Et s’ils osaient ?

D’un coup d’un seul, la menace est devenue réelle. D’un revers de la main sur une table déjà bien rase, tout a été balayé. Bien avant que la plupart des pays européens suivent l’exemple de l’Italie et ferment leurs écoles, universités, centres sportifs et lieux de divertissement et alors que les fédérations de football, hockey sur glace et autres sports d’équipes tergiversaient encore, les instances du tennis mondial, elles, ne plaisantaient déjà plus. Surtout, elles ne laissaient pas planer la menace d’une désobéissance civile d’une stupidité rare – Paris est décidément magique – en jouant des tournois à huis clos. Indian Wells, la grand-messe californienne de mars et officieux cinquième Grand Chelem, était purement et simplement rayé du calendrier à quelques heures des premiers coups de raquette. Une annulation qui en a appelé beaucoup d’autres puisque l’ATP et la WTA décidaient dans la foulée de prendre un break décisif de 6 semaines, Masters 1000 de Miami et phase finale de Fed Cup compris. À court d’actualité (un comble pour un suiveur de la caravane de la petite balle jaune), il ne nous restait plus qu’à sombrer dans la nostalgie d’un passé moins anxiogène. D’ailleurs on ne va pas se mentir, comme on vient de vous annoncer que vous devez vous terrer dans votre cave avec toutes les réserves de pâtes, de papier hygiénique et de solutions hydro-alcooliques de la planète pour une durée indéterminée, il ne vous reste pas grand-chose d’autre à faire que lire ce qui suit.

Par Raphaël Iberg

L'embrassade entre Marat Safin et Lleyton Hewitt après la victoire du Russe en finale de l'Open d'Australie 2005 | © Ray Giubilo

Lleyton Hewitt, Juan Carlos Ferrero, Marat Safin, Andy Roddick, Gustavo Kuerten. Qu’ont tous ces anciens numéros uns mondiaux en commun outre le fait d’avoir gagné autant de Grands Chelems en carrière à eux cinq que Roger Federer à lui seul entre 22 et 25 ans ? Est-ce le nombre de séjours à l’hôpital combinés des disciples du génie helvétique qui feraient passer Basile Landouye pour un hypocondriaque notoire dont nous nous apprêtons à vous parler ? Ou encore le fait qu’on se moquerait encore de cette génération de transition entre les règnes de Pete Sampras et Andre Agassi et celui du Big Three And A Half (à une hanche britannique près) si Grigor Dimitrov n’était pas passé par là ? Eh bien pas du tout. Figurez-vous que nous avons ici les têtes d’affiche (avec le Swiss Maestro justement) de la campagne 2001 de l’ATP intitulée « New balls please. » Quésaco ? Souvenez-vous, l’ancêtre de l’actuel outil de propagande #NextGen qui tente péniblement de nous faire croire qu’il reste des joueurs compétitifs de moins de 32 ans sur un circuit dont l’âge moyen se rapproche dangereusement de celui d’un patient à risque en cas de contraction du coronavirus. Et s’ils revenaient ? Si l’envie les prenait d’imiter leurs consœurs Kim Clijsters, Patty Schnyder et Tatiana Golovin, récemment sorties de leurs retraites respectives pour un dernier tour d’honneur ? L’ancien joueur Rodolphe Gilbert, cité par l’excellent Rémi Bourrières sur le site Eurosport.fr, affirmait récemment que « beaucoup d’hommes aimeraient rejouer, mais n’osent pas. » Et s’ils osaient, eux ?

Si vous vous souvenez de l’authentique coup de maître publicitaire de la cellule communication de l’ATP cité plus haut, si vous avez encore un vieux poster estampillé « New balls please. », « New champions! » ou encore « Who’s next? » (rien à voir avec le COVID-19) qui traîne dans un coin de votre grenier, c’est désormais officiel. Il faut vous rendre à l’évidence: vous avez atteint un certain âge, et même un âge certain. Tout le contraire de ces légendes des années 90 et 2000 qui ont mis un terme à leur carrière à l’âge où les Stan Wawrinka de ce monde atteignent leur maturité dans le contexte actuel. Et si, jaloux du succès du triumvirat de trentenaires qui imposent leur empire au monde connu, ils franchissaient le Rubicon du bon sens pour tenter un improbable come-back ? Avouez que, les génies pas tout à fait compris  – Daniil Medvedev et Nick Kyrgios – exceptés, la sinistrose nous guette en ce qui concerne la classe biberon des courts de la nouvelle décennie qui s’annonce. Le charisme combiné de Sascha Zverev et Milos Raonic atteint presque celui d’un coton-tige, Kiki Mladenovic a clairement obtenu la garde du style capillaire du Poulidor autrichien dans la rupture et le ténébreux Stefanos, pas toujours le foudre de guerre attendu, semble attendre que l’orage (tsitsi)passe. On ajoutera qu’on ne vexera probablement pas grand monde en ne prédisant pas de Majeur pour De Minaur, dont le chemin semble semé d’embûches malgré son explosivité. Quant au pari Rublev, pourtant pavé de bonnes intentions, il semble quelque peu embourbé pour l’instant. Le retour triomphal de la vieille garde redonnerait assurément un peu d’intérêt à la lutte de bas de tableau qui fait rage entre les sujets du duo absolutiste Fedal et de celui qui les surpassera certainement largement au niveau comptable, mais qui n’effleurera probablement jamais leur aura (même s’il vendrait père et mère pour y arriver). Mais quel rôle joueraient-ils exactement ?

Lleyton Hewitt, demi-finale de l'US Open 2002 face à Andre Agassi | © Ray Giubilo

Lleyton Hewitt – quitte ou double

Le Rocky Balboa des antipodes se la jouerait en mode furtif. Personne n’ayant jamais su s’il avait vraiment pris sa retraite, un retour passerait également inaperçu. En effet, même si l’ancien lauréat du titre fort envié de « sportif le moins admiré de la planète » (attribué par le magazine australien « Inside Sport » en 1999) a mis un terme officiel à sa carrière de joueur de simple le 21 janvier 2016 (défaite face à son double ibérique David Ferrer à Melbourne), tout n’est pas aussi… simple justement. Pas moins d’une dizaine de come-backs en double ont suivi cette retraite toute relative, de mars 2016 à janvier 2020, série en cours. De l’auto-sélection en Coupe Davis à la wild card à Wimbledon en passant par des passages improbables sur la terre battue de Houston ou au challenger de Surbiton, « Rusty » ne connaît pas l’usure. Sa 456ème place au classement de la spécialité lui permettrait de faire un retour tonitruant en passant par les qualifications du tournoi Futures de Bagnoles-de-l’Orne par exemple.

Juan Carlos Ferrero avec Abreu et Laska, ses deux ramasseurs de balles préférés, en 2001 | © Ray Giubilo

Juan Carlos Ferrero – retour sur terre

Nous étions au tournoi comptant pour le Champions Tour se disputant dans le cadre majestueux du Royal Albert Hall de Londres en novembre dernier. A voir le moustique d’Onteniente, probablement piqué dans son orgueil de double tenant du titre, piétiner sans ménagement un Tommy Haas exsangue (dans un tournoi exhibition donc), on commence à avoir quelques soupçons concernant l’identité d’au moins un des retraités en mal d’adrénaline mentionnés par Rodolphe Gilbert. On imagine que la préparation mentale serait la clé d’un retour réussi pour l’avant-dernier vainqueur de Roland-Garros avant l’avènement de l’Incroyable Hulk de Manacor. Il en faudrait des séances sur le divan pour assimiler le fait qu’on est passé d’une époque où on pouvait cueillir Martin Verkerk comme un Oranje mûr en finale d’un tournoi majeur à une ère dans laquelle empocher un grand titre s’apparente à un crossover entre Le Choc des Titans et Les Douze Travaux d’Hercule.

Marat Safin, en pleine bataille d'eau avec Anna Kournikova | © Ray Giubilo

Marat Safin – roulette russe

Tout le monde se souvient des fameuses – et nombreuses – « cousines » du playboy moscovite qui garnissaient les tribunes de Melbourne (notamment) il y a une vingtaine d’années. Les plus anciens ont également encore en mémoire le début de striptease effectué après une passe d’armes au filet dans la cinquème manche de son match à rallonge face à Félix Mantilla sur la terre battue parisienne en 2004. Le showman russe et ses facéties n’ont jamais vraiment été remplacés sur le circuit. Kyrgios et Medvedev, que nous mentionnions plus haut, sont clairement candidats à sa succession, mais il manque aux deux écuyers l’adoubement du maître pour accéder à la chevalerie du rire. Goran Ivanišević lui-même l’avait fait pour Safin en expliquant que chaque génération avait son propre Goran et que son héritier, lui au moins, savait casser ses raquettes avec esprit. Et des raquettes, il en a brisé quelques unes de rage au cours de sa carrière. Du haut de ses 1055 outils de travail détruits (statistique tenue par l’intéressé lui-même) dont 48 en une seule saison, le grand Marat reviendrait pour terminer la formation des quelques jeunes loups qui se disputent son rôle sur cet ATP Tour qui manque de mordant.

Andy Roddick, pendant sa victoire face à Andy Murray à Wimbledon en 2009 | © Art Seitz

Andy Roddick – point de non-retour

Une réapparition de l’Américain sur le circuit est certainement la plus improbable des cinq, et pour cause. Celui dont la carrière a été réduite en miettes par Roger Federer refuserait probablement de remettre ne serait-ce qu’une chaussure sur un court avant d’avoir la preuve formelle que son bourreau a posé les plaques. Comment lui en vouloir ? Non content d’avoir été renversé par le Federer Express à 21 reprises, 8 de ces déconvenues sont intervenues en Grand Chelem, dont 4 en finale. Quand on sait que le palmarès d’A-Rod est resté désespérément bloqué à une couronne majeure, on mesure un peu mieux l’étendue des dégâts. D’autant plus qu’en bon citoyen helvétique, l’homme aux 103 titres ne rangera sans doute pas ses raquettes avant d’avoir atteint l’âge légal de la retraite à 65 ans. Comme ses compatriotes ont pris la fâcheuse habitude de confondre la Suisse et la Suède, on imagine que seul le fameux syndrome de Stockholm pourrait convaincre le natif du Nebraska de revenir défier le G.O.A.T.

Gustavo Kuerten intronisé au Hall of Fame, Roland-Garros 2017 | © Ray Giubilo

Gustavo Kuerten – arrache-cœur 

« Guga » a laissé son cœur sur les courts ocres de Paname, la dernière fois en 2001. Depuis 2009 et le crime de lèse-majesté de Robin Söderling sur un Court Philippe-Chatrier proche de l’émeute pro-suédoise, on a la preuve que la pompe aortique du fantasque brésilien ne trouvera jamais de rival en la personne de Rafael Nadal, même au soir de son 75ème sacre le 7 juin 2082. Les quelques infidélités faites au triple vainqueur de l’épreuve en faisant les yeux doux à RF seront vite pardonnées au public tricolore. Tant mieux, car après son dernier passage sur le billard, le nouveau BFF de Greta Thunberg risque d’éviter les promenades printanières à l’ombre des serres d’Auteuil pour privilégier les pique-niques estivaux dans les parcs londoniens à l’avenir. Juste à temps pour que le Geignard de Florianopolis (rapport au son produit au contact de la balle, pas à son humeur d’ordinaire plutôt joviale) vienne enfin récupérer son bien, 19 ans après. Euh ouais, enfin si la terre (battue) a recommencé à tourner d’ici là. Rien n’est moins sûr.

P.S. : le télétravail étant impossible dans le microcosme sportif, la saison risque de se terminer sur PlayStation. Andy Roddick serait sûrement d’accord de revenir dans ce cas.