d’être presque triste d’avoir gagné, de ne pas avoir réussi à offrir à cet homme portant le monde sur ses épaules les deux minutes de bonne humeur auxquelles tout être humain a droit. Une chanson de Reggiani surgit du fond de ta mémoire.
M’enfin, t’es quand même content d’avoir gagné, pas vrai ? 

Sa phrase : « Merci d’avoir accepté de jouer avec moi. C’est pas tous les jours. »

Si Saint-Pete Sampras existe, nous serons tous jugés à l’issue de notre dernier match. 

Tie break tens

Dix points, ce n’est pas grand-chose,

encore faut-il les gagner !

Par Thomas Gayet

© Desert Champions

2016, au tournoi de Vienne. Goran Ivanisevic s’apprête à jouer Dominic Thiem et les travées sont pleines. Nous ne sommes ni dans un tournoi exhibition où les joueurs multiplient les facéties micro-cravate agrafé au polo, ni dans une dimension parallèle où Goran Ivanisevic aurait décidé de reprendre le chemin des terrains dix ans après sa retraite. Il s’agit bien d’un match de compétition – simplement, cette compétition est nouvelle en son genre et c’est un Tie Break Tens.

Le principe est on ne peut plus simple : huit joueurs (six lors des deux premières éditions) s’affrontent lors d’un mini-tournoi où chaque match est condensé en un tie-break de 10 points. Le premier à atteindre dix points avec deux points d’écart a gagné ; l’adversaire, lui, a perdu, mais vous l’aviez deviné sans doute. 

Rien de nouveau sous le soleil ? Pas tout à fait. L’initiative Tie Break Tens a de quoi séduire. Le tennis moderne est traversé par deux débats incontournables et souvent confluents, façon querelle des anciens et des modernes : le premier oppose les tenants d’une ligne conservatrice (pourquoi changer ce qui a toujours existé) aux défenseurs d’un sport mouvant à même de s’adapter à une société en évolution, super tie break et no ad ; le second met aux prises des adeptes du tour classique, tournois agréés ATP, ITF ou WTA se battant pour présenter à leur public des joueurs attractifs, à l’avènement d’une scène exhibition où les joueurs font le show et l’argent le reste. 

Tie Break Tens a le mérite de proposer une voie alternative. Depuis le début de l’aventure, initiée en 2015 à Londres peu après le Masters, son promoteur Gary Millner n’a eu de cesse de chercher à s’associer à des tournois homologués pour ne pas apparaître en concurrence avec le circuit traditionnel. Des tournois qui étaient par ailleurs demandeurs de nouveaux formats en marge de leur compétition principale pour attirer un public plus jeune, moins connaisseur et disposé à voir évoluer huit joueurs de premier plan au cours d’une même journée. Vienne en 2016, Madrid en 2017, Melbourne 2018, Indian Wells en 2019… En proposant une compétition complémentaire à l’endroit même où le circuit est réuni, en faisant preuve d’inventivité et d’adaptabilité, TB10 réussit à attirer les meilleurs joueurs (Nadal, Djokovic, Raonic, Dimitrov, Edmund, Murray pour ne citer qu’eux) et à offrir un vrai spectacle.

© Desert Champions

Car c’est bien aux joueurs que l’on doit le succès de TB10. Comment convaincre des Top 10 de participer à une compétition non officielle ? En proposant des dotations importantes, évidemment, mais pas que et pas comme on l’entend. Si les tournois exhibition sont connus pour leurs largesses façon cachet pour le showman, TB10 se présente comme une véritable compétition dont seul le gagnant remporte le gros lot : 250 000 dollars tout de même. Kyle Edmund, vainqueur en 2015 du tournoi aux dépens d’Andy Murray, doit à sa victoire au TB10 la moitié de ses gains sportifs de l’année. Pas anecdotique donc, mais l’essentiel n’est pas là. En insistant sur le format compétitif de l’événement, ses organisateurs offrent aussi aux joueurs un espace d’entraînement d’un genre nouveau et proche des conditions des matches officiels. 

Cet aspect de TB10 est sans doute le plus intéressant pour le public : on lui offre la possibilité de voir jusqu’à huit champions dans une même journée, huit champions qui jouent pour de vrai loin de la logique d’économie physique qui prévaut lors des exhibitions. Plus passionnant encore, il permet, par son format resserré, de mettre aux prises des tennismen en activité et d’autres qui ont pris leur retraite. 

On imagine mal Hewitt tenir trois sets contre Djokovic,  mais n’aurait-il pas ses chances sur dix points, au cours d’une partie dont la durée n’excéderait pas une quinzaine de minutes ? Cette question insoluble du fan de tennis (« qui gagnerait au meilleur de sa forme ? Borg ou Federer ? », sorte de dérivé aussi absurde du débat hippopotame contre éléphant qui essaime la Cité de la peur) trouve ici sa réponse : sur dix points, Hewitt peut battre Djoko, et d’ailleurs il l’a fait. On sait l’amour du public pour les Trophées des Légendes : désormais, légendes d’hier et d’aujourd’hui peuvent se rencontrer dans un cadre réellement compétitif. On l’évoquait : Ivanisevic a perdu, mais il n’était pas loin.

Ce format de dix points est au tennis traditionnel ce que le sprint est au marathon. On ne gagne pas un cent mètres en s’économisant. Prime à l’attaque, à la prise de risque, à l’ambition, au tennis champagne. C’est là aussi la force d’un concept qui oblige les joueurs à briller pour gagner, loin de la bagarre tactique auquel nous sommes habitués le reste de l’année. Le tennis offensif incarné par Edberg, Sampras ou Rafter pourrait y trouver une nouvelle jeunesse, d’autant que les duels inédits permis par ce format appellent à la confrontation d’approches générationnelles différentes du jeu. Résultat : ce n’est pas toujours le mieux classé qui gagne et les surprises sont plus nombreuses qu’à l’accoutumée. 

Le temps court, c’est aussi la possibilité d’expérimenter. Vieux contre jeunes, donc, mais pourquoi ne pas aller plus loin ? Un TB10 féminin a été organisé à New York en 2018, remporté par Elina Svitolina ; aurait-elle ses chances au meilleur des dix points contre les joueurs du circuit masculin ? Depuis le temps que ce débat agite le petit monde du tennis, il serait temps d’y apporter des réponses. Si Serena et Roger s’affrontent un jour, il y aura bel et bien un gagnant : le public.  

Podcasting gagnant

Un peu à contre-courant de l’info fast food dont nous abreuvent en continu les canaux traditionnels de l’univers numérique, le podcasting et ses formats tour à tour langoureux, décontractés ou dynamiques est en train de séduire de plus en plus de monde. Déjà très développé dans les pays anglo-saxons, il vient de faire en France une arrivée tonitruante dans le paysage tennistique.

Par Rémi Bourrières

 « Le podcast,
c’est l’effet
“coiffé-décoiffé” »
Alexandra Lawton
« Le podcast donne le temps,
et ôte le côté formel »
Antoine Benneteau

Rome, players lounge du Foro Italico, cette année. Nick Kyrgios, qui vient de battre Daniil Medvedev, est d’excellente humeur. Il a accepté l’idée d’une conversation fleuve avec Ben Rothenberg, un journaliste américain qui, entre autres activités, co-anime l’émission podcastée No Challenges Remaining, un talk qui a pour vocation d’interviewer de nombreux acteurs du tennis. Voilà un petit moment que les deux hommes se tournent autour via twitter, réseau sur lequel l’Australien a plusieurs fois « égratigné » le journaliste. Ce dernier a habilement saisi la perche pour lui proposer une explication en bonne et due forme. Et Nick a accepté.

Quand ils se rencontrent ce jour-là à Rome, la conversation s’installe facilement, naturellement. Sans filtre ni artifice. Sans crayon ni caméra. Ce n’est pas vraiment une interview. À l’écoute, c’est plutôt une conversation entre potes. Le ton est amical, voire complice. On imagine presque les deux hommes autour d’une petite bouteille de côtes de Provence. À défaut, c’est un micro qui est posé sur un coin de table. Nick finit probablement par l’oublier. Au bout d’une bonne demi-heure, « ferré » par le journaliste qui, en guise de conclusion à l’interview, sollicite son avis spontané sur plusieurs joueurs, il se lance dans une série de punchlines qui seront reprises partout, jusqu’à faire oublier tous les passionnants échanges qui ont précédé. Djokovic ? « Je ne peux pas le supporter. » Nadal ? « Mon exact opposé. » Verdasco ? « La personne la plus arrogante du monde. » Ben Rothenberg tient son buzz. 

Nous, on tient là un splendide exemple de l’art du podcasting. « Le podcasting a ce côté très intimiste, très personnel, qui vous permet d’embarquer complètement la personne avec vous », acquiesce la journaliste franco-britannique Alexandra Lawton, responsable cette année d’un podcast diffusé quotidiennement – et pour la première fois – sur l’application officielle de Roland-Garros. « C’est un média plus libre, plus naturel, qui permet d’oser des questions que l’on n’oserait peut-être pas ailleurs. Quand j’ai reçu Sascha Zverev pendant le tournoi, par exemple, je lui ai demandé s’il était célibataire. Ça l’a fait sourire. Mais attention : le podcast, c’est l’effet “coiffé-décoiffé” : à l’écoute, ça a l’air cool, décontracté. On doit presque avoir l’impression que ce n’est pas préparé. En réalité, derrière, il y a un travail énorme. »

Sur les tournois du Grand Chelem, tous les soirs, il n’est pas rare de voir des journalistes de presse anglo-saxonne prolonger leur journée de travail pour un débrief « audio » enregistré au micro et podcasté sur un média en ligne. Aux États-Unis notamment, où les premiers podcasts ont été hébergés, le format est depuis longtemps intégré au paysage audiovisuel. En France, une quinzaine d’années après les premiers lancements, il arrive enfin dans les mœurs.

Dans le milieu du tennis, il vient de faire une apparition fracassante grâce à un certain Antoine Benneteau. Le frère de Julien, qui fut lui-même un bon espoir (370e tout de même à son meilleur en 2013) avant de finalement percer dans le milieu du journalisme, a lancé au mois de mai « Échange Podcast », un espace de conversation à bâtons rompus dont les deux premiers épisodes, avec Marion Bartoli et Yannick Noah – pas les deux plus mauvais clients, il est vrai –, ont rencontré un grand succès. 

« Mon idée était de donner une plateforme aux acteurs et aux actrices du tennis pour leur permettre de s’exprimer pleinement, nous racontait Antoine à Roland-Garros. Pour avoir travaillé dans pas mal de chaînes de télé sportives, j’ai souvent été frustré par le décalage entre la réalité du tennisman de haut niveau, telle que je la connais, et le traitement qui en était fait. J’ai même trouvé ça injuste, parfois. Le podcast offre beaucoup plus de temps d’expression que la télé, et ôte le côté formel. Par rapport à la presse écrite, il contextualise le propos. Il est souvent arrivé que des joueurs se sentent trahis par des propos retranscrits dans un journal. Alors que ce sont pourtant les mêmes mots qui sont sortis de leur bouche. Mais le contexte de la phrase, et l’intonation, cela peut tout changer. En ce sens, entendre la voix est super important. »

« Mon podcast m’a coûté zéro… »
Christophe Perron

À contre-courant de l’info fast food qui inonde l’univers du tennis, gouvernée par la dictature du GIF et du tweet racoleur, Antoine est donc parti sur un format au long cours. Son échange – fascinant – avec Noah dure une heure. Dans un monde où les gens ne sont plus capables de regarder un jeu entier sans consulter leur smartphone, la tactique n’est-elle pas risquée ? « Au contraire, objecte le Bressan. C’est justement parce que les gens font mille choses en même temps que le podcast connaît un grand succès. Parce qu’il peut être écouté partout, tout le temps, en plusieurs fois s’il le faut, tout en faisant autre chose, son footing ou la vaisselle. » Dans son concept, de toute façon, Antoine ne peut pas faire court. Ce qui l’intéresse, c’est l’histoire, l’humain. « Je suis fasciné par la psychologie des champions. Je veux réussir à comprendre, et peut-être à faire comprendre, comment ils fonctionnent. Comment ils ont réussi à faire ce que moi, je n’ai pas réussi, au fond… »

Après, il n’y a aucune règle. Dans le style comme dans la durée, le podcast offre une liberté totale, « liberté » étant d’ailleurs le mot qui le caractérise le mieux. Christophe Perron, journaliste spécialisé tennis, a par exemple opté pour un concept totalement différent avec son podcast « Raquette », destiné aux joueurs de tennis amateurs. Son premier épisode, consacré aux « crocodiles », dure moins de 7 minutes. Entrecoupé de jingles et d’interviews diverses, il se rapproche davantage d’un format radio. Et s’adresse à une cible très précise. « Au-delà de son côté très intimiste qui permet de stimuler l’imagination, c’est ce qui me séduit dans le podcast, souligne Christophe. Le but n’est pas forcément de toucher des millions de personnes, mais de s’adresser à une communauté de passionnés, à travers des thèmes bien définis.

À côté de ça, celui qui commente par ailleurs des matches pour Canal Plus Afrique ne s’en cache pas : l’autre argument massue de séduction du podcast, c’est son caractère extrêmement peu onéreux. « Pour ma part, c’est bien simple : hormis un enregistreur, mon podcast m’a coûté “zéro”. J’ai tout fait moi-même, y compris les effets sonores et la musique. Ça a un côté “homemade” que je trouve marrant. Tout le monde peut s’y mettre. »

En gros, le podcast, c’est un peu l’Amérique de l’univers numérique. Tout reste encore à faire, à déchiffrer, à inventer. Y compris – nous y voilà – le modèle économique. « Comme c’est nouveau, il n’y a encore aucun modèle établi. Je sais qu’il y a des annonceurs prêts à sponsoriser, ou des plateformes prêtes à accueillir le contenu, mais pour l’instant, c’est encore flou », reconnaît Antoine Benneteau, qui investit pour sa part de l’argent en enregistrant ses émissions dans un studio professionnel, à Paris. 

En attendant la juste récompense de leurs efforts, tous ces pionniers du podcast tennistique hexagonal restent guidés par la passion, non seulement pour leur sport mais aussi pour leur média. « J’aime raconter des histoires, et j’aime le fait de constater que les gens ont encore envie d’écouter de belles histoire », conclut joliment celui qui a par ailleurs été l’entraîneur de son frangin, sur la fin de sa carrière. « Le podcast a du succès car il répond parfaitement aux exigences du nouveau mode de consommation médiatique, lui répond en écho Christophe Perron. À mon avis, c’est un format qui a de l’avenir. »

Ces lignes auront peut-être achevé de vous en convaincre. Sans pour autant, espérons-le, vous avoir donné l’envie de vous détourner de la presse écrite ! 

En fait, c’est quoi le podcast ?

Né de la contraction du mot « iPod », le célèbre baladeur de la firme à la pomme, et du verbe anglais « to broadcast » (diffuser), le podcast est une production audio téléchargeable sur un hébergeur, et consommable ainsi à la demande. C’est ce qui le différencie de la radio. 

Au début du XXIe siècle, les grandes radios  ont logiquement été les premières, en France, à exploiter la niche. Aujourd’hui, quasiment toutes permettent de réécouter leurs émissions en podcast. 

Plus récemment, dans la mouvance des blogs, sont arrivés les podcasts dits « natifs ». Ce sont ceux qui ne sont pas diffusés sur une antenne mais qui sont téléchargeables sur des hébergeurs dédiés, comme SoundCloud, l’un des plus connus. 

La science au service du tennis

La science et la technologie sont omniprésentes dans l’environnement du joueur de tennis et de son entourage. Prenons le temps d’examiner le tennis d’aujourd’hui et observons à quel point la science est incontournable : données Hawk Eye, courts technologiques avec vidéo intégrée, raquettes connectées, programmation de l’entraînement, protocoles de récupération, etc. Les apports scientifiques dans l’optimisation de la performance du joueur de tennis sont multiples. Pourtant, cette relation sport-science est parfois compliquée et pourrait encore s’améliorer pour relever les défis sportifs de demain.

Par Caroline Martin 

Les relations complexes entre science et entraînement 

Les entraîneurs sont avides de connaissances scientifiques dans les domaines suivants : préparation mentale, amélioration de l’efficacité technique, planification de l’entraînement, réduction des blessures des sportifs, préparation physique, méthodes de récupération, techniques de réhabilitation après blessures, aspects nutritionnels. Si les entraîneurs attendent beaucoup des progrès scientifiques, ils sont parfois amenés à émettre des réserves quant à l’utilité et à l’exploitation des recherches menées : les situations expérimentales paraissent trop éloignées du « terrain », les athlètes semblent servir de cobayes, et les résultats se révèlent peu exploitables. « Le caractère opérationnel des savoirs scientifiques ne va en effet pas de soi, et les entraîneurs manifestent souvent une attitude critique à l’égard de la science1.»

Les relations entre le monde de l’entraînement sportif et de la recherche scientifique peuvent s’avérer problématiques car si ces deux univers possèdent un objectif similaire qui se traduit par la quête du progrès, les contraintes qui pèsent sur eux divergent, les amenant à opter pour des démarches différentes. La science cherche en effet à définir des théories et des principes généraux fondés sur des mesures statistiques issues de données prélevées sur une population donnée. Or, l’objectif de l’entraîneur est d’individualiser au maximum l’encadrement des joueurs en « faisant du cousu-main, du sur-mesure 2 » pour tenir compte de la singularité de chacun, tout en s’adaptant à un calendrier de compétitions toujours changeant, et ce d’autant plus que les joueurs en question évoluent à un haut niveau. 

Par ailleurs, les préoccupations de l’entraîneur sont multiples et portent souvent sur plusieurs aspects combinés de la performance, tandis que le scientifique a davantage tendance à morceler la performance pour en isoler les déterminants. Pour Sam Sumyk, coach de Garbiñe Muguruza, « le coach doit rendre meilleur sa joueuse, ce qui implique des dizaines de paramètres à harmoniser : techniques, physiques, psychologiques, tactiques…3». En effet, pour l’entraîneur, le staff médical, le préparateur physique ou mental, la difficulté réside dans la confrontation quotidienne à de nombreuses questions et problèmes pratiques « de terrain » auxquels les sciences fondamentales peuvent avoir du mal à répondre. La coopération délicate entre scientifiques et entraîneurs peut aussi être mise sur le compte du langage. « Certains concepts utilisés dans l’ingénierie de l’entraînement semblent ainsi difficilement transposables dans un langage scientifique, et certains termes utilisés à la fois par les entraîneurs et par les chercheurs (la force, par exemple) peuvent ne pas avoir la même signification 4. »

Les entraîneurs et les chercheurs s’accordent pourtant sur le fait que les résultats et les découvertes scientifiques doivent être exprimées dans un langage commun et facilement accessible à tous. Par conséquent, depuis une vingtaine d’années, des efforts importants ont été faits pour rapprocher le laboratoire du terrain sportif. Dans cette perspective, les innovations technologiques (miniaturisation des instruments de mesure, dispositifs légers et sans fils) permettent de plus en plus d’appréhender la performance du sportif dans un contexte réel, c’est-à-dire celui de l’entraînement ou de la compétition. De plus, les nouveaux laboratoires en sciences du sport sont aménagés comme des lieux d’entraînement pour mesurer et analyser le comportement du joueur de tennis en situation réelle. Des progrès apparaissent aussi pour former des cadres de haut niveau ayant une double compétence : celle de scientifique et d’entraîneur. Posséder cette double casquette peut aider le scientifique à formuler puis à tenter de répondre aux besoins des joueurs et des entraîneurs quant à l’évaluation de la performance, la prévention des risques de blessures, la structuration de leur saison ou encore le choix du matériel. 

Une arme de persuasion

« Si l’on qualifie souvent l’acte d’entraîner comme un art, il n’empêche que l’entraîneur ne peut se permettre d’avoir une approche exclusivement créative. Il se doit aussi et bien évidemment de proposer des contenus d’enseignement basés sur les connaissances dans les différents domaines liés à la performance et au sportif (…). Le feeling du coach n’est pertinent que s’il s’appuie sur des données fondamentales et objectives. » (Stéphane Charret, ex coach de Mathilde Johansson 5.) À ce titre, l’œil de l’entraîneur est indispensable pour évaluer la qualité des frappes et des déplacements du joueur. Toutefois, cette compétence de l’entraîneur peut s’avérer insuffisante et nécessite d’être complétée par l’utilisation de nouvelles technologies (capture de mouvement, vidéo haute fréquence, logiciel dédié à l’analyse du mouvement, système électromyographique sans fil, plateforme de force) qui permettent d’aller plus loin en fournissant des données objectives et précises sur les points clefs de la performance.

La nature explosive des frappes au tennis peut nécessiter des analyses biomécaniques en 3D menées en laboratoire permettant la décomposition du mouvement. Au laboratoire M2S de l’université de Rennes 2, une équipe de chercheurs s’est spécialisée dans ce type d’analyses au cours desquelles le joueur de tennis et sa raquette sont équipés de marqueurs qui permettent d’enregistrer le mouvement des frappes de balle à une fréquence de 300 images par seconde. Afin d’obtenir un diagnostic le plus complet possible, des électrodes électromyographiques sans fil sont positionnées sur les muscles du joueur afin de mesurer la durée et l’intensité des contractions musculaires au cours de la frappe. Sous les pieds du joueur, une plateforme de force peut être placée dans le but d’apprécier les forces de réaction quand le joueur pousse contre le sol pour initier sa frappe. Sont mesurés des paramètres tels que la qualité de la poussée des jambes, la vitesse de la tête de la raquette, la position de l’impact balle-raquette, l’angle de flexion des jambes, les vitesses de rotation du tronc, de l’épaule, du coude et du poignet, ou encore le timing des actions segmentaires.

Obtenir ces données scientifiques est utile à l’entraîneur pour dresser un état des lieux de la performance et de l’état de forme du joueur (points forts, points faibles), déterminer des axes de travail et surtout faire adhérer le joueur à la nécessité de permettre à son jeu d’évoluer. Au service, à l’aide d’une plateforme de force, il est tout à fait possible d’identifier une faible hauteur d’impact causée par un déficit de poussée au niveau de l’une des jambes du joueur. Une fois le déficit identifié, un travail de renforcement musculaire spécifique et localisé peut être mis en place pour combler le déséquilibre de poussée observé et améliorer ainsi la performance du joueur : en améliorant son explosivité musculaire, le joueur pourra pousser plus fort contre le sol, il frappera la balle à une hauteur plus élevée, gagnera en marge de sécurité par rapport au filet, s’ouvrira les angles, atteindra des zones plus courtes et augmentera son pourcentage de premières balles.

Pour Emmanuel Planque, ex-coach de Lucas Pouille et coach actuel de Corentin Moutet, « il faut partir d’une évaluation la plus précise et objective possible pour donner des arguments, des preuves irréfutables de la nécessité d’entamer un travail, de modifier des choses. Cela ne peut pas se faire au feeling. Ça doit être étayé par des vidéos, des stats, la sensation du joueur 6 ». De nombreux entraîneurs sont férus de statistiques, comme par exemple Patrick Mouratoglou qui leur accorde une grande importance pour analyser la performance de Serena Williams au cours d’un match ou encore pour disséquer le jeu de ses adversaires. « En tant que coach, on a notre vision de la réalité. Il y a beaucoup d’émotion, surtout quand on est partie prenante. Donc j’ai besoin de voir si c’est la réalité, pas ma réalité. Les statistiques, c’est froid ! 7» Pour venir en aide aux entraîneurs et leur permettre de garder la tête froide en toutes circonstances, de nouveaux outils technologiques proposés avec les courts connectés (Mojjo, PlaySight) sont actuellement en plein essor et fournissent leur lot de statistiques. À partir de celles-ci, certains scientifiques vont encore plus loin : c’est le cas à la Queensland University Technology en Australie, où a été créé un algorithme capable de prédire le coup à venir des membres du « Big Four » que sont Nadal, Federer, Murray et Djokovic 8.

 

Optimiser la performance et prévenir les blessures 

Tout projet de développement du joueur à long terme implique une évaluation régulière de son niveau de condition physique. Si programmer un entraînement demeure un des plus grands challenges à relever par les entraîneurs de tennis, il s’agit avant tout de réussir à adapter les charges d’entraînement de manière individuelle, pour permettre au joueur d’atteindre son plus haut niveau de performance tout en limitant l’apparition des blessures. Afin de réduire la complexité de cette tâche, une approche largement répandue consiste à organiser de manière la plus rationnelle possible le processus d’entraînement, en s’appuyant sur des principes scientifiques fondamentaux. Par ailleurs, si les stratégies de récupération et les qualités physiques des joueurs ont autant évolué ces vingt dernières années, c’est en grande partie grâce à l’évolution des connaissances scientifiques et à l’essor de nouvelles technologies qui ont pénétré les lieux d’entraînement. 

C’est ainsi que la technique d’immersion en eau froide est devenue un procédé très utilisé dans le milieu sportif car elle a un effet déterminant sur la qualité de la récupération. Les images de joueurs de tennis plongeant dans un bain rempli de glaçons après un match sont de plus en plus fréquentes. Si cette technique d’immersion en ambiance froide (bain ou cryothérapie) est autant utilisée à haut niveau, c’est parce qu’elle possède de multiples avantages qui ont été démontrés scientifiquement et que les joueurs se sont empressés d’adopter sous l’influence de leur staff.

Éviter la blessure sportive de son joueur est un souci permanent et quotidien partagé par les membres de l’encadrement du sportif (entraîneur, préparateur physique, kinésithérapeute, médecin, etc.). Cet objectif de prévention des blessures suppose au préalable la connaissance et la maîtrise des différents facteurs de risque auxquels le joueur est exposé. Pour cela, différentes approches méthodologiques sont couramment utilisées au niveau scientifique pour apporter des connaissances quant aux mécanismes à l’origine des blessures lors de la pratique sportive : interview d’athlètes, études cliniques, modélisations informatiques, analyses vidéos, expérimentations biomécaniques… En identifiant les facteurs responsables des blessures lors de la pratique du tennis, les connaissances scientifiques permettent d’améliorer le développement des stratégies de prévention qui constituent actuellement un champ d’étude en pleine expansion pour assurer l’intégrité physique des pratiquants, quel que soit leur niveau. 

 

Au service de l’amélioration du matériel 

À la création du sport moderne à la fin du XIXe siècle, les champions bénéficiaient principalement des atouts du bois et du fer pour réaliser leurs performances. Ces matériaux fournissaient des instruments solides, rigides et durables que l’on retrouve dans de nombreux sports tels que l’aviron, le saut à la perche, la gymnastique ou encore le tennis. Au gré des évolutions scientifiques et technologiques du XXe siècle, s’y substitueront l’aluminium et l’acier, puis les matériaux composites et les fibres synthétiques de nos jours. Ce matériel de plus en performant, maniable, léger mais aussi de moins en moins traumatisant, a profondément influencé les aspects techniques, tactiques et physiques du jeu. Ainsi, des chercheurs britanniques ont quantifié l’influence de l’apport technologique dans l’ergonomie des raquettes sur l’évolution des performances au service entre 1870 et 2007 9. L’évolution des caractéristiques des matériaux composant la raquette (passage du bois à l’aluminium et à l’acier puis à la fibre de verre et enfin au carbone) représente un gain de 35 km/h, soit 18 % dans l’amélioration des performances depuis la fin du XIXe siècle. 

Actuellement, les recherches en lien avec l’ergonomie poursuivent un double objectif : déterminer l’influence du matériel (cordage, caractéristiques des chaussures et des raquettes) sur l’amélioration de la performance des joueurs, mais aussi sur les risques éventuels de blessures. En effet, le matériel utilisé par les joueurs peut jouer un rôle important dans les contraintes subies par leurs articulations et l’apparition de la fatigue musculaire. Les progrès en fibretronique (implantation de technologie dans les textiles) ouvrent des perspectives considérables quant à l’apport de la science dans l’évolution du jeu. En 2014, la marque Ralph Lauren a lancé son premier polo connecté, appelé PolotechTM Shirt, lors de l’US Open, permettant de mesurer les fréquences cardiaque et respiratoire, la dépense énergétique du sportif et son niveau d’activité physique. 

Si l’on se projette un petit peu, il est assez aisé d’imaginer que le joueur de tennis de demain sera équipé d’une raquette conçue et élaborée sur mesure grâce à une imprimante 3D à partir de ses données anatomiques et musculaires. Il s’entraînera sur des courts technologiques où son coach aura instantanément accès à ses données de performance. Le port de vêtements intelligents truffés de capteurs lui permettra de corriger sa technique en temps réel et de connaître son état de fatigue. Mais l’essence du jeu restera la même : réussir à renvoyer ce fantastique projectile au-dessus du filet : une balle… connectée, évidemment ! 

1 Delalandre, Collinet et Terral, « Les contraintes de coordination entre scientifiques et entraîneurs dans les structures de transfert de technologies du monde sportif », Varia n° 7, 2012

2 Yann LeMeur, « La physiologie », Présentation auprès des entraîneurs nationaux de la Fédération française de tennis, Centre national d’entraînement, Paris, 2015

3 Sam Sumyk, « Qu’est ce qu’un bon coach ? », GrandChelem n° 38, février – mars 2014

4 Delalandre, Collinet et Terral, « Les contraintes de coordination entre scientifiques et entraîneurs dans les structures de transfert de technologies du monde sportif », Varia n° 7, 2012

5 Stéphane Charret, « Témoignage », caromartin-tennis.com

6 L’Équipe, 2015

7 Patrick Mouratoglou, « Précurseur en statistiques », Votrecoach.fr 

8 Vincent Lucchese, « Un algorithme sait à l’avance quel coup vont jouer les joueurs de tennis », Usbek & Rica, 23/01/2019

9 Haake, Choppin, Allen et Goodwill, « The evolution of the tennis racket and its effect on serve speed », Tennis science and technology 3, International Tennis Federation, 257-271, 2007

Chasseur de lumière

Par Mathieu Canac

© Antoine Couvercelle

En ce bas monde, les êtres sont tous si différents qu’il est chaque jour possible de s’étonner « d’extravagances » dépassant notre entendement. Selon les limites, l’ouverture d’esprit de chacun, l’autre, par ses particularités perçues comme farfelues, peut passer pour un hurluberlu. En 2007, une Américaine s’est « mariée » avec la tour Eiffel. Si la cérémonie n’a aucune valeur officielle, Erika LaBrie a été jusqu’à changer de nom pour devenir « Erika Eiffel ». Pouvant se targuer d’avoir une page Wikipedia à son nom, elle est aussi fondatrice et porte-parole d’OS internationale, une communauté de personnes amoureuses d’objets inanimés. Sans tomber dans ce cas un tantinet extrême, beaucoup, de manière plus classique, s’éprennent de choses sans enveloppe corporelle. De passion pour un sport, un art ou encore un métier. Antoine Couvercelle est de ceux-là. C’est un passionné, un polyamoureux au cœur partagé entre tennis et photographie.

 

Un cœur mi-balle, mi-photo

Deuxième enfant d’une fratrie de quatre – deux filles, deux garçons –, fils de Jean Couvercelle, l’homme qui a créé Tennis Magazine en 1976, Antoine, né deux ans plus tard, vit au rythme du son des balles depuis ses premiers cris. « J’ai toujours baigné là-dedans, raconte-t-il.  J’ai commencé à jouer très jeune, j’ai même fait partie de la Ligue de Paris. J’aimais vraiment ça en tant que joueur. Tout petit, déjà, je regardais tous les tournois où mon père se déplaçait. Je suis un vrai, vrai, vrai passionné de tennis. Après 19 ans (bientôt 20) de carrière, j’aime toujours autant ça. C’est un vrai moteur. C’est une part essentielle, aussi, du travail. Si tu n’aimes pas ce que tu fais, tu ne le feras pas bien. Être passionné par le sport que tu photographies, c’est primordial pour faire du bon boulot. » Un temps, comme tous les gamins de son âge, il caresse le rêve d’embrasser une carrière de joueur professionnel. Puis, au début de l’adolescence, l’éveil à la réalité éclipse peu à peu ce songe et un achat du paternel vient lui ouvrir de nouveaux horizons.

« Quand j’avais 13 ans environ, mon père s’est acheté un appareil photo semi-pro, se souvient le jeune quadragénaire.  Je le lui ai tout de suite pris, et j’ai immédiatement aimé le déclenchement. S’il n’avait pas acheté cet appareil, je ne sais pas si j’en serais là aujourd’hui. » Très vite, l’objet devient sien. « Je ne l’ai jamais récupéré, et je n’ai d’ailleurs pas essayé », confirme Jean en souriant. Dès cette première rencontre avec son futur compagnon de travail, Antoine a le coup de foudre. Voir, observer par le prisme de l’objectif colle à sa personnalité. « Enfant, c’était un garçon tranquille, pas très communicant, même s’il avait des copains, évidemment, et très attentif à ce qui se passait autour de lui. Attentif, non seulement au niveau du visuel, mais aussi du comportement. Très intériorisé. » Lorsqu’il met les mains sur ce nouvel instrument, l’apprenti photographe est encore loin des courts.

« Je me souviens, on était à une course de chevaux, se remémore-t-il. Mon père est aussi un passionné de ça. À l’époque, il était en plus directeur du quotidien Week End (consacré aux courses de chevaux). Pendant la journée, j’ai pris énormément de photos et l’une d’elles a été publiée dans le journal. » Régulièrement, son père l’emmène avec lui à Los Angeles pour suivre les exploits de Cardmania, leur poulain. « J’ai eu la chance d’avoir un cheval au-dessus du lot, explique-t-il. Antoine a fait beaucoup de voyages avec moi pour le suivre. Il prenait des photos pour immortaliser tout ça, et en a fait un journal pour restituer cette aventure. Déjà, on voyait ses qualités de photographe. Malgré l’implication sentimentale due au fait que le cheval était à moi, il réussissait à faire les photos sans trembler. Il ne se laissait pas embarquer par ses émotions. » Antoine ne quitte plus son appareil. Partout où il passe, il « mitraille ». S’exerce. Progresse. Tout en prenant son pied. 

« Sur chaque événement sportif, je faisais des photos, relate le principal intéressé. J’étais en 4e, mon collège (le collège Dupanloup) était, et est toujours, juste en face de Roland-Garros. Entre midi et deux et dès la fin des cours, je basculais à Roland avec mon appareil. » Sur le Central, depuis la loge familiale, il est assez proche des joueurs, ces héros qu’il admire, pour capter des instants. Avec talent. Dès sa première année dans cette situation, certains de ses clichés sont retenus pour Tennis Magazine. « C’étaient des photos anecdotiques, publiées dans la BD ou les rubriques comme “Bruits de couloir”, se rappelle-t-il. Ce n’étaient pas des pleines pages, mais j’ai tout de suite éprouvé le plaisir de faire des photos puis de les voir dans le mag. C’était gratifiant de constater que mon travail pouvait être partagé avec le public, les lecteurs.» Quelques années plus tard, il fait sa première « pige », toujours pour Tennis Magazine.

Alors qu’il est âgé de 16 ou 17 ans, son père l’envoie à Lesa, en Italie. Serge Philippot, premier photographe historique du magazine, n’étant pas disponible, il accompagne le journaliste Bruno Cuaz pour couvrir la Coupe de Galéa. À l’époque très réputée, cette compétition tenait lieu de Coupe Davis des moins de 21 ans. Aujourd’hui, elle est fusionnée à la Coupe Valério et fait office de Championnat d’Europe par équipes des 18 ans et moins. Puis, en octobre 1999, à 21 ans, Antoine est engagé par Tennis Magazine. « Être le fils du patron, c’est très compliqué, confie-t-il. Il faut que tu fasses tes preuves encore plus que n’importe qui. Les premières années, ce n’était pas évident. Puis petit à petit j’ai gagné la confiance de certains, et après ça a bien fonctionné. » Au fil du temps, il s’est « fait un prénom, comme disent les autres », ose-t-il pudiquement ajouter en baissant inconsciemment la voix.

© Antoine Couvercelle

Il a dû se faire un prénom

« Bien sûr, j’ai parfois été plus dur avec lui qu’avec les autres, ajoute son père. Mais en essayant de ne jamais le léser. Et je pense que lui-même ressentait cette nécessité. C’est quelqu’un de très respectueux des autres et de leur travail. Une chose qu’il ne supporte pas, c’est quand une personne n’est pas droite. Lui-même l’est. Il ne fera jamais un coup bas, j’en suis certain. Il en a subi, parfois. Il ne disait rien, mais il n’oubliait pas. Au début, il s’est montré discret et a trouvé sa place petit à petit. » Dès son arrivée, le fiston est envoyé en reportage sur un Challenger. À Brest. Seul. « Chose que je ne faisais jamais, en principe, poursuit Jean Couvercelle. J’envoyais généralement un rédacteur et un photographe. Mais c’était une bonne façon de former Antoine. » Anecdotique au départ, ce tournoi est aujourd’hui un marqueur historique : c’est le dernier des sept Challengers disputés par Roger Federer, l’unique où il a soulevé le trophée.

« À l’époque, évidemment, Roger était encore un joueur “lambda”, raconte celui qui est né un 19 janvier, comme Stefan Edberg. Au cours de la semaine, j’étais allé le voir, je lui montrais des photos. Donc on a eu ce petit lien, cette petite connexion. J’en ai un très bon souvenir. » C’est sans doute en partie grâce à cela que, bien des années plus tard, il dégote une interview du très prisé Bâlois. Pour un numéro particulier, celui des 40 ans de Tennis Magazine. « Lors d’une soirée Rolex, à Shanghaï, il a vu Federer », décrit Rémi Bourrières, ancien rédacteur en chef adjoint à TM. « J’imagine qu’Antoine avait deux, trois coupes de champagne dans le nez (rire). Il est allé le voir, lui a présenté l’idée et Federer a dit “O.K.” » Certes, son bagou, sa sociabilité naturelle lui permettent de contribuer éditorialement au magazine, mais Antoine Couvercelle est avant tout un photographe. 

À ses débuts au sein de la rédaction, il apprend, développe ses qualités aux côtés de Serge Philippot. « C’est un peu mon mentor, détaille-t-il. Et, historiquement, c’est peut-être le premier très grand photographe de tennis. Il a été un exemple pour beaucoup d’entre nous. Un très grand passionné de tennis. » L’un des initiateurs de la « patte » Tennis Magazine. Celle dont sont griffées les œuvres d’Antoine. « Quand je regarde une photo, je peux dire si elle est de quelqu’un qui est passé par Tennis Magazine comme Antoine, Corinne (Dubreuil), Virginie (Bouyer)  ou non », assure Rémi, collègue d’Antoine de 2007 jusqu’au départ de ce dernier en 2016, quelques mois après le rachat de l’entreprise par Benjamin Badinter. « Pendant un match, ils photographient tout. Pas seulement un joueur, mais aussi le tableau des scores, les clans respectifs, les croisements entre les deux adversaires. C’est ça, la touche Tennis Mag’. » Photographier des « situations de match », chères à Jean Couvercelle. 

Mais Antoine Couvercelle a aussi son propre style. « Quand je vois une photo, je sais tout de suite si c’est l’une des siennes sans regarder le crédit », affirme Alexis Réau, l’un de ses amis très proches, photographe pour L’Équipe. « Il aime les fonds très épurés et fait très attention aux ombres, à la lumière. La lumière, c’est vraiment son truc. Pour moi, c’est la référence dans le tennis avec Corinne Dubreuil. » Son père, lui, souligne la faculté qu’il a « de capter le moment. Sa photo, c’est comme si on faisait une capture d’écran pendant un film, au bon moment. Je pense qu’il a cette qualité en raison de sa très grande sensibilité. Il a une allure décontractée, mais en même temps, au fond, il est très sensible et il le traduit dans ses photos. » Photos de situation, d’action, de réaction, portraits, journalistiques, artistiques… Tel un Federer de l’objectif, il peut déclencher tous les coups. Même si, aux yeux de certains, il rappelle une autre figure du circuit.

« C’est le Fernando Verdasco des photographes, taquine Rémi Bourrières. Je trouve qu’il lui ressemble un peu, et il est aussi coquet que lui. Il aime mettre de la crème tous les jours pour prendre soin de sa peau (rire). » Exigeant avec son apparence – baskets toujours d’une blancheur éclatante, comme achetées le matin même – Antoine Couvercelle l’est encore bien plus avec son travail. Tous soulignent, au Stabilo Boss, ce trait de caractère. « Il est très très exigeant, insiste Alexis Réau. Il veut toujours la meilleure photo possible, se mettre dans les meilleures conditions aux meilleurs moments. Et il sait bien le faire ! » Perfectionniste, il voit, déniche, le « moindre détail qui ne va pas », confirme son paternel. « Son exigence envers lui-même est parfois excessive. Ça peut même devenir, entre guillemets, “chiant”, comme dirait sa mère. » Sur un tournoi, il n’arrête jamais. C’est un courant d’air circulant en rafale entre les portes de chaque court.

© Antoine Couvercelle

« Il est comme au poker, il a toujours un coup d’avance » 

« Pendant un tournoi du Grand Chelem le rythme est infernal, raconte Alexis. À l’US Open, avec les sessions de nuit, tu fais des journées de 14 heures, 16 heures. Et lui, c’est une machine ! Il n’est jamais fatigué. C’est vraiment très impressionnant. Il est dans l’anticipation. Comme dans la vie d’ailleurs. Quel que soit le domaine, il cherche toujours le bon plan. Pour le résumer, je dirais qu’il est comme au poker : il a toujours un coup d’avance. » Le matin, dès la lecture du programme, il prévoit. « Si je vois que Rafa, par exemple, est sur le Central à 17 heures, je sais déjà qu’il faudra être à tel endroit pour bien choper “la lumière magique”. C’est une lumière exceptionnelle entre 18 h 30 et 20 h 30, qui introduit un jeu d’ombre. Les rayons du soleil ne vont passer qu’à certains endroits d’un court et habiller complètement la photo. Si le joueur se trouve dans cette lumière alors qu’autour tout est dans l’ombre, la photo va être incroyable ! » 

« Il connaît vraiment tout : les lumières selon les heures, les joueurs, leurs réactions, les bons “spots” », confirme Rémi Bourrières. Parfois, malgré toutes ces années, chercheur d’or en quête constante de pépite, il en découvre de nouveaux. Comme à Wimbledon en 2013. Avant la finale, il prend le risque de se placer à un endroit repéré plus tôt pendant la quinzaine. À l’écart, pour observer Andy et Novak à travers les fenêtres, dans le couloir menant au Centre Court. Il est seul. Tous sont dans le stade, pour appuyer sur le bouton au moment de l’entrée des joueurs. « C’était un risque, j’étais un peu tendu, se souvient-il. Quand ils (Murray et Djokovic) arrivent, je prends une rafale pour être sûr d’avoir la bonne photo. J’en ai une où ils sont séparés par le montant d’une fenêtre. Djokovic a la tête baissée, alors que Murray paraît serein. Ce cliché est symbolique, parce qu’il reflète le résultat final. » 

Coup de maître. La photo paraît en double page dans le magazine L’Équipe, qui ne publie que très rarement les clichés de photographes extérieurs. « Depuis, chaque année, je ne suis plus tout seul à ce fameux endroit », sourit l’auteur. Pour ses bâches vierges de pub qui permettent d’avoir des photos avec « des fonds propres, une ambiance particulière », Wimbledon est son tournoi favori. C’est aussi là qu’il vit le moment de pression le plus intense de sa carrière. En 2006, lors du sacre d’Amélie Mauresmo. « C’était la première fois que j’étais seul pour la finale d’une Française, explique-t-il avec passion. Quand Mary Pierce a gagné Roland (en 2000), on était trois. » Plus la balle de match approche, plus son cœur tambourine. « C’est vraiment le moment à ne pas rater, quel que soit le match. Mais là, encore plus. » Lui qui a l’habitude d’anticiper grâce à sa connaissance pointue des joueurs et de leurs attitudes, cette fois, il est dans le flou. Un court instant. 

Il ne sait pas à quelle célébration s’attendre. Lorsque Mauresmo gagne en Australie, c’est sur abandon. Pas de joie spontanée. Mais dans un tiroir de sa mémoire, il retrouve et déplie un souvenir enfoui. En 1999, quand « Amé », au pays des kangourous, se qualifie pour sa première finale de Grand Chelem, elle tombe à genoux. Sur le gazon anglais, plus doux pour les rotules, rebelote. « Au final, le fond est pur, sans pub ni arbitre derrière elle, donc je sais que j’ai la photo, dit-il en revivant cette victoire. C’était un énorme soulagement. » À l’instar du poker, même si le but est de réduire autant que possible la part de hasard, il faut un peu de réussite. « La chance est l’un des ingrédients, reconnaît-il. Par exemple, à Wimbledon, il faut savoir qu’on ne choisit pas sa place. On ne peut pas bouger autour du court. J’ai donc été heureux qu’Amélie soit de mon côté. Sinon, comme elle tombe à genoux, le filet aurait été devant elle et la photo beaucoup moins belle. » 

Grâce à sa réputation mondiale, à la reconnaissance du milieu, il jouit d’un réseau solide. Indépendant depuis 2016, il travaille pour des marques, sponsors, joueurs et l’agence Panoramic. Parmi les reportages qu’il compte à son « palmarès », comme celui auprès de Rafael Nadal à Manacor en 2004, l’un tient une place à part. En 2008, dans la foulée de sa finale à Melbourne, Jo-Wilfried Tsonga s’apprête à aller voir son grand-père au Congo. Au courant, Antoine lui propose d’associer Tennis Magazine au voyage. Le Français à la carrure d’armoire accepte. Accompagné de Rémi Bourrières, qui a encore le cœur au bord des yeux en évoquant cette aventure, il vit son « plus beau souvenir professionnel. Autant photographiquement qu’humainement, c’était très intense. C’était la première fois que Jo rencontrait son grand-père. En le voyant, il a pleuré dans ses bras. L’histoire était magnifique. C’étaient quatre jours très forts, chargés d’émotions. Toute la famille nous a accueillis à bras ouverts. Dès le deuxième jour, on faisait partie de la tribu. » 

 

Jo, et les larmes du Congo

Profondément touché par cette immersion, Antoine n’est habituellement pas homme à extérioriser ses états d’âme. À l’aise dans le contact avec les gens, ambianceur au sein d’un groupe, il est par ailleurs très pudique. Installé à Bordeaux où il a ouvert un club de Padel avec son petit frère, il est père de deux filles – l’une adolescente, l’autre poupon – de deux mères différentes et ne voit l’aînée qu’une fois tous les quinze jours. « Je sais que l’absence de sa grande lui pèse, mais il n’en parle pas, observe Alexis Réau. Je sens que c’est un crève-coeur chaque fois qu’il la quitte. Et la vie de nomade du photographe n’aide pas. La famille est la base de la pyramide, c’est hyper important dans notre métier. Heureusement, il a une femme extraordinaire qui assure quand il est sur un tournoi. Elle est très importante pour lui. » Si son cœur est partagé entre tennis et photo, sa famille en est le sang. Ce sont elles, ses filles, sa dame qui le font battre. Une dame en chair et en os, contrairement à celle de fer chère à Erika Eiffel. 

Les arts de la table (et de la raquette)

Des raquettes réinventées par des artistes de renommée internationale et des incroyables tables à jouer devenues toiles de pop art : Art of Ping Pong revisite le tennis de table en lui ajoutant encore plus de fun. Et pas que : l’argent récolté grâce aux ventes aux enchères a déjà permis de récolter plus de 22 000 euros en cinq ans, reversés à différentes associations. 

Par Vincent Schmitz

© Book Club Kelly Anna exhibition – Ollie Trenchard

Algy Batten, designer depuis 1998 et organisateur-curateur de AoPP (Art of Ping Pong), est un joueur de ping-pong amateur mais ingénieux. Avec ses collègues de l’agence londonienne Fivefootsix (qu’il a contribué à créer en 2005 et dont il était le creative director), ils remportent en 2011 la Battle of agencies, un tournoi entre agences de la ville. De quoi donner envie de passer à la vitesse supérieure : pour transformer la table de la cuisine en table de ping-pong, il imagine une « sur-table » adaptée. Amateur, ingénieux et particulièrement mordu : avec ses associés, ils tentent des championnats nationaux. « C’est là que nous avons réalisé que nous jouions très mal », plaisante-t-il. Mais germe alors dans son esprit une idée qui l’emmènera plus loin que prévu : organiser des soirées ping-pong avec les autres studios créatifs du coin, et illustrer quelques raquettes pour les vendre aux enchères au profit d’associations caritatives. 

© theartofpingpong.co.uk
© theartofpingpong.co.uk
© theartofpingpong.co.uk
© theartofpingpong.co.uk
© theartofpingpong.co.uk
© theartofpingpong.co.uk

Mission

Ce qui était un rendez-vous détendu autour de la raquette prend rapidement plus d’importance. « Ça a commencé avec dix amis illustrateurs la première année », se rappelle Algy. « Fivefootsix travaillait alors pour BBC Children in Need (qui vient en aide à la jeunesse défavorisée du Royaume-Uni, ndlr). Il y a eu tellement d’intérêt que nous avons poursuivi, et ça a grandi d’année en année1. » Suivront quatre autres ventes enchères et autant d’expositions, avec toujours plus d’artistes. De side project à boulot tout court, Art of Ping Pong occupe désormais une bonne partie du temps de Batten. Fivefootsix a fermé en 2016 après « 11 ans de succès » et il travaille désormais comme consultant en design, en plus de continuer à développer son idée de « célébrer la popularité et la sous-culture du ping-pong en l’entrechoquant avec les couleurs et le fun de l’art ». Plus encore, une « mission pour devenir la marque de ping-pong la plus dynamique de la planète », selon ses mots.

« La part la plus gratifiante d’AoPP, c’est que cela nous offre une plateforme avec une liberté totale de création. C’est quelque chose qui a rapidement grandi à partir d’une passion, et qui est capable de prospérer sans y placer d’attentes superflues. C’est dans cet espace créatif l’on peut se challenger, expérimenter, recommencer et avoir la liberté nécessaire pour se tromper », nous précise Batten.

© Tom Hull / Nike Collab

Tables tableaux

En plus de l’exposition-vente annuelle (via un système d’enchères similaire à eBay), on trouve maintenant des sacs, affiches et goodies de toutes sortes. Il est également possible d’acheter des tables. Des « ArtTables » impressionnantes « maxi » (prix sur demande) ou des « mini » de couleur vive (entre 460 et 500 euros) qui s’accrochent au mur comme un tableau. Algy Batten est décidément un homme ingénieux… et toujours tourné vers la bonne cause. Quand 21 tables sont vendues, une autre est offerte à une « maison de soins » parce que « les études ont montré que le ping-pong a des effets bénéfiques chez les personnes atteintes d’Alzheimer. Et des couleurs vives apportent de la joie dans n’importe quel environnement ». 

« C’est une idée que j’ai eue quand ma petite amie m’a demandé de me débarrasser de la table de ping-pong qui était dans le garage », explique Batten qui y a travaillé ces deux dernières années. « J’ai réfléchi au moyen d’en garder une dans la maison, qui ne prendrait pas toute la place ou qui ne serait pas trop laide quand elle n’est pas utilisée. C’est comme ça que j’ai pensé à une mini-table qui, une fois les pieds repliés, peut s’accrocher au mur comme une oeuvre d’art 2. » 

Hattie Stewart | Thierry Noir | Anthony Burrill | Malika Favre | Matt Blease | Morag Myerscough | Jake&Dinos | Camille Walala | Crispin Finn

De plasticiens à joailliers

Au fil des années, les artistes sollicités pour chaque vente sont à chaque fois différents : des illustrateurs, des designers joailliers, des sculpteurs, des graphistes, des décorateurs… Des raquettes déformées, trouées ou en 3D, abstraites ou pop, monochromes ou multicolores, graphiques, typographiques, humoristiques ou engagées, d’inspiration cubiste ou primale… « Fondamentalement, c’est carte blanche. On définit ensemble la vision mais ce que nous aimons vraiment, c’est constater à quel point l’approche est différente pour chacun. Chaque artiste reçoit une raquette blanche et la façonne comme il veut3. » Lors de la dernière édition, ce sont pas moins de 27 artistes qui se sont prêtés au jeu pour gonfler le panel de cette centaine de pièces uniques. Parmi les noms des participants, on peut citer George Hardie, l’homme derrière la pochette de The Dark Side of the Moon des Pink Floyd, la Française Camille Walala qui a séduit Londres, l’artiste Mr Bingo, le graphiste Anthony Burrill, les plasticiens Jake et Dinos Chapman et le sculpteur Wilfrid Wood. Ou encore le designer joaillier Nylon Sky et l’artiste multidisciplinaire Zuza Mengham qui expliquait « aimer l’idée de créer un moment figé dans un jeu très rapide ». 

Et puisque Roger n’est jamais loin : citons encore, parmi de nombreuses collaborations, la participation à la collection NikeCourt x Roger Federer en 2016 : une installation d’une soixantaine de raquettes de ping-pong customisées par des artistes, pour décorer l’espace autour de la collection et capturer les différents aspects de la carrière du champion. Des raquettes dont les ventes ont évidemment été destinées à la Fondation Roger Federer, qui soutient des projets d’éducation dans la région de l’Afrique australe et en Suisse.

Jusqu’à la mi-mai, une exposition en collaboration avec l’artiste Jimmy Turrell est abritée par le Book Club dans le très tendance quartier londonien de Shoreditch. Une nouvelle vente aux enchères de raquettes est également prévue avant la fin de l’année. À suivre sur le site theartofpingpong.co.uk. 

1 « The real art of ping pong »,  Huckmag, octobre 2016
2 « Journal Algy Batten », Lecture in progress, mai 2018
3 « The Art of Ping Pong 2015 », Coolhunting, novembre 2015