Le retour du champagne ?

Par Rémi Bourrières

© Antoine Couvercelle

Au sortir d’une ère marquée par l’omnipotence d’un tennis préformaté du fond de court avec un revers à deux mains bien campé sur ses appuis, la nouvelle génération incarnée par des joueurs comme Tsitsipas ou Shapovalov semble ramener dans son écume le goût du revers à une main et, avec lui, celui du tennis champagne. Signe d’une (r)évolution impulsée par l’héritage de Roger Federer, cycle naturel des choses ou simple illusion ? 

Il en faut peu, parfois, pour être heureux. En l’occurrence une simple statistique, très anecdotique dans le fond, mais accueillie sous les vivats de la foule lors de la finale du Masters 2019 entre Stefanos Tsitsipas et Dominic Thiem : c’était la première finale 100 % revers à une main dans la prestigieuse épreuve de fin d’année depuis 2006. À l’époque, de nombreux observateurs, et non des moindres, prédisaient la mort imminente du revers à une main et de ses artistes déraisonnables, censés cracher leurs dernières flammes avant de se faire doucher, définitivement, par le froid pragmatisme des épiciers au revers à deux mains. La victoire inéluctable de la fourmi sur la cigale, en quelque sorte. 

Le problème est qu’en tennis – et c’est valable pour les lignes qui précèdent comme pour celles qui vont suivre –, toutes les théories trop hâtivement avancées finissent par être balayées un jour, effacées par les vents contraires du lendemain. Notre sport, comme la mode, n’est qu’affaire de cycles et c’est bien là, aussi, ce qui fait le charme de cette discipline universelle, qui accorde sa place aux petits comme aux grands, aux costauds comme aux malingres, aux attaquants comme aux défenseurs. Et donc au revers à deux mains comme au revers à une main !

Ce dernier, douze années après les funestes prédictions sur son avenir, tient à nouveau le haut de l’affiche. À vrai dire, dans cet espace-temps, on a un peu l’impression de n’avoir entendu parler que de lui, par l’intermédiaire évidemment de son plus célèbre représentant, Roger Federer, dont c’est pourtant le point faible avéré. Grâce aussi à deux autres « monobras » plutôt à leur aise dans la spécialité, Stan Wawrinka et Richard Gasquet, qui eux en ont fait un point fort, surtout ce dernier dont c’est même l’arme maîtresse. Après quoi, de plus jeunes ont repris le flambeau avec panache : Tsitsipas et Thiem, donc, mais aussi Grigor Dimitrov et désormais Denis Shapovalov, principalement. Avec eux, plus de doute : le revers à une main survivra !

© Antoine Couvercelle

Revers à une main : la qualité, pas la quantité

Mais quitte à passer pour un pisse-froid, cette vision romantique du revival inespéré du revers à une main ne résiste pas complètement à l’analyse des chiffres. Car dans le même espace-temps, il a diminué de moitié au sein de l’élite du top 100, dont il ne représente plus que 15 % contre encore 29 % à la fin de la décennie précédente. Oui, il serait hâtif, sinon erroné d’affirmer que le revers à une main est en train de faire son retour en force. La différence, en revanche, c’est que ces revers à une main sont désormais concentrés dans le sommet de la pyramide quand ils étaient plus anonymes il y a dix ans. Autrement dit : on trouve peut-être moins de revers à une main aujourd’hui, mais ils performent mieux.

À moins que ce ne soient leurs propriétaires qui, globalement, performent mieux ? On peut aussi poser la question en ces termes et se demander du coup, comme ce bon vieux Nick Bollettieri avait eu un jour l’impudence de le faire avec Roger Federer, s’ils ne seraient pas encore meilleurs, voire proches de l’imbattable avec un revers à deux mains. Une interrogation qui revient à ouvrir un comparatif à ciel ouvert entre les deux revers. Débat impossible ? Certaines données chiffrées semblent pourtant apporter une réponse assez claire, qui ne va pas plaire aux puristes : il semblerait que, dans l’absolu, le revers à deux mains soit une bien meilleure option.

 

Le revers à deux mains, un meilleur coup ?

Ces chiffres, nous sommes allés les glaner dans l’inépuisable banque de données collectées par Fabrice Sbarro, un entraîneur suisse féru de statistiques, domaine qui lui a ouvert les portes d’une collaboration avec deux joueurs du top 10. Sur son site internet Tennisprofiler, celui qui a par ailleurs écrit un livre à vocation tactique (Quel joueur êtes-vous ?) prend soin de hiérarchiser, sur la base des innombrables matchs qu’il analyse lui-même en permanence, les coups les plus efficients du circuit (top 100 principalement), selon un algorithme complexe reposant sur deux critères principaux : la différence points gagnés/fautes directes sur un même coup, et le comparatif avec les adversaires sur ce même coup. 

La prédominance des revers à deux mains (le Français… Antoine Hoang figure en tête devant Nishikori, Nadal, Djokovic et Paire) est nette dans ce classement où seul le revers à une main de Richard Gasquet pointe dans le top 10. Et encore, il faut le relativiser puisque, on l’a dit, le classement – basé sur l’étude de la saison 2019 – est pondéré par la valeur des adversaires affrontés. Or le Français, beaucoup blessé l’an dernier, n’a guère affronté les tout meilleurs. Derrière Richard arrive Dominic Thiem à la 12e place et, plus surprenant, Dan Evans à la 15e. Les Federer, Wawrinka et Tsitsipas ne figurent même pas dans le top 20. On nous aurait menti ? Non, répond Fabrice Sbarro, mais « le problème par rapport à l’estimation des revers à une main, c’est que l’on confond souvent la beauté et l’efficacité. Ça a été longtemps vrai pour Roger Federer qui avait par le passé un revers à une main défensif, même s’il a ensuite apporté quelques changements qui lui ont permis de remonter dans mon classement. L’autre exemple type, c’est Stan. Il a un superbe revers, qui a d’ailleurs été très efficace, mais en 2019, pour des raisons qui lui appartiennent, il a commis un nombre d’erreurs hallucinant sur ce coup qui est devenu moyen, voire faible. » Mais quoi qu’il arrive, on continuera toujours de s’extasier sur le revers de Wawrinka comme on le fait à juste titre sur celui de Gasquet, probablement le seul joueur en activité dont le revers à une main est supérieur au coup droit, chose qui est plus répandue chez les revers à deux mains. 

© Antoine Couvercelle

Quand Djokovic jouait à une main…

Alors, s’il en est ainsi, pourquoi tout le monde ne jouerait-il pas son revers à deux mains, sachant que même Roger Federer a dit que c’est le coup qu’il enseignerait à ses enfants ? D’abord parce que tout le monde n’a pas les aptitudes biomécaniques pour cela. Dans la série des théories quelque peu suspectes, l’une de celles qui a longtemps circulé, venue des États-Unis, disait que le revers à une main engendrait davantage de contraintes biomécaniques que le revers à deux mains. « Alors qu’il n’y a aucun coup plus naturel que le revers à une main puisque c’est le seul coup où l’épaule dominante est en avant du corps, donc le seul coup où le corps est naturellement tourné dans la bonne direction », comme le constate Jan de Witt, l’ancien entraîneur allemand de Gilles Simon, réputé pour sa boulimie d’analyses. 

Le fait que les enfants (surtout les filles) optent en masse pour le revers à deux mains, au début, vient plutôt tout simplement d’une question de force. On le sait peu mais Novak Djokovic, poussé en ce sens par sa première monitrice, Jelena Gencic, s’était essayé au revers à une main dans sa jeunesse. Il n’a pas prolongé l’expérience parce qu’il se sentait «trop faible ». Et il a bien fait, assurément. D’autres en revanche aurait été tout aussi inspirés de switcher mais ne l’ont jamais fait, soit parce qu’on ne leur a pas proposé, soit parce qu’ils n’ont pas osé, pris dans l’engrenage des résultats immédiats. Car switcher, comme l’ont en revanche entrepris à l’adolescence (ou juste avant) des joueurs comme Thiem, Wawrinka, Tsitsipas ou même Edberg et Sampras avant eux, c’est l’assurance de rétrograder sérieusement pendant une saison ou deux, le temps que tout se mette en place. « D’une manière générale, le revers à une main est un coup qui demande plus de temps car c’est un coup très exigeant physiquement », observe Laurent Raymond, entraîneur du Français Corentin Moutet dans les structures de la FFT. « On ne peut pas compenser avec la main gauche comme avec le revers à deux mains, donc il faut être très bien placé et bien ancré dans le sol. Tsitsipas, quand il était junior, ne tenait pas du tout son revers à une main. C’est à partir du moment où il est devenu fort physiquement qu’il est devenu fort sur ce coup. On voit d’ailleurs que ce renouveau du revers à une main se fait avec une génération de joueurs très athlétiques et puissants. »

© Ray Giubilo

Rod Laver : « Tout dépend de ce qu’on veut faire de son jeu »

Des joueurs dont le profil offensif est une autre caractéristique, probablement liée aussi, on y reviendra, à cette pratique du revers à une main. Cela nous ramène au choix initial : un revers à une main, à la base, ce n’est pas un choix d’efficacité statistique ou d’esthétisme, c’est avant tout une question de feeling corporel et d’état d’esprit. « Tout dépend de ce que l’on veut faire de son jeu », disait l’an dernier, lors de sa venue à Roland-Garros, Rod Laver, l’emblématique champion de la dernière génération majoritairement écrasée par le revers à une main, avant que Jimmy Connors et Björn Borg n’opèrent la révolution. « Choisir le revers à deux mains, c’est privilégier la cadence et la vitesse. À une main, vous avez plus de flexibilité, la capacité de varier davantage. » 

 Même si Nadal est une exception notable dans la « caste » des deux mains, le revers à une main, grâce à la plus grande liberté qu’il accorde au bras, à l’avant-bras et au poignet, permet incontestablement de générer plus de spin, donc de donner plus de volume et d’angles à la balle. C’est peut-être pourquoi, contrairement à une (autre !) idée fausse, il n’est pas seulement l’apanage des attaquants, mais est aussi très prisé des puncheurs voire des défenseurs, à l’image d’une vague importante de terriens hispanophones. Mais c’est vrai qu’il accorde aussi à ceux qui veulent se projeter une capacité à assurer une meilleure transition vers l’avant : les joueurs dotés d’un revers à une main sont généralement plus enclins à maîtriser la volée et le slice, un coup devenu très important pour apporter un peu de douceur dans ce monde de brutes. « Si vous regardez les meilleurs, tous maîtrisent parfaitement le slice », fait d’ailleurs remarquer Roger Federer.

 

Un « sauté » de revers à une main

Aujourd’hui, l’influence de ce dernier est évidente dans le choix de jeunes joueurs de se tourner à nouveau vers le revers à une main. On le voit dans les clubs mais aussi dans l’élite puisque les plus jeunes, comme Tsitsipas ou Shapovalov, n’ont jamais caché avoir beaucoup admiré le champion suisse. Le mimétisme les a peut-être ainsi inconsciemment guidés vers le one hand, auquel le frétillant Canadien s’est même permis d’apporter une recette nouvelle : le revers à une main « sauté », « un coup occasionnel mais qui devrait à mon avis faire partie du jeu à l’avenir, reprend Laurent Raymond. Car c’est un coup qui permet de ne pas se laisser dominer par la balle et qui va dans le sens de l’évolution constante du jeu : ne pas subir l’échange, être au contraire celui qui dirige. » 

On le voit bien avec ces illustres représentants de la NextGen dont on peut aussi se demander s’ils pratiquent naturellement un tennis plus offensif parce qu’ils sont dotés, au départ, d’un revers à une main, ou si c’est l’évolution du jeu vers l’offensive qui a naturellement « sélectionné » ceux qui jouent leurs revers à une main. C’est l’histoire de l’œuf et de la poule… On n’aura jamais la réponse, et peu importe. Reste aujourd’hui le plaisir de constater que le revers à une main est là, et bien là, au sommet du tennis mondial. Et deux mains… pardon, demain ? C’est un autre jour. En attendant, champagne !