L’Australian Open Festival

retrouvailles enivrantes

Par Matthieu Giboire

Par Steve Collis, CC by 2.0 : commons.wikimedia.org/wiki/File:Rod_Laver_Arena_(8984015851).jpg

Il fait déjà chaud, tout le monde est euphorique car aujourd’hui les stars sont de sortie : Rafa, Roger ou encore les locaux De Minaur, alias « Demon », et Thompson sont prêts à chauffer Melbourne Park.

Le tramway 70 est bondé, les enfants s’impatientent, les femmes se pomponnent malgré la chaleur tandis que les hommes, eux, s’affairent aux pronostics. Quelques minutes plus tard, nous apercevons des buildings à droite, des restaurants, des commerces, comme une impression d’avoir fait du sur place. C’est alors que s’entremêlent mélodies et brouhahas, la Rod Laver Arena commence à se remplir, la journée ne fait que commencer.

Cette affluence était loin d’être gagnée il y a encore 20 ans. Longtemps considéré comme le parent pauvre du tennis, le premier tournoi du Grand Chelem de la saison a souffert des années de son éloignement géographique mais aussi de ses déménagements successifs. En effet, l’Open d’Australie aura vu du paysage : le tournoi a posé ses valises à Perth, Brisbane, Adélaïde, Sydney, et même en Nouvelle Zélande. Un périple qui a pris fin à Melbourne, terre d’accueil depuis 1972.

 

« Borg et Connors ne venaient presque jamais. Agassi a mis du temps. Le déménagement mais aussi le changement de date ont été déterminants. » – Roger Federer

 

L’AO a fait plus d’une fois le tour du calendrier, et parfois deux comme en 1919 où la compétition s’est déroulée en janvier puis en mars de la même année. N’arrivant pas à trouver sa place, le tournoi s’est essayé en août, avant Noël, instaurant même une finale le jour de l’an 1977. Un méli-mélo de dates qui n’a pas trouvé preneur. Et pourtant, ce tournoi a du charme. Seul Grand Chelem à se disputer en centre-ville, vous n’y trouverez ici aucune file d’attente. Un étrange paradoxe loin des allées bondées de Roland Garros, et de « The Queue » à Wimbledon.

L’année 2020 quant à elle, restera malheureusement dans les annales. Les feux ravagent l’Est de l’Australie depuis plusieurs mois maintenant. Cette catastrophe écologique détruit la faune, la flore et terrorise les habitants de tout un pays. Canberra, ville la plus polluée du territoire, a vu son Challenger délocalisé à Bendigo. En effet, la qualité de l’air est sept à huit fois supérieure au taux acceptable. Des conditions qui ne jouent pas en faveur du Happy Slam, censé ouvrir la saison tennis. Cependant, annuler ou reporter l’Open d’Australie serait rajouter une catastrophe économique à la présente écologique. Des millions de dollars s’envoleraient… la nature agit, l’homme fait, disait Kant.

Roger Federer, Open d'Australie 2017, © Ray Giubilo

Une ambiance décontractée unique au monde

En attendant le début des matchs, pourquoi ne pas faire un tour au « Grand Slam Oval », cette immense aire de jeux à quelques mètres des courts. L’endroit parfait pour occuper les enfants. Tennis de table, hologramme, jeux d’eau et une multitude d’activités plus ludiques les unes que les autres sont à leur disposition, pour une poignée de dollars australiens. Non loin de cette cohue juvénile, certains profitent du soleil, sur les transats, bercés par les premières frappes de la journée.

 

« Food, kids, music and tennis. Cela fait partie de la culture australienne, de notre manière de profiter de l’été. » – Jo Juler, chef marketing du tournoi

 

C’est ce qui fait son charme, l’Australian Open est un lieu où l’on sert du tennis comme nulle part ailleurs. Il y a toujours de la musique, des odeurs, des activités en tout genre au point même qu’on oublierait que des matchs se jouent. Il est l’heure de passer à table, là encore c’est une explosion des sens. Des milliers de spectateurs carburent au champagne, au spritz ou encore au vin local. Faites aussi votre choix entre les pizzas, nachos et autres fins gourmets, mais vite car Demon n’est plus très loin de valider son billet pour le tour suivant.

 

Qu’en pensent nos joueurs ?

La Fédération australienne ne lésine pas sur les moyens. Accueil, privilèges, confort, le premier majeur de la saison gâte ses invités tout comme ses joueurs, qui fêtent leurs retrouvailles après une trêve bien méritée. Personne ne manque appel, Denis Shapovalov est sur place depuis une dizaine de jours afin de perfectionner son revers lifté. Gaël Monfils, lui, a pris le temps de s’exprimer entre deux échanges avec son pote Stan.

 

« Je n’ai jamais très bien joué ici mais c’est un très joli tournoi. J’aime beaucoup. Les conditions de jeu sont bonnes même si ça a été accéléré. » – Gaël Monfils

 

Cordages en abondance, restaurants à volonté, hôtels grand luxe, ou même la plage à quelques encablures des practices. Ici les joueurs sont rois pour les organisateurs mais aussi pour les fans. Melbourne est une ville cosmopolite où une multitude de nationalités se mélangent, vivent ensemble. Drapeaux et maquillages sont de sortie : le géant américain Christopher Eubanks peut compter sur ses supporters, juste derrière, les afficionados espagnols vibrent aux rythmes des glissades de Nicolas Kuhn, tandis que les fidèles tchèques s’apprêtent à rendre un hommage poignant à Tomas Berdych.

Les fans sont en nombre tout comme les peoples. Will Smith, Eva Longoria, David Beckam, cette brochette de célébrités ont tous foulés la Rod Laver Arena pour admirer les meilleurs joueurs du monde qui répondent toujours présent. Novak Djokovic n’a jamais raté aucune édition en 14 participations. Roger Federer, lui, n’en a loupé qu’une seule en 1999. Ils fuient l’hiver européen pour rejoindre le soleil australien peu après les fêtes. David Goffin avait posé ses valises quelques heures après Noël l’année passée pour taper la balle avec Marin Čilić. De même pour Dominic Thiem qui posait ses gifles de revers devant quelques fans. Melbourne aime les joueurs et les joueurs aiment Melbourne.

Rod Laver en compagnie de Roy Emerson, © Art Seitz

Les nuits melbourniennes

La journée est bien avancée, la lumière du jour laisse paisiblement place aux artifices de la Birrarung Marr. Les guirlandes scintillent, les néons se dressent tout autour de l’entrée de l’Australian Open Festival. Attention zone réservée aux détenteurs du « Ground Pass » qui équivaut à 50 dollars australiens. Le prix à payer pour profiter des deux concerts hebdomadaires et de la chaude ambiance des night sessions.

 

« Les gens ici aiment le sport mais le tournoi est fait pour intéresser aussi ceux
qui n’aiment pas le tennis » – Jo Juler

 

En innovant ses concepts, l’Open d’Australie souhaite attirer d’autres publics, les jeunes mais aussi les touristes, car personne ne doit rater le plus grand événement organisé dans l’hémisphère sud.

 

« Ils remplissent les stades, ils inspirent les jeunes générations à prendre une raquette et d’une manière plus globale nous encouragent à repousser les limites. Pour ces raisons et plus encore, nous investissons considérablement dans la prise en charge des joueurs avec des installations de pointe, une équipe de services amicale et une rémunération appropriée » – Craig Tiley, directeur du tournoi

 

L’argent ne fait pas le bonheur mais presque… À la fin des années 1960, Rod Laver fut le premier joueur à dépasser le million de dollars de gains, des dizaines d’années plus tard, le tennis a considérablement augmenté sa manne financière. Depuis 2001, la dotation globale de L’AO a augmenté de plus de 351% passant de 13,9 M$ australiens à 62,9 M$ en 2019. Elle est déjà loin l’époque où Borg, Vilas, Connors, ou encore McEnroe boycottaient le tournoi.

La nuit est tombée, les bières coulent à flots, des milliers de spectateurs discutent et dansent au rythme des concerts nocturnes. C’est à ce moment de la journée que le Festival de l’Open d’Australie abat ses meilleures cartes. Non vous ne rêvez pas, vous êtes à Melbourne, la saison tennis est lancée.