Mats Wilander : 

Le troubadour de la balle jaune

Par Franck Ramella

© Hugues Dumont

Il était assis là, au Duplex, en plein milieu des noceurs parisiens tout occupés à s’enivrer pour cet incroyable athlète qui avait su faire tourner la tête au métronome suédois en le bluffant au filet. Le robot-renvoyeur aux cheveux frisés, c’était lui, Mats Wilander. Tourmenté par Yannick Noah dans cette journée magique du tennis français de juin 1983. Mais trop content de l’avoir été. Il sirotait son verre, seul au bar, vaincu mais déjà conscient d’avoir été un acteur d’un moment de sport qu’il préférait à sa propre légende. Mats Wilander regardait la fête. Il l’analysait. Il la décortiquait en faisant tchin avec ses neurones. « Si j’avais gagné, je n’aurais rien appris, dira-t-il. En perdant, j’ai emmagasiné plein de choses. » 

Il n’était déjà plus ce simple lifteur qui avait tout copié de Borg dans cette façon rébarbative de ne rien rater en enfouissant toutes les émotions. Il avait déjà mué en penseur de ce jeu et de toutes ses variantes psycho-sociales. On le croyait chiant, au point qu’un éditorialiste avait contré l’irréelle précocité de son succès à Roland en 1982 à l’étouffée face à Vilas, à 17 ans, en évoquant « la consternation sans bornes devant le second souffle qu’il (venait) de donner au jeu de fond de court ». Mais il allait devenir passionnant. On l’imaginait flegmatique ou impavide (« un ouvrier du tennis qui essayait de ne pas faire plus de fautes que (sa) mère n’en faisait en perçant des trous », disait-il), sans autre mode d’expression que le court, mais il allait se révéler comme le plus extravagant moulin à paroles de ce sport. 

Il faut le voir désormais quand l’œil taquin s’agite au milieu de son visage fatigué. Quand le corps sec se détend, à grand renfort de moulinets du bras, pour dérouler sa pensée. Mats Wilander use du geste pour convaincre. Frappe de la main sur la table. Trépigne s’il le faut, les poings serrés. Sort de sa bouche des « Waouh ! » pour exacerber le trait. « Je m’impressionne moi-même en parlant des heures sans m’embêter une seule seconde. J’ai cette chance d’être habité par la passion du tennis, sourit-il. J’ai toujours quelque chose à dire, même quand il pleut. » Il peut en parler aux télés ou au quidam. John McEnroe distille ses mots souvent caustiques sans renier le buzz qui pourrait s’en dégager. Patrick Mouratoglou adopte le ton analytique de The Coach. Mats Wilander, lui, vibrionne avec l’air d’un lutin et les mots d’un conteur qu’un presque rien plonge dans l’euphorie. 

Lors du dernier Open d’Australie, rien n’avait été plus beau pour lui que le match Federer-Evans rempli de gourmandises. « Quel match incroyable ! Je n’en ai pas vu un comme ça depuis des années. Pas de fautes. Un jeu en angle, des slices et des volées. Si vous n’avez pas grandi avec ma génération, vous ne pouvez pas comprendre ce tennis. Et cet Evans, quel fieffé rusé… » Nicolas Escudé, son compagnon d’Eurosport, a partagé son temps sur site ce mois de janvier. Wilander revenait parfois d’une espionnade matinale au bord d’un court de juniors malgré l’heure tardive, parfois, de ses couchers. Et avait toujours l’esprit très clair de certaines séquences qu’il ne cesse d’imprimer dans son cerveau. « Mats ?, sourit Escudé. Je l’apprécie énormément. Au-delà du personnage qu’il pourrait incarner avec son seul palmarès, c’est aussi une voix incontournable. J’adore parler tennis avec lui. C’est réfléchi, ça fait réfléchir. Il est apaisant parce que ses analyses sont posées. » 

Ceux qui recueillent ses chroniques anglées pour le journal L’équipe savent qu’il arrive sans filet ‒ comprendre sans préparation. Un coup de fil pour prendre rendez-vous et définir le thème, et le voilà. Une inspiration, et il dégaine en agitant les bras pour convaincre, toujours avec le sourire. Quand il est assis au bar de la presse, ou posé sur une rambarde dans le stade, tout le monde peut venir lui parler. Il se fond dans tous les milieux, bien loin de la caricature d’anciennes gloires plus ou moins défraîchies qui se prennent encore pour des stars, qu’il faut supplier pour un autographe ou un commentaire, quand elles ne demeurent pas muettes ou hautaines. 

© Hugues Dumont

Wilander est tant shooté au tennis qu’il aime le commenter, le désosser, le jouer, l’apprendre, pour et avec n’importe qui. On l’a personnellement vu un jour à midi, sous un soleil de plomb irradiant le court bosselé d’un camping américain, jouer de la main gauche avec une raquette en bois pour tapoter la balle avec un ami photographe bien piètre pratiquant. Et pas question de lâcher l’affaire. Pas question de ne pas respecter le moindre contact balle-raquette. Une incroyable simplicité se dégage de lui. Il fait oublier qu’il a été no1 mondial, puisqu’il ne se sert de sa carrière que pour mieux faire comprendre ce qui arrive aux générations suivantes. Il n’aime pas parler palmarès, préférant retenir comme le coup le plus important de sa carrière le service-volée sur la balle de match en finale de l’US Open face à Lendl en 1988. 

Qu’ajoute à la gloire un titre de plus, aussi fameux soit-il, alors que la mémoire collective, selon lui, ne retient que les grands matches ou les moments de grâce ? Un soir qui dit autant de son côté festif que de son matérialisme minimaliste, il avait même échangé avec son ami Sting son trophée de Roland-Garros contre un disque de platine de ce dernier. C’est quand il s’était rendu compte plus tard que la coupe servait de corbeille à fruits chez le chanteur qu’il avait repris son bien. Le goût des choses, non. La tradition, oui. 

Embarqué dans la grande histoire du tennis pour plaire à son père, Mats Wilander n’a jamais renié ses origines ouvrières. Sa mondanité n’a pas dépassé la frontière des loges où il allait parfois recevoir un trophée. Happé par la lumière, il a aimé replonger dans l’ombre de tournées confidentielles dans les bars suédois avec son groupe d’une musique incertaine. Il n’aurait rien eu contre vendre des hot-dogs, si l’affaire n’avait périclité. Il ne connaît pas grand-chose aux ordinateurs ou à Internet. Loin du tumulte des tournois du Grand Chelem où il réapparaît quatre fois par an, son modèle de vie est de s’asseoir au coin du feu en écoutant Bob Dylan ou Dire Straits, une revue de géologie pas trop loin du fauteuil. 

© Hugues Dumont

Son autre grande passion ? Les Indiens. Il en sait un rayon sur leur histoire, et pas qu’à travers les westerns qu’il lui arrive de regarder les rares fois où il se met devant un écran de télévision. Comme eux, il a le goût des grands espaces pour fuir les grandes villes manucurées. Depuis des années, il s’est réfugié à Sun Valley, tout là-haut dans l’Idaho, USA. Son fils Erik, qui souffre d’une maladie de la peau à l’exposition du soleil, y trouve un climat adéquat. Et lui se complaît dans cette nature qui doit en plus lui rappeler sa jeunesse à Vaxjö. Ski, hockey sur glace, analyse du silence. Il se sent dans son élément à East Fork River ou Cove Creek. « Là-bas, j’écoute, a-t-il raconté un jour. Le bruit du vent, le bruit de la rivière, le bruit de la nature… Pour moi, tout part du bruit. Le tennis en est rempli. Les applaudissements des gens, puis le silence. Le bruit de la balle qui rebondit, le bruit de la balle qui frotte le cordage. Le bing, le bang des frappes. » Le son d’une balle sortant de la raquette lui fera apprécier un joueur plus qu’un autre, puisqu’il ajoute à son expertise technico-stratégique l’analyse de la mélodie. 

Mats Wilander aurait pourtant pu détester le tennis, qui ne lui apportait jamais de points faciles. Cette machine à gagner qui, dès ses 10 ans, l’avait un jour poussé à ne perdre aucun point d’un set face à un jeune rival pour sciemment l’humilier et ne jamais le revoir, lui ressemble tellement peu qu’on se demande comment il a tenu si longtemps. Il avait presque tout gagné jusqu’en 1988, mais « sans jamais jouer un seul point relax ». L’étude qu’il ne portait alors qu’à son seul cas le poussait à réfléchir à chaque trajectoire en anticipant chacun des coups, jusqu’à l’écœurement, avant un break de deux ans (blessure au genou) finalement salvateur. Cloué par un burn-out, il s’en était sorti par la refonte du logiciel. Le crocodile renvoie-tout avait fini par s’aérer l’esprit, parfois, à la volée. Il avait réappris à aimer son sport. Presque en anonyme du circuit, une posture qui ne lui allait pas si mal, finalement. 

© Hugues Dumont

Avant de divulguer ses ressentis à la terre entière, Mats Wilander aurait pu aussi se poser des questions sur sa capacité à transmettre son savoir en tennis. Comme coach, il n’avait pas amené grand-chose à Marat Safin (lui la glace, l’autre le feu), à Tatiana Golovin, à Madison Keys (durant… huit jours de collaboration) ou Paul-Henri Mathieu. « Durant un Roland-Garros, se souvient ce dernier, il était venu me voir pour me dire : “J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne, c’est qu’on va aller faire du shopping. La mauvaise, c’est parce que je viens de me faire voler ton VTT…” Tu parles, c’était un vélo flambant neuf. Il me l’avait emprunté et laissé toute la nuit devant l’hôtel sans cadenas ! C’est tout Mats, ça. Un peu rêveur, innocent. Sur le court, il avait une approche intéressante. Il fallait se concentrer sur l’adversaire, voir comment il réagissait durant les premiers jeux pour s’adapter. C’était extra, aussi, de partager les dîners avec lui. Il est passionné de tennis, il a plein d’anecdotes ou d’histoires et il les raconte bien ! » Plus qu’acteur direct dans le quotidien des choses, le Suédois avait sûrement vocation à devenir partageur universel de ce sport. 

En vrai, on retrouve le pur Mats au volant de son Ford Thor Daybreak, un camping-car géant de douze mètres bariolé de jaune et de bleu, dans le rôle de sa vie. Routard du tennis, ou troubadour de la balle jaune, lancé à fond sur les highways américaines pour évangéliser les pratiquants américains. Une aventure de dingue, réservée à ceux qui cumulent l’art de l’ascétisme, la gestion des efforts, la passion des mots et l’amour immodéré du jeu. On n’en connaît qu’un au monde. Mats Wilander. Depuis qu’il a fondé WOW (Wilander on Wheels) voilà près de dix ans, lui et sa petite bande ont lancé leur conquête de l’est à ouest, de la Californie au Connecticut, en passant par l’Illinois, l’Indiana, l’Ohio ou le Massachussets. Une à deux fois par ans pendant quelques semaines, ils débarquent dans les clubs US, huppés, vintage ou pourris, pour des séances de 1 h 30 fréquentées par huit personnes sur deux courts. Les amateurs, qui paient 300 dollars la séance, rêvent de voir un champion. Mats Wilander jubile de replonger dans le tennis amateur, dupliquant au fil des jours des séances à l’identique, très rigoureuses et physiques, avec des ateliers exigeants. Après le cours, il raconte des histoires à n’en plus finir dans des repas ou des meetings improvisés, file dormir dans son van, se lève à l’aube, reprend le volant du monstre et repart à l’effort au club quel que soit l’état de ses articulations. Et il ne s’en lasse pas. « Rentrer à l’hôtel en voiture de location, plutôt mourir, raconte-t-il à ceux qui s’étonnent de cette routine rigoriste. Pourquoi je fais des séances dures ? Car je veux que les gens s’en souviennent. De nos jours, on n’est pas assez concentrés. Ce que je veux, c’est inspirer les gens. Et si chacun d’entre nous arrive à inspirer une personne, le monde ira beaucoup mieux. » 

Stefanos Tsitsipas : 

Le gamin qui remontait le temps

Par Rémi Capber

© Antoine Couvercelle

La balle de Rafael Nadal s’élève, vite, et le bras suit tout aussi rapidement. Une boucle raccourcie et un service mi-court au rebond haut, toujours, mais plein centre… comme si la gauche musculeuse du Majorquin se crispait un tantinet à l’heure de conclure cette finale. 

En face, Stefanos Tsitsipas a 20 ans. Tout juste, tout net. Peut-être a-t-il soufflé ses bougies au matin, sur son bol de Nesquick, ou à midi, sur un genre de birthday cake bien lourd – chocolat ou fruits rouges – avant de pénétrer sur le Stadium Court de l’Aviva Centre, à Toronto ? Non, évidemment. Sans doute a-t-il préféré attendre l’issue de sa semaine canadienne, de cette ultime partie face à Nadal, avant de fêter le temps qui file, ses étés à venir avec son staff et ses parents.

Sans doute aussi sait-il, voyant son retour de coup droit fatigué atterrir à distance punitive de la gifle espagnole… que sa finale est terminée. Terminada. Perdue. Rafael Nadal l’achève d’un parpaing décroisé. Et laisse éclater l’une de ses joies animales et rageuses qui l’habitent lorsqu’il revient de loin.

De loin ? Le score, 6-2 7-6(4), de ce 12 août dernier ne nous laisse pas l’imaginer. Et pourtant, ce jour-là, dans cette fin de deuxième set, Stefanos Tsitsipas est passé tout près d’une micro-révolution face au numéro un mondial. Gageons-le : c’est ce frisson d’un petit quelque chose qui a raidi le bras ibère, sans conséquence, au moment de servir. Cette vague sensation d’être au début d’un truc qui pourrait bien marquer les années à venir et bouleverser les lignes. 

« J’en ai eu la chair de poule », confirme Maria Sakkari, 23 ans, 41e mondiale et compatriote grecque de Stefanos. « Il est… Je ne peux pas le décrire. Il est incroyable. Mais je ne peux plus regarder ses matchs, je ne peux plus, je ne peux plus, je ne sais pas comment font les gens… Ce match contre Kevin Anderson, en demi-finale (ndlr : gagné 6-7(4) 6-4 7-6(7) par Tsitsipas), ce deuxième set contre Nadal… C’est incroyable. »

Oui, Tsitsipas a 20 ans et il est incroyable. Oui, Maria en fait un peu trop. Et nous aussi. Mais au moment de voir ce garçon d’1m93 dans sa tenue fuchsia, cheveux longs, bandeau bravache, se procurer une balle de set face à un monument 17 fois vainqueur en Grand Chelem… on l’a eu, ce frisson. Ce sont des flashs, des souvenirs ou des évocations… De Björn Borg, qui ne vit plus que dans des bandes YouTube élimées, oubliées pour qui naquit en 98. D’un jeu tant complet que vintage, d’une autre époque et moderne à la fois. D’un garçon sûr de lui, qu’on taxe d’arrogance à l’heure où rien ne peut ni ne doit dépasser. Un voyage dans le temps.

 

2001 : Tsitsi au pays des Soviets

Un voyage au parfum suranné qui nous fait remonter, année après année, jusqu’à fin 2001. Époque déjà lointaine des baggies informes et multi-poches, des chats MSN que coupent le téléphone ou les défaillances du modem 56K familial. La Grèce vient d’intégrer la zone euro et le petit Stefanos, trois ans, prend sa première raquette, tapant maladroitement la balle avec Apostolos, son papa, sur les terres ocre de Glyfada. Le ciel azur bleuit les oliviers et les cyprès, l’air est parfois si doux qu’on ferme la paupière… C’est Madame, la maman, Yulia Apostoli-Salnikova qui rafraîchit délibérément l’atmosphère alors que les prédispositions du gamin deviennent évidentes. 

« Ma mère m’a effectivement permis de bien discipliner mon jeu », explique Tsitsipas dans les colonnes du New York Times. « C’est, je crois, ce qui m’a vraiment beaucoup aidé : la discipline. Ce qui n’est pas quelque chose de commun dans la culture grecque, je dois dire… » Car Yulia Salnikova a été élevée à l’école soviétique. Classée parmi les meilleures chez les juniors, multiple championne d’URSS, vainqueure de Virginia Wade et Renata Tomanova à 17 ans seulement… C’était en 1981. Et ça le restera car, après des clashs avec ses coachs et sa fédération, sa carrière se termine prématurément. 

Son éducation tennistique, c’est au service de son fils qu’elle la mettra. Avec une grande rigueur. « J’ai toujours été inflexible sur les échauffements mal réalisés ou les inévitables problèmes de discipline qu’on rencontre au cours d’une carrière », confie Madame. « Dans mon pays, ce genre de choses n’était vraiment pas pris à la légère. Pas seulement dans le tennis. C’est notre culture du sport. » Au point qu’un journaliste italien d’Ubitennis, Stefano Bolotta, raconte cette amusante anecdote en mai 2016, lors du Future de Lecco : « Le jour de sa demi-finale, prévue à 17 h, Tsitsipas était encore sur le Central en train de s’entraîner à 16 h 55. Pas s’échauffer. S’entraîner. Quand les ramasseurs de balles et les responsables de l’entretien du court sont arrivés, qu’a-t-il fait ? Il est allé s’installer sur le court à côté. » 24 heures plus tard, il gagnait le tournoi.

© Hugues Dumont

1981 : le retour aux 80’s

Mais quand on évoque Stefanos Tsitsipas, ce n’est pas que son éducation maternelle qui nous ramène invariablement aux années 80. Non, la décennie du moonwalk et de l’anarchie capillaire revient aussi sur la table lorsqu’il est question de son attitude et de son jeu sur le court. Anabel Croft, l’ex-joueuse britannique, le faisait déjà remarquer sur le plateau de Sky Sports, en août, après l’énorme victoire du Grec sur Novak Djokovic : « Tsitsipas est si incroyablement mûr, pas seulement dans sa façon de se comporter, mais aussi dans sa façon de jouer. Comme s’il était là depuis des années ! Il est comme une vieille âme sur le court, comme un retour au tennis des années 80. »

Et Greg Rusedski de renchérir : « Il a le look de Björn Borg, la hargne d’Andy Murray et le calme de Roger Federer. Il me rappelle un peu Borg. Il fait toutes les bonnes choses, les bons choix. C’est un joueur spectaculaire mais sa façon de rester si calme et posé sur le court est juste sensationnelle. » Les deux louent la qualité de sa volée, ce qui est loin d’être anodin à l’ère du fond de court et du tennis pourcentage. « J’adore la façon dont il avance dans le terrain », poursuit Croft. « Ce n’est pas seulement cette manière exceptionnelle de volleyer qu’il peut avoir, ni sa capacité à se positionner parfaitement ou à conclure le point… Mais aussi cette première volée, très profonde, dans le court, et les angles qu’il trouve. Il fait tout magnifiquement. »

Tout ? Tsitsipas insisterait, lui, sur son coup droit, son coup fort, avec sa prise semi-fermée et un style que d’aucun trouve old school – encore – rappelant Federer, souple et polyvalent. Non seulement il sait un peu tout faire avec, mais les anciens lui accordent une belle marge de progression, lui prédisant l’un des meilleurs coups droits du circuit dans les années qui viennent. Le Grec mentionnerait également sa première balle efficace et sa qualité générale au service, qui le placent, d’après l’ATP, dans le top 20 des serveurs. S’il remporte, en moyenne, 85 % de ses engagements, il pèche parfois sur deuxième balle, l’un de ses évidents axes d’évolution. 

Son revers ? Peut-être pas encore à maturité, mais, déjà, un baromètre de sa confiance. « Je l’ai changé à l’âge de huit ans », explique-t-il à l’envi, l’affirmant, en plaisantant, comme un de ses coups les plus naturels : « Il est inspiré par Federer, mais fabriqué par moi. » On y voit du Dimitrov, parfois du Wawrinka… Et les images décolorées de revers passés, au fond des cartons, dans le grenier, sur les pellicules de Super 8 vieillottes et poussiéreuses.

© Ray Giubilo

VIIIe siècle av. J.-C. : Poséidon et l’Odyssée

Mais Stefanos Tsitsipas nous emmène bien plus loin que les années 80. À l’ère des parchemins et des tablettes en cire, des Muses et des récits épiques. À celle des mythes, qui voit Ulysse quitter enfin, après sept ans de réclusion, Calypso et son île sur un petit radeau. Dix-huit jours de voile sur une mer d’huile… lorsque Poséidon, furieux, remarque son départ. Ulysse a aveuglé son fils, le Cyclope Polyphème ; la rancune divine veut le voir sombrer dans les abysses, Poséidon déchaîne les flots… mais Leucothée, une nymphe déifiée, le sauve de la noyade en lui prêtant un voile magique, lui permettant de rejoindre le rivage. 

Comment ? Le nom de Tsitsipas n’a jamais chatouillé les oreilles et le stylet d’Homère ? Enfer et damnation… Acceptez tout de même que la modernité conte ses propres mythes. C’était en 2015, sur une plage de sable balayée par le vent et la houle, bordant Heraklion, sanctuaire d’Heraclès. « Il y avait beaucoup de vent et la mer était agitée », relatait le jeune Grec à l’ATP, en avril dernier. « La baignade n’étant pas interdite, j’ai sauté dans l’eau avec un ami. Puis, j’ai soudain réalisé que j’étais déjà à 50 mètres du rivage et que je dérivais rapidement vers le large. J’ai essayé de nager jusqu’à la terre, mais c’était impossible. Les vagues m’empêchaient de respirer… Je me suis vu mourir. » La Leucothée du gamin s’appelle Apostolos, son papa. « Mon père n’était pas loin. Il a sauté à l’eau pour nous sauver. Il est venu nous tirer de là et, après s’être démené, nous a hissés sur un rocher. On a repris notre souffle, attendu un peu, puis on a pu retourner sur la plage. »

Cette histoire n’est pas qu’un fait divers adouci par son happy ending. Ce jour-là, Stefanos Tsitsipas a vieilli. « Mon esprit a changé. Mon respect pour tout a changé. Je vois désormais la vie un peu différemment et je ne ressens plus aucune peur. » Peut-être Patrick Mouratoglou a-t-il senti ces prédispositions et cet état d’esprit lorsqu’il a invité le Grec à rejoindre son académie cette année-là ? Toujours est-il que le créateur de la Mouratoglou Academy a tout mis en œuvre pour favoriser l’éclosion du garçon. « J’ai tout de suite vu chez lui un grand compétiteur », se souvient Patrick, qui raconte avoir regardé des vidéos de Tsitsipas sur YouTube avant d’aller l’observer à l’Orange Bowl, fin 2014. « Et je reste persuadé que c’est la qualité numéro un au tennis, avec les capacités physiques. Si vous êtes un véritable athlète et un vrai compétiteur, si vous avez la bonne mentalité et êtes un gros bosseur, vous pouvez aller loin, très loin. J’ai senti toutes ces qualités chez Stefanos. » 

Il a donc accueilli dans son académie ce joueur qu’il a lui-même repéré, supervisé. Et qui, à l’époque, délaissé par sa fédération, ne pouvait compter que sur lui-même, sa famille et ses sponsors. Le coach de Serena Williams a mis une structure à sa disposition, l’intégrant à sa fondation Champ’Seed, visant à aider les talents prometteurs à atteindre le plus haut niveau. Comment ? D’abord en préservant la structure originelle du joueur. Ensuite en lui déléguant les meilleurs professionnels pour compléter son équipe. Apostolos Tsitsipas reste ainsi le coach de Stefanos mais Kerei Abakar, directeur du haut niveau à l’Academy, l’accompagne en personne sur les tournois du Grand Chelem. Tout comme Jérôme Bianchi, son kiné, et Frédéric Lefebvre, son préparateur physique, tout au long de l’année. 

« En Grèce, nous aimons profiter de la vie et ne sortons pas facilement de notre zone de confort. Nous ne prenons pas de risques », racontait-il cette année au quotidien athénien I Kathimerini. Si Stefanos Tsitsipas est fier, très fier de ses racines grecques, il fait tout, depuis toujours, pour échapper à la tragédie d’une histoire ratée.

 

Demain, c’est aujourd’hui

Ce 21 octobre 2018, c’est d’un revers que Stefanos Tsitsipas relance la deuxième balle adverse. Plein centre, toujours. Mais cette fois-ci, point de Rafael Nadal de l’autre côté du court. La douceur de l’été canadien a cédé la place à l’automne scandinave ; et les tribunes lumineuses de l’Aviva Centre aux travées rétro de la Kungliga Tennishallen de Stockholm. Ernests Gulbis envoie son coup droit new look, mais toujours déroutant, dans la bande. Vainqueur 6-4 6-4, Stefanos se prend le visage dans les mains sous le regard mi-tendre, mi-soulagé du papa, puis laisse éclater son bonheur. Les traits sont juvéniles et font bien leurs 20 ans ; l’assurance du joueur déjà confirmé s’efface un instant devant l’incrédulité du moment : Tsitsipas devient le premier Grec à remporter un titre ATP. Après avoir été le premier dans le top 100. Et avant d’être le premier à titiller les sommets, du haut de sa 15e place mondiale.

Il y a dix ans à peine, il se réveillait en sursaut dans son lit, au milieu de la nuit. S’extirpant de ses draps, il allait rejoindre son père, lui soufflant à l’oreille : « Papa, je dois te dire quelque chose : je veux être un joueur de tennis. J’aime la compétition. J’aime le défi. » Pourquoi ? Son explication pour I Kathimerini sonne comme une conclusion : « Ma hantise a toujours été de perdre. J’ai consacré ma vie au tennis, et je n’en ai qu’une. Je veux donc donner le maximum pour que mes rêves deviennent réalité. » Qu’il remonte le temps… peut-être. Qu’il l’accélère : c’est sûr.  

Andy Roddick : A man bigger than life

Par Julien-Paul Remy

© Andy Roddick Foundation

Il existe en anglais une expression pour prendre la mesure du non-mesurable, pour saisir ces individus insaisissables qui nous rappellent souvent que mots et langage ne peuvent qu’approcher ce qu’ils s’escriment à enfermer : a man bigger than life. Roddick, le dernier grand champion américain en date, pourrait prétendre à un tel titre. 

Pas plus tard que l’année passée, le monde du tennis gratifiait Andy Roddick (né en 1982) d’une reconnaissance de taille en l’intégrant au fameux Hall of Fame. Panthéon des légendes de la petite balle jaune mais aussi instance de consécration récompensant des acteurs éminents du tennis tels que la championne en fauteuil roulant Monique Kalkman et le journaliste et historien Steve Flink. Cet événement cristallisait toute la complexité du personnage Roddick, un bad boy devenu désormais une institution. Cette dimension d’inclassable se retrouve tant dans sa personnalité qu’au niveau de ses faits d’armes et performances sur le plan tennistique : il fait sans doute partie des joueurs à avoir gagné beaucoup plus que des titres. Si on ne retient généralement que les vainqueurs, certaines défaites d’Andy Roddick (à Wimbledon en 2009 par exemple) recouvrent une dimension aussi légendaire que les victoires de certains. Il s’est souvent révélé grand dans la défaite, à la fois en actes, sur le terrain, et en paroles, en dehors. Voici, par exemple, comment il résume sa relation à sa principale bête noire, Roger Federer : « C’est un sentiment étrange de partager l’histoire avec une autre personne car elle en vient à définir une part de nous-mêmes. Raison pour laquelle je me réjouis qu’une partie de ma définition soit aussi respectueuse, élégante et humaine que Roger. Si j’apprenais que mon bourreau depuis une décennie était dépourvu de son sens moral, je l’aurais vraiment mauvaise. »1

 

L’Homme et la Bête

Si Andy Roddick nous touche autant, c’est qu’il incarne une version radicalisée de l’être humain. De nous-mêmes. Dans sa bestialité et son humanité. N’est-ce pas en raison de la richesse de son identité que chacun trouvera toujours une part de lui-même en Roddick, et donc motif à s’identifier à lui ?

Sur le terrain du corps, il donnait à voir une manière de jouer marquée par la force (lui ayant valu le titre de meilleur serveur du monde pendant plusieurs années), la brutalité et la tension. Son attitude entre les échanges mettait également en évidence sa nervosité débordante à grand renfort de tics et de gestes saccadés. Comme si l’agitation s’assimilait pour lui au seul moyen de se calmer, comme si, pour se contenir, il lui fallait s’arracher à lui-même. Une boule de nerfs hyperactive frôlant parfois l’esclandre. Un coup illustre à merveille cette manière d’être : le service. Un geste fluide transformé chez lui en acte radicalement dénué de tout naturel. Fait notable, il est la première victime de la souffrance qu’il inflige à l’adversaire, se muant tour à tour en bourreau de l’autre et en bourreau de lui-même. Faire mal en se faisant mal, détruire son propre corps en détruisant l’adversaire, telle semblait son équation pendant les duels tennistiques.

Contrairement à Federer, Roddick représente la transparence entre le résultat et l’histoire, le récit derrière le résultat : sa manière de jouer trahit le processus d’effort ayant pavé son chemin pour faire ce qu’il fait et être ce qu’il est devenu. Chaque instant présent laisse transparaître le passé. Impossible de cacher les heures vouées à s’entraîner, à s’exercer et à se faire violence. La bête (de travail) crève les yeux derrière l’homme. Sous ses coups de boutoir, le tennis, loin de relever d’un jeu, ressemble à un véritable travail (sur soi).

La transparence s’applique d’autant plus à Roddick qu’il en incarne aussi une autre forme : le vrai et la sincérité. De la bête, il tient aussi la dimension sans filtre d’un être plein et entier, aux antipodes d’un calculateur mesquin. Paradoxalement, il allie à la fois la faculté d’être toujours lui-même (son côté direct et brut rejaillit tant sur le terrain qu’en dehors) et la faculté contraire de devenir toujours quelqu’un d’autre, en se forçant à se dépasser (par le travail et l’entraînement) pour atteindre son but.

Derrière l’homme, la bête, et, derrière la bête, l’homme. Bien que la continuité entre le Roddick-gladiateur et le Roddick-plein-d’esprit ne fasse aucun doute, elle s’accompagne néanmoins d’une rupture : si le terrain de tennis révèle principalement la bête de travail, la discipline et la rigueur, le terrain de la vie off the court révèle un être tout en spiritualité maniant avec panache et acuité l’humour pince-sans-rire, l’autodérision et l’imitation d’autres personnalités du monde du tennis. Tout le naturel qu’il n’exprime pas dans le sport, il l’irradie en dehors grâce à un sens de la formule unique : « Roger peut s’estimer heureux que j’aie pris ma retraite. »2

Au sortir d’une défaite cuisante à l’Australian Open contre Federer : « C’était frustrant et pitoyable. Un vrai désastre. À part ça, c’était une partie de plaisir. »3

« Je ne suis pas le meilleur de tous les temps et je ne remporterai jamais Wimbledon. Je ne suis pas le meilleur de ma génération et mon comportement n’est pas exemplaire. Mais jamais je ne prendrai cet honneur pour acquis. Jamais je n’oublierai ceux qui ont tracé la voie avant nous. » Andy Roddick. 22 juillet 2017

A man with a vision

Si le tennis paraissait pour lui une affaire de vie ou de mort sur le terrain, il a toutefois toujours placé un autre projet par-delà cet horizon : la création d’une fondation4, donnant ainsi pleinement sens au conseil d’André Agassi glané lors d’un trajet en avion. à la question du jeune Américain pétri de culot et de curiosité, « Do you have any regrets ? », Agassi répondit qu’il aurait souhaité concrétiser sa fondation plus tôt. Résultat ? Roddick lance la sienne dès l’âge de 18 ans. 

Tout en vivant pleinement l’instant présent, Roddick tournait constamment le regard en direction de l’avenir. Il a ainsi contribué à décloisonner le tennis en reliant la sphère du sport à la sphère de l’éducatif et du social, grâce à une fondation visant à réduire les inégalités socio-économiques touchant les enfants issus de milieux défavorisés à Austin, au Texas. 

Comment ? En offrant une structure d’apprentissage complémentaire à l’école classique - deux axes principaux composés d’un programme de six semaines pendant les vacances d’été et d’activités collaboratives en dehors des heures d’écoles officielles pendant l’année - et reposant sur l’épanouissement de l’enfant à travers des pratiques sportives et éducatives (arts, alphabétisation, soutien scolaire en sciences, mathématiques, ingénierie). La fondation propose également des ateliers et rencontres avec des professionnels locaux (scientifiques, artistes, cuisiniers, responsables politiques, sportifs) afin de mettre les jeunes en contact avec un éventail de possibilités et de domaines susceptibles de les inspirer pour leur avenir. 

Si la carrière tennistique de Roddick a grandement contribué au développement de sa fondation, le mouvement inverse s’est aussi vérifié : l’apport de la fondation à sa carrière elle-même, lui fournira un ancrage et point d’appui dans les moments de doute, de tourmente et d’instabilité : « À mon avis, cette fondation m’a été d’une grande aide pendant ma jeunesse, car elle m’a toujours donné une perspective, un horizon. Face à une défaite déchirante comme à Wimbledon, je me lamentais sur mon sort le temps de rentrer aux États-Unis en avion. Une fois de retour à la fondation, je tombais sur un enfant privé de son père ou dont la famille luttait pour nouer les deux bouts à la fin du mois. Comparé à de vrais problèmes, la perte d’un match de tennis me paraissait dérisoire. »5

© Andy Roddick Foundation

Réussite et échec

Qu’est-ce que réussir, qu’est-ce qu’échouer ? Andy Roddick a-t-il réussi par rapport à lui et par rapport aux autres ? A-t-il échoué parce qu’il n’a pas réussi et gagné autant qu’il aurait dû le faire (comme semblait l’augurer sa première victoire en Grand Chelem à l’âge de 20 ans) ? Ou bien, au contraire, n’a-t-il pas plus réussi que ce qu’il aurait dû normalement réussir ? Roddick s’érige peut-être comme l’un des rares joueurs à imprimer la mémoire et l’histoire du tennis autant par ses défaites que par ses victoires. Pourtant, il a l’étoffe d’un champion, comme en attestent les chiffres : numéro 1 mondial en 2003, vainqueur d’un Grand Chelem (US Open en 2003), présence dans le top 10 mondial pendant 9 années consécutives, finaliste à trois reprises à Wimbledon, vainqueur de 32 titres individuels, membre invétéré de la Coupe Davis pendant dix ans, et vainqueur de cette même coupe avec l’équipe américaine en 2007.

Entre les mains d’Andy Roddick, la réussite se pare d’une autre couleur. Réussir ne semble plus porter sur ce qu’on est destiné à réussir mais plutôt sur ce qu’on n’est pas destiné à réussir. Comme si le vrai talent signifiait réussir ce dans quoi on n’est pas doué. Certes, d’aucuns agiteront l’étendard de la prédisposition de Roddick à devenir un grand sportif et, partant, un grand joueur de tennis ; son physique et sa force constituant des armes de premier plan, d’autant plus à une époque où le tennis se définit de plus en plus par l’impératif de puissance et de vitesse. Certains estiment d’ailleurs qu’il a initié et pavé la voie d’une nouvelle génération de joueurs faisant de la force de frappe le principal atout en tennis. C’est oublier que Roddick est le plus petit champion parmi les grands et le plus grand parmi les petits, un vainqueur parmi les vaincus et un vaincu parmi les vainqueurs.

Lors d’un événement à New York en 2013 aux côtés de géants tels que McEnroe, Borg, Nadal et Federer, il se fendit de cette saillie : « C’est un honneur d’être le pire joueur dans cette salle. »6

Et lors de son discours d’intégration au Hall of Fame : « Je remercie mes coachs. Et dieu sait si j’en ai eu un paquet. C’est le genre de choses qui arrive lorsqu’on n’est pas très talentueux. »

Sa plus grande réussite consiste peut-être à avoir fait partie de la réussite des plus grands de son époque (Murray, Djokovic, Nadal, Federer), à avoir sculpté son histoire dans le marbre de ceux qui ont façonné l’Histoire. Non seulement Roddick a réussi à vaincre à plusieurs reprises chacun de ces vainqueurs, mais il a aussi et surtout failli réussir à décrocher plusieurs Grands Chelems, à l’image de ses 4 finales perdues face à Federer. Plus le temps passe, plus il met en lumière la portée de sa carrière. 

D’emblée, Andy Roddick s’est vu affublé d’une dimension tragique, celle du héros américain seul à porter sur ses épaules le fardeau de l’Histoire d’une nation habituée aux surhommes : « Le plus difficile dans ma carrière a été de marcher sur les pas des géants du tennis américain. Ce défi m’a poussé à travailler aussi dur que possible dans leur ombre gigantesque. Leur succéder signifiait endosser la responsabilité de continuer à transmettre leur flambeau. Il ne se passe pas un jour dans ma carrière sans que je ne mesure la valeur de leurs accomplissements. Dès le départ, j’étais voué à rester dans leur ombre. Je me sens pourtant redevable envers leurs réussites car elles ont directement façonné les miennes. »

Faux paradoxe, la réussite des pères fondateurs (Agassi, Sampras) de sa génération rendait la sienne à la fois possible (émulation, modèles à suivre, système tennistique américain performant) et impossible : comment parvenir à autant réussir que ses prédécesseurs, à les égaler ou dépasser ? Ce qui le fit réussir fut aussi ce qui le fit échouer. Si Agassi et Sampras ont bénéficié d’une rivalité pendant de nombreuses années, Roddick n’a jamais pu s’appuyer sur une telle dialectique émulatrice. 

À cette tragédie en a succédé une autre, sa malédiction contre Federer, accouchant de 23 défaites pour 3 victoires dont une déconvenue mythique à Wimbledon à l’issue d’un combat acharné et cruel, clos sur le modique score de 16-14 au cinquième set. Roddick méritait tellement la victoire ce jour-là, à l’aune de son histoire personnelle et du niveau de tennis déployé, qu’un pan des supporters de son adversaire dépassa la logique clanique et binaire au point de soutenir (aussi) l’autre camp pour des raisons éthiques et sportives.

L’une des grandes forces de Roddick résida notamment dans sa résilience, sa capacité à encaisser les échecs et à transformer ces événements en opportunités d’enseignement et de dépassement. Il parvint systématiquement à semer dans les défaites les germes de la réussite à venir. Avant de tirer sa révérence en 2012, il battit ainsi Nadal, Djokovic et Federer à Miami lors des éditions 2010 et 2012. Dans le même ordre d’idées que le tatouage de Wawrinka reprenant la citation de Beckett « Déjà essayé. Déjà échoué. Peu importe. Essaie encore. Échoue encore. Échoue mieux. », l’adage nietzschéen « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort » semblait destiné à trouver en Roddick un fer de lance idéal.

Andy Roddick a quitté le tennis, mais le tennis n’a pas quitté Andy Roddick. 

1-2 « Roddick On Federer : ‘He’s Lucky I Retired’», 24 janvier 2017, atpworldtour.com
3 « Wimbledon 2009 : Andy Roddick in nightmare scenario with defeat 19 on the cards »,
Ian Chadband, 3 juillet 2009, The Telegraph
4-5 arfoundation.org
6 « 2017 Hall of Fame Profile : Andy Roddick », Steve Tignor, 21 juillet 2017, usopen.org

Même les licornes jouent au ping-pong

S’il fallait décrire l’image d’une startup en un mot, ce serait un son : ping-pong.
Synonyme d’innovation (et de levée de fonds), ce type de société a révolutionné de nombreux secteurs, à commencer par la culture d’entreprise en elle-même. Exit la machine à café pour papoter avec le service comptabilité, place au très populaire tennis de table pour décompresser. Même quand on est devenu une multinationale surpuissante. Ou une licorne, terme qui invite au « rêve » façon heroic fantasy tendance geek, adopté pour désigner une startup valorisée à plus d’un milliard de dollars – sans pour autant générer de profits comparables.

Par Vincent Schmitz

Depuis la fin du précédent millénaire, la startup s’est imposée à la faveur du développement de l’informatique et surtout d’Internet. Forme raccourcie de « startup company », pour « société qui démarre », elle existe au moins depuis les années ‘20 à Wall Street, alors frappée de « radiomania ». Comprenez une vague d’investissements massifs dans les sociétés liées à la toute nouvelle technologie de transmission sans fil. Mais ces vingt dernières années, la « philosophie startup » a explosé, quittant la Silicon Valley pour rejoindre les faubourgs parisiens, les rues barcelonaises ou les bords de Meuse. 

Les GAFAM1, Natu2 et autres licornes sont passées de startup à multinationales mais ont gardé leurs nouveaux codes, érigés en paroxysme du travail à la cool. Quitte à masquer des réalités plus douteuses derrière les slogans en lettrages stylisés, les poufs king size et la décontraction vestimentaire, elles ont enfanté des milliers de petites structures innovantes partout dans le monde ; et même des sociétés traditionnelles copient leur intérieur.

Le ping-pong est un peu plus vieux. L’histoire raconte que c’est dans l’Angleterre victorienne que des notables ont l’idée de schématiser un court de tennis sur une table, avec un bouchon de champagne en guise de balle. Le terme ping-pong, que les professionnels (pourtant appelés « pongistes ») réfutent au profit de l’appellation « tennis de table », est une marque déposée depuis le début du XIXe siècle. 

Sans surprise, il est sans doute un dérivé des bruits de la balle contre la raquette (ping) et du rebond sur la table (pong). Il rencontrera rapidement un grand succès. Un premier jeu est commercialisé dès 1890 et à peine dix ans plus tard, le celluloïd plus léger remplace le caoutchouc de la balle tandis que les raquettes prennent déjà leur aspect actuel. 

Difficile d’imaginer en effet jeu plus fédérateur et intuitif à moindres frais. Même au 19e siècle, les gens voulaient juste du fun. Ça tombe bien : au-delà d’un nouveau modèle entrepreneurial, la startup ramène du rêve au milieu des bureaux gris, de l’entertainment entre deux team buildings, du LOL dans les fichiers Excel ; bref, du ping-pong dans l’open space. 

Une nouvelle culture d’entreprise, avec un management repensé, et la créativité « disruptive » portée en étendard. Car la startup est étroitement liée à l’innovation, ce qui demande un esprit jeune et ouvert, un encadrement moins rigide dans des lieux qui permettent d’y rester au-delà des heures de bureaux. 

Des espaces détente, de la nourriture à gogo (voire un bar), des soirées bières et pizzas… et, plus que tout autre élément du décor, des tables de ping-pong, avec les raquettes labellisées #WorkhardPlayhard en bonus quand on s’appelle Twitter.

 

Addictif

Les raisons de ce succès peuvent sembler évidentes. Le ping-pong cause a priori peu de blessures, une table reste bon marché et demande peu d’espace. Il est facile de lui dédier une salle, comme tant de garages ou de caves où elle traîne encore, repliée en deux depuis que les enfants ont grandi. Rares sont ceux qui ne s’y sont jamais essayé au moins une fois, quitte à passer le plus clair du temps à se baisser pour ramasser la balle, en vacances dans un club, en visite chez le petit voisin plus chanceux ou pendant un stage un peu absurde, type « équitation - tennis de table ». 

La Fédération internationale de tennis de table estime d’ailleurs le nombre de pratiquants occasionnels dans le monde à plus de 260 millions (et 33 millions de licenciés), en faisant l’un des sports les plus populaires. Qu’importe sa condition physique, on peut aussi s’y (re)mettre et rapidement améliorer ses performances, ce qui rend le jeu très addictif. D’autant que les parties sont généralement courtes et que l’on peut y assister en tant que spectateur sans s’ennuyer, attendant son tour ou encourageant les collègues. 

Mais le tennis de table, olympique depuis 1988, prend plus de place qu’un coin jeux vidéo ou qu’un babyfoot, et autant qu’une table de billard. Ce n’est donc pas la seule explication. Outre son côté fun, l’obsession pour cette pratique dans un milieu vivant au rythme du code informatique serait à chercher du côté cérébral. Un petit break autour d’une balle rebondissant sur une table de 2,74 mètres sur 1,52 solliciterait de manière insoupçonnée le cerveau et serait donc bénéfique autant à l’employé qu’à l’entreprise. « Il se passe beaucoup de choses autour de cette table », expliquait en 2015 le docteur Wendy Suzuki, professeur en neurosciences à la New York University. « L’attention et la mémoire augmentent et vous construisez des circuits dans votre cerveau.»3

 

Échecs sous stéroïdes

Le livre du docteur Suzuki, Healthy Brain, Happy Life, explore la manière dont l’exercice physique affecte le cerveau humain. Elle y dresse notamment les bénéfices de la pratique du ping-pong sur le cerveau, les zones de jeu réduites accélérant l’action et encourageant les joueurs à penser et bouger à un rythme effréné. Selon elle, trois zones majeures sont directement affectées. Les capacités motrices aiguisées et la précision de la coordination œil-main sollicitent le cortex moteur primaire et le cervelet, qui planifient et contrôlent les mouvements, mais coordonnent aussi les gestes. En anticipant le coup de l’adversaire, le joueur utilise aussi le cortex préfrontal, essentiel pour le planning stratégique. 

Enfin, l’exercice physique du jeu stimule l’hippocampe, partie du cerveau essentielle pour la mémoire et la navigation spatiale. Sans parler des dopamine, endorphine et autre adrénaline, hormones bienfaitrices libérées par la pratique de tout exercice physique. 

Will Shortz, verbicruciste américain responsable des mots croisés pour le très sérieux New York Times et pointure dans les jeux de réflexion, puzzles et casse-têtes en tout genre, n’y voit rien de moins qu’une partie d’échecs « sous stéroïdes ». Accro au ping-pong, il y trouve autant de stratégie que dans l’exercice de son métier. 

 « Je joue au tennis de table pour les mêmes raisons que je fais des mots croisés. Ça me revigore et me détend. Je suis absorbé par le jeu et ensuite, je me sens bien et prêt à retourner dans le quotidien. Tout exercice physique est bénéfique mais celui-là particulièrement, parce que c’est un sport cérébral, qui entraîne votre corps à être performant instantanément dans différentes situations. En nous forçant à anticiper les déplacements de l’adversaire et y réagir avec vitesse et précision, le ping-pong est une manière de préparer son corps et son cerveau à tout ce que vous faites d’autre dans la vie. »4

 

Networking et diplomatie

Berceau de la startup, les États-Unis et leurs campus universitaires le sont aussi du beer pong, ce jeu à boire très populaire où il faut lancer une balle de ping-pong dans un gobelet. Une coutume qui illustre toute la culture du campus universitaire américain et tranche avec les codes habituels de l’entreprise, idéal pour symboliser la disruption. Et renforcer les liens entre employés, voire réinventer le networking, comme l’a imaginé la firme SPiN, sorte de bar branché social club de ping-pong. Réinventer, ou presque.

Ceux qui se souviennent du film Forrest Gump auront noté la référence à ce que l’on appelait déjà « la diplomatie du ping-pong », quand, en 1971, l’équipe de tennis de table chinoise avait invité son équivalent américain quelques mois avant la visite du président américain Richard Nixon en Chine. Un réchauffement des relations entre les deux pays s’en était suivi, même si tout cela était surtout un symbole photogénique. 

Les startups sont elles aussi friandes de symboles. Le tennis de table en est un, au point que la récente chute des ventes de tables dans la Silicon Valley a été utilisée comme une indication à la baisse de la « bulle technologique » par le Wall Street Journal. 

Pour d’autres, il s’agit surtout d’un signe de temps qui changent. Plusieurs voix commencent à s’élever contre cet esprit startup, pansement trop petit pour couvrir des problèmes fondamentaux. Même dans une startup trop cool, les employés préfèrent une bonne couverture hospitalisation et des horaires moins étendus à un tournoi de ping-pong.

L’ancien journaliste et employé de startup Dan Lyons parle ainsi dans son livre Disrupted de « culture intermédiaire entre celle d’une secte comme la scientologie et celle d’une maison d’étudiants. »5 Certains designers souhaitent aussi un changement de décor radical, pour renvoyer les soirées pizzas-bières et les tables de ping-pong sur les campus. 

Dani Arps en est la porte-voix. À 33 ans, cette architecte d’intérieur a disrupté la disruption : elle veut forcer les jeunes entrepreneurs à « se comporter comme des adultes », la créativité pouvant s’exprimer ailleurs que dans des locaux qui « ressemblent à des dortoirs ». « Un bureau peut être fun sans être infantile », résume-t-elle6. Exit les bean bags et les tables de ping-pong, place à des lieux fonctionnels et adaptés aux besoins spécifiques d’employés créatifs et débordés. Et ça marche, son agenda ne désemplit pas, pour des sociétés toujours plus importantes. 

Reste que le tennis de table demeurera toujours associé à la startup. Au moins lié par la langue informatique et plus spécifiquement le « ping », cette commande qui envoie un message à un « serveur pour savoir si ce serveur est opérationnel. » Dans le meilleur des cas, il y a une réponse. Un « pong ».                                                                         

 1 GAFAM est l’acronyme des géants du Web, Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft, les cinq grandes firmes américaines qui dominent le marché du numérique.
2 Natu est l’acronyme de Netflix, Airbnb, Tesla, et Uber, les quatre grandes entreprises emblématiques de la disruption numérique.
3 mnn.com, 18 avril 2016
4 mnn.com, 18 avril 2016
5 L’Écho, « Dan Lyons Pourfendeur de la culture high tech », 14 mai 2016
6 Entrepreneur.com, 28 août 2017

Le padel à l’épreuve des balles

Le padel marche sur l’eau. Depuis plus de trois ans, cette discipline poursuit son expansion
en Europe. Sa convivialité et la surface réduite des courts en font une opportunité économique
qui correspond à une demande globale de nouveaux loisirs. De plus en plus de terrains voient
le jour et offrent une alternative à son grand frère, le tennis. La Belgique et la France
n’échappent pas à cette nouvelle vague…

Par Loïc Struys
Illustrations par Joël Blanc

L’anecdote remonte au début des années ‘90. Elle évoque le triste destin des premiers courts de padel sur le territoire belge, dans un club de tennis de la périphérie bruxelloise aujourd’hui disparu. À cette époque, ses membres sont les premiers du royaume à pouvoir s’essayer à ce curieux dérivé du tennis et du squash, où chaque paire de joueurs prend place de part et d’autre d’un terrain de vingt mètres sur dix, séparé en sa médiane par un filet. 

Munis d’une raquette d’à peine 26 cm au tamis perforé, ils échangent gaiement une balle en feutre adaptée, mais à l’apparence identique à celles utilisées sur les courts de tennis voisins. Les sensations sont en tout point semblables, seul le bruit, comparable à celui de l’impact d’un poing sur un panneau en polystyrène marque une nette différence sonore.

Ces pionniers d’un nouveau genre n’auront pourtant pas le loisir d’apprécier longtemps ce sport de raquette, fruit de l’ingéniosité d’un certain Enrique Corcuera, importé d’Acapulco vers l’Espagne vingt ans plus tôt.

« Le club, au bord de la faillite, a accepté de l’argent contre la destruction des deux terrains et l’agrandissement du stand de tir de la police », nous glisse un témoin de l’époque auquel le temps a fait oublier la dimension politico-urbanistique de cette expropriation. Au lieu d’un déclic, le padel claque.

Ce sacrifice sur l’autel du perfectionnement arme au poing des brigadiers illustre le peu de crédit accordé à ce nouveau loisir, marginalisé pendant une vingtaine d’années et dont l’implantation dans certains cercles tennistiques s’assimilait à un caprice d’enfant gâté. 

Jamais totalement éclipsé, mais trop intimidé par la concurrence de ses cousins et victime du manque de moyens et de structures, le padel a fini par s’émanciper de son port d’attache ibérique aux contours des années 2010 au point de prendre de vitesse marques et fédérations. 

« En France, comme en Belgique, ils ne savent pas comment l’aborder, c’est sûr », remarque Jean-Philippe Frey, de l’Union Sport & Cycle. « Du côté des fabricants, ils sont tous à fond, parce que ça peut être un levier de croissance énorme. C’est un moyen de dynamiser leur chiffre d’affaires avec la stagnation du marché du tennis. »

Jusqu’alors confiné à l’Espagne, où près de 2,5 millions de personnes s’y adonnent au quotidien1, le padel gagne l’Europe entière et apparaît, en France et en Belgique, comme une réponse crédible à la lente érosion des licences en tennis depuis quelques années. S’il reste officiellement le sport individuel numéro 1 dans ces deux pays, sa courbe de progression est inversement proportionnelle à celle de ce petit frère en pleine puberté. Depuis 2014, le nombre de licenciés et de pratiquants croît de façon constante de part et d’autre de la frontière, même si les chiffres restent imprécis. Dans sa globalité, la France compte dix fois plus de pratiquants que son petit voisin (50 000 contre 5 000) qui, en trois ans seulement, est passé de 10 à 200 courts2.

 

Galette-saucisse

Cet emballement soudain est complexe à décoder pour un sport parachuté depuis plus de deux décennies dans ces deux pays. 

« Dans les faits, il y a un intérêt grandissant, mais difficile à mesurer. Ça demande du temps », constate Flavien Bouttet, docteur en sociologie à l’université de Strasbourg. Lorsque vous commencez à vous familiariser avec le milieu, la plupart − pour ne pas dire la totalité − des joueurs et joueuses rencontrés ont glissé presque naturellement des courts en terre battue aux synthétiques sablonneux orange, verts ou bleus, seules couleurs homologuées par la FIP3. Les motivations sont à la fois simples et multiples : d’après les premières enquêtes menées par la FFT, la convivialité et le jeu en équipe sont les premiers critères retenus par les sondés, loin devant l’esprit de compétition. « Le padel, c’est un esprit galette-saucisse », nous souffle un passionné, breton d’origine. Pour preuve, les compétitions auxquelles nous avons assisté se déroulent sans arbitre. 

« Même si c’est un sport où il faut battre l’autre, le côté fun prend le dessus », évoque un initié gavé de tennis et de sa mentalité, rencontré lors d’un P.10004 en périphérie parisienne. « Physiquement, c’est moins contraignant pour le joueur lambda que le tennis ou le squash ; on touche plus de balles, on peut jouer avec les murs et la balle a plus de chance de franchir le filet. » « C’est un sport sociable, il se joue à quatre, et il est accessible », enchaîne Laurent Montoisy, capitaine et membre de l’équipe belge de padel. « Tu peux n’avoir jamais tenu une raquette en main, tu t’amuses. »

Son apparente facilité et sa spécificité favorisent par ailleurs la mixité hommes-femmes, la puissance entre les parois de verre étant contre-productive. « C’est un sport à part », atteste Arnaud Clément, ex-capitaine de l’équipe de France de Coupe Davis. 

« Les joueurs de tennis ont certes des facilités, mais aucune garantie d’avoir un bon niveau. De nombreux coups sont techniquement différents. On doit se retenir de frapper de toutes ses forces, la présence des vitres impose la variété et la mesure. En outre, quand l’adversaire frappe fort en face, le réflexe est d’avancer et non reculer. C’est un mode de raisonnement qui, pour un joueur de tennis, est complètement à l’opposé sur certains coups. C’est en ça que jouer régulièrement est important. Je m’y suis mis il y a quelques mois et il me faut du temps pour m’habituer. D’ailleurs, pour notre premier tournoi, nous avons perdu avec Arnaud Di Pasquale dès le 2e tour. » 

 

Immédiateté et adhésion 

Cet ensemble, conjugué au besoin de combattre une sédentarité propre à une époque dominée par l’immédiateté, constitue une explication de l’essor tardif et soudain d’une discipline plutôt considérée comme un sport fitness que de raquette. Longtemps mis de côté, elle jouit chez nous d’un concours de circonstances qui favorise son développement. 

« Généralement, toutes les histoires de structurations et diffusions sont expliquées à partir d’une combinaison de trois angles : un contexte socio-économique et social, une prise de conscience par les institutions qui gèrent la discipline, et enfin, les acteurs individuels qui s’engagent et cherchent à favoriser ce déplacement », observe Flavien Bouttet. 

« Au niveau socio-économique et social, on assiste depuis quelques années à une transformation de l’offre des pratiques sportives ; le padel s’inscrit dans ce mouvement. Le succès des salles de remise en forme ou de urban soccer le démontre. On constate un développement important de structures non associatives, mais aussi un changement de comportement des sportifs. Beaucoup d’amateurs apprécient ce côté désengagé, payable à l’heure, sans licence ou adhésion à l’année. De plus, le rapport à l’immédiateté affecte les sports qui demandent des efforts pour les maîtriser ou progresser ; même s’il est complexe de démontrer ce lien de cause à effets, cet argument ressort souvent. »

En dehors de quelques exceptions, les clubs de tennis n’ont pas intégré la logique padel : malgré un retour sur investissement en deux ans, les installations coûtent cher (20 000 euros en moyenne pour un outdoor) et les associer au tennis semble contrevenir à une certaine étiquette. 

« Les clubs restent réticents à attirer des pratiquants hors licence, ils conservent une logique de cercle privé, exclusivement accessible aux membres », note Flavien Bouttet.

Zone de chalandise

Cet état de fait a encouragé des structures privées à exploiter le filon. Sous l’impulsion de quelques investisseurs visionnaires désireux de l’implanter dans le nord de l’Europe, le padel a intégré des structures couvertes multisports où se pressent une clientèle business la semaine et familiale le week-end.

« Nos heures chaudes se situent entre midi et 14 heures et les soirs de semaine », atteste Loïc Le Panse, responsable de Casa Padel situé en périphérie parisienne et riche de douze terrains intérieurs Adidas padel. « On est à Saint-Denis, c’est une zone de chalandise. On a fait une étude de marché, tout le réseau est présent aux alentours. Saint-Denis, le Grand Paris : il y a plein d’aspects qui interviennent. On doit être entourés. » 

Ce club complète son offre raquette par un espace fitness, un centre de bien-être et de yoga, de quoi attirer une clientèle mixte et variée. « On vit le même phénomène qu’en Espagne dans les années 2005-2006 ; le padel est devenu un sport tendance, branché, tout le monde veut s’y mettre, salue sa nouveauté et son esprit fun. »

 

« Jeu, set et miam »

Les tarifs, eux, sont pourtant loin d’être démocratiques. En heures pleines, il est demandé 19 euros par joueur pour 1h30 de jeu, ce qui revient à une location de terrain à 76 euros. Ce coût semble moins élevé en Belgique où, dans la plupart des cas, le terrain est proposé à partir de 16 euros de l’heure pour quatre, auxquels s’ajoutent la location du matériel (2 euros) ou l’éclairage (4 euros).

« Si cette pratique reste plus accessible dans les clubs de tennis que dans les structures privées, le coût s’avère élevé », remarque Flavien Bouttet. « Cette pratique est un marqueur social, comme le tennis. Globalement, elle attire classes moyennes et supérieures et se révèle même un peu plus excluante. Dans une interview accordée à un journal, la direction d’une structure privée a clairement exprimé son public cible : des avocats qui viennent en afterwork. C’est un peu symbolique, mais le padel commence à développer un certain profil et une implantation urbaine et péri-urbaine. »

D’ailleurs, ces structures dépassent le cadre sportif en devenant de véritables lieux de vie. Ces salles mettent en place un bar géré au quotidien, pratique en voie de disparition dans les milieux associatifs. Si ce n’est pas forcément le cas en Belgique, où le club de tennis reste un terreau social fertile, en France, la donne est différente.

« Le club est en train de mourir comme lieu de rencontre et de retrouvailles », remarque Henri Leconte, acteur majeur du développement du padel en France et en Europe au travers de sa structure HL Padel. 

« Ce sport véhicule une philosophie propre : les joueurs vont au bar après leur partie, partagent une bière, mangent un bout. C’est la mentalité espagnole ; ils partagent le moment. Dans d’autres sports, ils jouent et ils se barrent. » Pour autant, aux yeux du vainqueur de la Coupe Davis 91, il existe une complémentarité entre les deux disciplines.

« Le tennis a besoin du padel, c’est la même famille. Il va aider les clubs de tennis en perdition. Le tennis va mal en France, malgré notre chance d’avoir Roland. J’ai pu m’en rendre compte au gré de mes voyages dans l’Hexagone ou en Europe : le tennis seul ne convainc plus parce qu’aujourd’hui avec les technologies, le digital, les téléphones, on a accès à plein d’autres sports séduisants. »

Les fédérations belges et françaises de tennis ont compris l’enjeu. Depuis 2014 en France et plus récemment en Belgique, elles ont intégré les fédérations de padel. Une synergie nécessaire aux yeux de certains. 

« Le rapprochement avec la FFT a contribué à développer le sport ; les joueurs de tennis ont commencé à être mieux informés grâce à une communication plus large ou à l’organisation de compétitions », estime Loïc Le Panse. 

 

Grands travaux

Pour d’autres, cependant, cette association récente reste insuffisante et manque d’une stratégie claire à l’image de la politique de grands travaux menée par Philippe Chartier, président de la FFT de 1973 à 1993, dans le but de démocratiser le tennis. 

« Elle veut compenser la perte de licenciés tennis, ce n’est pas une bonne approche », analyse Henri Leconte. « Il faut en priorité travailler à essayer de comprendre pourquoi on perd des licenciés. Désormais, d’autres sports que le tennis sont plus attrayants, aussi importants, faciles, ludiques, divertissants. La fédé pense qu’elle n’a qu’à paraître, mais il faut aller sur le terrain, voir les gens, leur expliquer comment ça fonctionne, les aider, sauver leur club. Tu ne peux pas lancer le padel si tu n’as pas une organisation derrière et que tu n’apprends pas aux gens les rudiments. Le tennis, tout le monde sait ce que c’est. À l’inverse, le padel reste méconnu du grand public. »

 

Le padel zlatané

En dépit de l’image sympathique qu’il dégage, le padel peine encore à percer un premier cercle d’initiés généralement issu du tennis. À terme, les fédérations devront se pencher sur la question et imaginer une campagne visant à sa promotion, à l’image des campagnes menées il y a une dizaine d’années en Espagne. La réussite de cette stratégie ne manque pas d’exemples : en Suède, la pratique explose depuis peu grâce à l’implication d’ambassadeurs comme l’ex-tennisman Jonas Björkman ou le footballeur Zlatan Ibrahimović propriétaire de la franchise « Padel Zenter ». En Belgique, Christophe Rochus, ex-top 40 mondial au tennis, a insufflé, entre deux parties de golf, une impulsion pour promouvoir ce sport et sa marque Be Padel, tandis qu’une exhibition labellisée World Padel Tour fait désormais étape chaque été à Bruxelles. 

En France, « on doit allumer la mèche. Elle est présente, mais on ne l’a pas encore allumée », nous glisse un membre de l’Union Sport & Cycle. « Il va se passer quelque chose, mais à quelle échelle ? On l’ignore. »

Les solutions ne manquent pas, les idées non plus. Mais à l’heure actuelle, il existe une trop grande porosité entre le tennis et le padel au sein des fédérations pour réellement exploser. Sans oublier les obstacles propres à la pratique. 

« Le padel demande une intégration à un milieu social, à un club, à un réseau », remarque Flavien Bouttet. « Trouver trois autres personnes disponibles avec des envies identiques au même moment, ce n’est pas évident. Malgré la mise en avant de la convivialité, elle peut finalement incarner une limite au développement de la pratique. »

Enfin, le padel doit également se décharger d’une homonymie encombrante. « Ce qui saute aux yeux quand on est sociologue, c’est le décalage entre la manière dont on en parle partout et le fait que ça reste aujourd’hui une expansion somme toute confidentielle », analyse Flavien Bouttet. « Quand je parle par exemple aux collègues chercheurs ou aux étudiants en fac de sport de mes travaux sur le padel, la très grande majorité ignore cette discipline. Donc il y a une réelle expansion dans le milieu du tennis, tout le monde commence à connaître, le nombre de pratiquants et d’installations est en hausse, mais mine de rien, cela reste largement méconnu du grand public. Chaque fois que je dis que je travaille sur le padel, tout le monde pense au paddle, à la planche et la rame. »

Le padel a beau marcher sur l’eau, il va encore devoir s’aguerrir et se doter de structures à l’épreuve des balles. Sous peine d’insuffisamment fédérer.   

1 Étude sur le padel en Espagne menée par wannapadel
2 Chiffres Association francophone de padel
3 Fédération internationale de padel
4 Plus haut niveau de tournoi fédéral, devant les P.500, 250 et 100.

Denis Shapovalov, L’aurore d’un phénomène

Le jeune prodige canadien, pétri de talent et doté d’une solide force mentale,
éblouit le monde du tennis. Portrait sélectif ou comment on devient ce que l’on est.

Par Sébastien Gubel

© Peter Staples / ATP

Humain trop humain
L’initiation douloureuse 

La balle a été envoyée à une vitesse foudroyante. Le coup est fulgurant, violent : comme un palet traversant instantanément une défense. Pensait-il que le match était déjà plié ? Les deux premiers sets ont tourné à la faveur de Kyle Edmund, le sosie britannique de Jim Courier, et le break dans ce troisième set est potentiellement décisif. Peu importe dès lors : un entraîneur ne conseille-t-il pas généralement d’évacuer les pensées négatives et de se libérer de la frustration accumulée ? Ne suggère-t-il pas de torpiller la nervosité via une éphémère colère et de redémarrer ainsi la partie sur des bases apaisées ?

Seulement, au cœur du stade d’Ottawa en ce début du mois de février 2017, la petite sphère jaune a pris la mauvaise direction et s’est transformée en un projectile particulièrement redoutable. Arnaud Gabas n’a pu esquisser le moindre geste pour l’éviter. La balle l’atteint en plein visage et percute son œil gauche. Au même titre qu’un boxeur ayant subi un KO par un uppercut décisif, l’arbitre de chaise français est groggy. 

Denis Shapovalov n’en croit pas ses yeux. D’abord choqué et angoissé par l’impact de ce coup désinvolte et courroucé, le joueur canadien, alors 234e mondial, est ensuite plongé dans le désarroi le plus total. Comment a-t-il pu perdre à ce point le contrôle de ses émotions ? Comment a-t-il pu frapper cette balle et assommer un arbitre de cette manière ? L’a-t-il gravement blessé ? Il attend désormais l’issue de cet incident sur son banc. Il sait déjà que le match est maintenant terminé. La disqualification ne fait aucun doute, entraînant par là même la défaite du Canada lors de ce premier tour de Coupe Davis. C’est d’ailleurs ce que confirme l’arbitre Gabas après avoir été soigné de longues minutes. Plus de peur que de mal, il s’en sortira avec un œil au beurre noir et une grosse frayeur.

Shapovalov, lui, est atterré. Le match face à Kyle Edmund était décisif, les deux équipes étant à égalité parfaite, 2-2 après les quatre premières parties. Son mauvais geste, très rare sur le circuit, a précipité l’élimination du Canada. À 17 ans, le début de sa première saison chez les professionnels est marquée par cette initiation fâcheuse. Mais n’est-ce pas le parfait exemple d’un accident sur le chemin vers la maturité ? Une première étape sillonnée de faux-pas désagréables et de tentatives aléatoires. Une erreur humaine, trop humaine en somme, pour un garçon surdoué.

« Pour être honnête à 100 %, vous ne pouvez comparer Shapovalov à aucun autre joueur de son âge. Il est complètement à un autre niveau. C’est comme voir une combinaison de Nadal et de Federer à 18 ans. Il a la fougue et la vitesse de Nadal et la grâce de Federer.
C’est incroyable. » Mats Wilander

Par-delà le bien et le mal
Un tennis éthéré

19 juin 2017. Premier tour du tournoi du Queen’s à Londres. 7-6, 4-6, 6-4. Le score est serré mais la victoire sonne comme un doux retournement de l’Histoire. Le gazon britannique a permis à Shapovalov de prendre le dessus sur Edmund. Sans incident particulier. Après avoir sauvé des balles de match en qualifications, Shapovalov se libère et bat cet adversaire classé 146 places devant lui. Une joie immense pour le natif de Tel Aviv, emmené au Canada par ses parents à l’âge d’un an. Le match suivant, Shapovalov oppose une belle résistance à Tomas Berdych, tête de série numéro 7 du tournoi. La partie se joue sur un fil et s’achève 7-5 au 3e set en faveur du Tchèque.

Malgré la défaite, Shapovalov est entré dans une autre catégorie grâce à ce tournoi : celle des underdogs, ces joueurs en mesure de titiller et de mettre en péril les meilleurs manieurs de raquette. Le déclic ? L’épreuve malheureuse d’Ottawa cinq mois plus tôt : « Quand quelque chose d’aussi drastique vous arrive, vous vous devez de changer rapidement. Je ne savais pas du tout ce que je faisais », expliquait-il dans un média canadien. « C’était mon deuxième mois en tant que professionnel. Cela m’a forcé à devenir plus mature très rapidement, plus rapidement que les autres. J’en suis où je suis aujourd’hui à cause d’un truc comme ça. J’ai accepté et j’ai décidé de continuer à avancer. Mais dans un certain sens, cela m’a aidé. Je suis désormais beaucoup plus calme sur le court », dit l’intéressé.
Le virage de la maturité est apparu brutalement, sans prévenir. Mais la catharsis a opéré. Et l’apprentissage du circuit pro s’en est trouvé accéléré.

Les matchs s’enchaînent ensuite avec succès lors de l’été 2017. Tant à Montréal qu’à l’US Open, la pépite canadienne crée la sensation en matière de résultats et de qualité de jeu. Au Master Series canadien, il efface quatre balles de match contre lui au premier tour et s’offre ensuite le scalp de Del Potro, son idole, avant de terrasser Rafael Nadal à l’issue d’un combat acharné. Il devient, à 18 ans et 119 jours, le plus jeune joueur à atteindre une demi-finale d’un Master Series 1.Shapovalov intègre en trombe le top 100 à la suite du tournoi.

La progression se poursuit à l’US Open. Contraint de passer par les qualifications en raison de l’échéance de la clôture de la liste des joueurs entrant directement dans le tableau final, Shapovalov gagne ses trois matchs et s’offre le droit de participer à un premier Grand Chelem. En confiance, il franchit trois tours et fait étalage de tout son art face à Jo-Wilfried Tsonga, qu’il domine en un peu plus de deux heures sur le court Arthur Ashe. Il devient le plus jeune tennisman en 1/8 de finale à l’US Open depuis Michael Chang en 1989. Mais quelle est cette palette tennistique unique qui laisse tous les suiveurs du circuit rêveur d’admiration ?

La parole est à Mats Wilander : « Pour être
honnête à 100%, vous ne pouvez comparer Shapovalov à aucun autre joueur de son âge. Il est complètement à un autre niveau. C’est comme voir une combinaison de Nadal et de Federer à 18 ans. Il a la fougue et la vitesse de Nadal et la grâce de Federer. C’est incroyable. »
Le ton est donné. Shapovalov développe un art hybride combinant celui des deux maîtres à jouer. Il ne peut donc qu’évoluer dans la galaxie des plus grands. 

La virtuosité de son jeu détonne immédiatement. Les balles sont autant frappées qu’elles sont caressées. L’impression de facilité enveloppe chacun de ses coups dans une ouate invisible. Les gestes sont amples, déliés, propres. La fluidité des mouvements de Shapovalov génère des accélérations fulgurantes. La balle fuse, laissant souvent les adversaires sans réaction à 3, 4 mètres de celle-ci. Cette capacité à imprimer une très grande vitesse sans effort est manifestement la marque des prodiges. 

Une grande préparation caractérise le coup droit et le revers à une main de Shapovalov. Ce sont des coups qui peuvent s’insérer tant dans une phase d’attente que dans un schéma plus agressif. Mais le gaucher canadien est un joueur offensif de fond de court, à la faveur de son coup droit percutant. Il est également doté d’une vista impressionnante qui lui permet d’anticiper et d’avoir régulièrement un temps d’avance sur ses adversaires. Tout comme il est à l’aise à la volée et n’hésite pas à monter fréquemment au filet. Son titre en double chez les juniors à l’US Open en 2015 avec l’autre espoir canadien, Félix Auger-Aliassime, est révélateur de l’aisance de Shapovalov dans ce domaine du jeu. 

Au-delà de l’aspect technique, Shapo est un guerrier sur le terrain. On peut le voir serrer les poings dès le premier jeu d’un match et haranguer la foule au besoin. C’est un combattant de tous les instants, exigeant et tenace, ce que confirme le leitmotiv de son bracelet fétiche : « Don’t stop fighting. »

Le talent de Denis Shapovalov est immense. Cette combinaison de virtuosité et d’esprit de conquête en fait assurément un joueur singulier : son jeu cristallin et spectaculaire rompt l’éternel retour des schémas classiques de jeu. Il semble d’ores et déjà évoluer au-dessus de la grande majorité des joueurs du circuit, indépendamment des résistances actuelles. Par-delà le bien et le mal, sa route vers les sommets semble illuminée en pointillé.

© Peter Staples / ATP
© Peter Staples / ATP

Le Gai Savoir
Le court est une fête

Une autre facette de sa personnalité réside dans son état d’esprit éminemment atypique et positif. Le jeune loup canadien est tout aussi bien pugnace et extraverti qu’enthousiaste et relâché sur le terrain. Il est détendu, dans la concentration comme dans les gestes. Il en ressort une fraîcheur et une légèreté étonnantes, associées à un fighting spirit à toute épreuve.

Cette attitude accentue encore son charme auprès du grand public. Grâce à sa facilité à dévoiler ses émotions, il en faut généralement très peu pour que Shapovalov transcende un stade et mette le public dans sa poche. Il exalte souvent celui-ci en bondissant comme un kangourou après un point spectaculaire. Cela ne l’empêche pourtant pas de garder le plus grand respect pour ses adversaires sur et en dehors des terrains. Preuve si nécessaire de son tempérament de bon aloi, le Canadien s’est même excusé auprès des joueurs britanniques pour avoir, en raison de l’épisode malheureux d’Ottawa, gâché leur victoire en Coupe Davis.

Un caractère qui ne doit cependant rien à la maturité, mais tout aux fondements de sa personnalité. Déjà à Wimbledon en 2016, il gagnait le tournoi juniors en affichant une joie candide tout au long de ses matchs. Comme si la conscience de son fabuleux potentiel lui procurait une joyeuse sérénité sur le court, un gai savoir.

 

Ecce homo
L’avenir du tennis mondial

Désormais bien campé dans le top 50, l’éternel fan de Nadal est largement en avance sur les attentes placées en lui. Son palmarès encore vierge ne saurait tarder à se remplir, mais il a déjà considérablement marqué les esprits. À cet égard, deux prix lui ont été décernés par l’ATP pour la saison 2017 : la révélation de l’année, qui récompense le plus jeune joueur dans le top 100, ainsi que la meilleure progression enregistrée au classement.

Comme un symbole pour l’ATP, il incarne parfaitement la Next Gen, autant qu’il s’en distingue aisément par son style de jeu offensif et la joie qu’il affiche sur le court.

Le tennis actuel est à la croisée des générations : le top 4 est dorénavant recomposé en top 2 par les inusables Federer et Nadal, les nouvelles têtes du top 10 telles que Dimitrov et Thiem doivent encore concrétiser les attentes qu’ils ont suscitées, tandis que la Next Gen commence progressivement à prendre ses marques. Shapovalov s’apprête, sans précipitation, à bousculer la hiérarchie établie. Il a déjà franchi rapidement les échelons mais, grâce à une volonté de puissance stupéfiante qui émane de sa personnalité et de son jeu, il est promis à prendre les rênes du tennis mondial. Ecce homo, sur les courts.   

1 Il est né le 15 avril 1999.