La crise de la quarantaine

Il y a quelques semaines, le spectre d’une pandémie mondiale était aussi éloigné de nos préoccupations occidentales et aussi irréel qu’un doublé Roland-Garros – Wimbledon de Bernard Tomic. Le coronavirus est aujourd’hui à nos portes et accessoirement à celles de tous les évènements culturels et sportifs d’Europe. La Suisse a même profité de l’absence prolongée de son icône nationale pour interdire toutes les manifestations rassemblant plus de 1000 personnes jusqu’au 15 mars. Alors que dans le pays du salon de l’horlogerie (annulé), de la culture du consensus et de Roger Federer c’est une catastrophe pour le hockey sur glace, le football et les carnavals en tous genres, on vous explique pourquoi ce n’est peut-être pas une si mauvaise chose pour le monde du tennis.

Par Raphaël Iberg

John McEnroe étalé de tout son long sur le dur l'US Open après avoir pris une balle en pleine caboche, © Art Seitz

Un allègement du calendrier

Il y a bien des années que tous les acteurs du tennis ou presque préconisent l’allègement d’un calendrier aussi overbooké qu’un vol EasyJet le premier samedi des vacances scolaires. Des mesures aussi efficaces que le service d’Elena Dementieva ont donc été prises par les différentes instances pour tenter de remédier à ce problème récurrent. Résultat : une multiplication des compétitions avec l’arrivée de la Laver Cup et de l’ATP Cup et la création de la Piqué Cup sur les cendres de la défunte Coupe Davis, sans compter la refonte de la Fed Cup dont nous avons déjà parlé dans ces colonnes. En plus d’avoir exponentiellement augmenté les efforts consentis par les joueurs à la fibre patriotique aussi développée que le bras gauche de Rafael Nadal et insistant donc pour s’inscrire à toutes ces joutes annuelles, le temps de cerveau disponible de tout un chacun en a été réduit d’autant par l’extrême complexité de toutes les nouvelles formules précitées. On imagine que Gilles Simon ne sera plus le seul à s’attacher les services d’un spécialiste en neurosciences à l’avenir, histoire d’éviter le burnout à la seule lecture des modalités d’un tournoi par équipes.

Et le CoVid-19, plus connu sous le nom de coronavirus, dans tout ça ? En quoi vient-il chambouler ce programme surchargé ? C’est très simple. L’être humain n’est fondamentalement gouverné que par deux choses : l’argent et la peur d’un danger imminent. Très souvent dans cet ordre. Si la seconde nommée prend le pas sur le premier cité, bien aidée par la psychose créée par les gouvernements et relayée par les médias, il y a de fortes chances que le tournoi challenger de Bergame ne soit pas le seul à perdre des plumes. Une mise en quarantaine du circuit dans son ensemble n’était probablement pas au programme des multiples réunions stériles qui ont mené aux réformes mentionnées plus haut, mais il semble difficile d’imaginer une solution plus efficace à la demande persistante d’augmenter les plages de repos de joueurs surmenés. La cerise sur le gâteau étant que Gerard Piqué ne verra aucune différence majeure dans la fréquentation moyenne de ses stades madrilènes en fin d’année en cas d’annulation ou de huis clos.

 

La solution aux problèmes d’insomnie de Guy Forget

Chaque année c’est la même rengaine au mois de février. Federer jouera-t-il sur terre battue cette saison ? Quand l’annoncera-t-il ? Est-ce du bluff ? On peut d’ailleurs répéter le processus au mois de novembre au soir de la victoire du Bâlois aux Swiss Indoors et à la veille de son forfait probable à Bercy. Cette fois au moins, le problème a été réglé rapidement par la bombe lâchée par le Swiss Maestro sur les réseaux sociaux concernant son opération et la pause forcée qui en résulte. Ce qui ne résout évidemment rien pour Guy Forget, directeur du tournoi parisien, qui n’a pas encore vendu ses billets au grand public. Comme beaucoup de pharmacies, on imagine que le patron de la deuxième levée du Grand Chelem avait le masque en apprenant la nouvelle. C’est là que notre nouvel ami un peu collant, le coronavirus, entre en scène. Si la situation actuelle persistait jusqu’en mai (permettez-nous d’en douter autant que de l’accession de Maxime Hamou à la première place mondiale dans les six mois), Roland-Garros pourrait fort bien se jouer à huis clos, risque de contagion oblige. Voilà de quoi mettre fin à toutes les souffrances de l’ancien capitaine de Coupe Davis tricolore. Pas de vente de sésames ô combien stressante en l’absence de la coqueluche (drôlement contagieuse elle aussi) de toutes les foules du monde. Et surtout, le casse-tête des tribunes vides de la discorde à l’heure du déjeuner, celle des petits fours et pause champagne sur le Court Philippe-Chatrier aurait de fortes chances de ne pas faire mousser autant que d’habitude.

Rafael Nadal et son puissant biceps gauche, © Art Seitz

Enfin un adversaire pour Nadal à Paris

Si par hasard la peur prend définitivement le pas sur l’aspect vénal (n’y comptez pas trop), les tournois seront peut-être purement et simplement annulés, à l’image de la finale du Challenger de Bergame dont les points et le prize money ont été distribués aux deux finalistes (Enzo Couacaud et Illya Marchenko) comme s’ils avaient tous les deux perdu ce match. Charmant. Bref, dans ce cas extrême, les 20 titres majeurs de Federer resteront la valeur étalon pour quelques mois supplémentaires, le métronome Djokovic perdra son momentum et Nadal ne touchera pas terre. Cela nous semble d’ailleurs le seul scénario dans lequel la sangsue des Baléares ne gagne pas Roland-Garros cette année (et les 15 prochaines). Ne nous emballons toutefois pas trop. En effet, le président des Etats-Unis lui-même, grand ami de la vérité et de la cause scientifique devant l’Éternel, a placidement affirmé que le virus aurait disparu de lui-même d’ici au mois d’avril. La maladie étant tour à tour importée du Mexique ou un canular inventé par les Démocrates selon la Maison Blanche, la terre ne devrait pas trop trembler par sa faute cette année Porte d’Auteuil.

 

Des économies d’énergie bienvenues

Greta Thunberg herself a osé interpeller l’intouchable monument du sport helvétique au sujet de ses liens étroits avec Crédit Suisse, chantre des sources d’énergie renouvelable et de la lutte pour une planète plus propre s’il en est, à l’aide du hashtag #RogerWakeUpNow. Comment trouver un meilleur moyen de clouer au sol tous les représentants d’un sport dont la vocation est de suivre l’été dix mois sur douze à grand renfort de CO2 et autre gaz à effet de serre qu’une bonne vieille paranoïa ? Dans son souci habituel de communiquer sans la moindre aspérité passible de créer un conflit, Roger nous répondrait peut-être que sa propre mise en quarantaine n’interviendra pas avant le mois d’août 2021, quoi qu’il arrive. Ce qui n’en fera de loin pas un fossile, même sur un circuit à l’énergie et au jeunisme sans cesse renouvelés. Pour le reste, qui vivra verra.

La faucheuse Roger Federer, © Art Seitz