Less is more

Le tennis retrouve le goût des choses simples

Faute de grives, on mange des merles. Mais ça tombe bien : bien cuisiné, le merle, c’est pas mal non plus. Touché de plein fouet par la pandémie du Covid-19, le tennis réapprend ainsi les initiatives nationales… Réapprend ? Car oui, quelque part la crise le ramène à ses fondamentaux historiques. Plus qu’un lot de consolation, un retour aux sources. Voici venu le temps des premiers matchs post-confinement et autres plaisirs minuscules.

Par Guillaume Willecoq

© Ewout Pahud de Mortanges

L’Allemagne a initié le mouvement avec la réunion de huit joueurs, parmi lesquels Dustin Brown, établis dans un périmètre de 100 km autour de Coblence. Les États-Unis ont renchéri du côté de la Floride, avec les locaux Opelka et Paul, plus deux « guests » confinés outre-Atlantique, Hubert Hurkacz (coach américain, Craig Boynton) et Miomir Kecmanovic (poulain IMG). Le pendant féminin de l’épreuve est prévu à la fin du mois avec Amanda Anisimova, Alison Riske, Danielle Collins et l’Australienne Ajla Tomjlanovic. La Suède a opté pour la version minimaliste : un unique match caritatif entre les deux frères Ymer. L’Autriche, elle, voit gros avec un évènement mixte très respectablement doté (151 750 €) et qui doit marquer la rentrée d’un premier gros bras, le n°3 mondial Dominic Thiem.

Ainsi va le tennis en temps de pandémie. En attendant la reprise, sans cesse différée, des rendez-vous internationaux (ATP, WTA et ITF ont donné à cette heure rendez-vous au 13 juillet, mais le conditionnel reste de rigueur), chaque pays élabore ses propres initiatives à l’intérieur de ses frontières. La Grande-Bretagne y songe (on évoque un format de huit réservé aux joueurs classés au-delà du ‘cut’ des grands tournois, afin de rémunérer des joueurs réellement dans le besoin), l’Espagne aussi (tournée d’été nationale et/ou évènement organisé à Majorque chez Rafael Nadal), et bien sûr la France, entre un projet estival dans le sud du pays porté par Thierry Ascione et le bébé de Patrick Mouratoglou, l’Ultimate Tennis Showdown, qui promet de réunir 10 joueurs, dont certains de tout premier plan, pour 50 matchs sur plusieurs semaines…

Bref, à chacun ses propositions, plus ou moins ambitieuses, plus ou moins philanthropiques, pour tenter de sauver les meubles et réamorcer la machine, dans un sport dont il apparaît de plus en plus clairement qu’il sera l’un des derniers à pouvoir renouer avec la « vie d’avant » (pensez que l’Open d’Australie réfléchit d’ores et déjà à un public 100 % australien pour son édition 2021 !).

 

Mieux que rien… « et de toute façon, on n’a pas le choix ! »

Ces projets « de substitution » répondent à une double nécessité pour les joueurs : « Retrouver les picotements, l’excitation de jouer au tennis, explique Yannick Hanfmann, 143e mondial, victorieux à Coblence de ce que la petite histoire retiendra comme étant le premier tournoi post-confinement. Sans trop m’avancer, je pense pouvoir dire que c’est la première fois depuis la petite enfance que nous, joueurs de tennis, nous retrouvons si longtemps sans fouler un court. La sensation de manque est réelle, tout autant l’enthousiasme à rejouer. »

Et puis il y a le nerf de la guerre : « J’ai fait quelques économies et je ne suis pas du genre à jeter l’argent par les fenêtres, reprend l’Allemand, 543 000 $ de prize money répertoriés par l’ATP, mais au bout de quelques semaines les choses se compliquent. » Les 3000 $ empochés à Coblence ne compenseront pas le manque à gagner des dernières semaines sur l’ATP Tour (à titre d’exemple, il avait gagné 10 000$ lors de son dernier tournoi, récompense d’un tour franchi en qualifications à Dubaï !), mais qu’on ne s’y trompe pas : réussir, dans le contexte et les contraintes sanitaires actuelles, à monter en un temps record un tournoi de tennis doté de 25 000 $, a relevé de la prouesse.

Il s’agit donc, pour un temps, de faire son deuil des grands rendez-vous et leurs plateaux de 128, 64 ou même 32 joueurs venus des quatre coins du globe. Faire son deuil de l’ambiance, du public… et, pour les joueurs, des coachs en bord de court et des ramasseurs aux petits soins. Mais l’heure n’est pas à faire la fine bouche: « Il y a encore deux semaines, on ne savait pas quand on retrouverait le terrain, contextualise Dustin Brown. Et je pense que tous ceux qui sont là sont heureux d’être simplement revenus. » Les contraintes pratiques (vestiaires séparés, à chaque joueur ses balles, pas de ramasseurs) sont dans ces conditions un moindre mal. Le huis clos, et donc l’absence d’ambiance et un rendu visuel tristounet ? Là est le vrai point faible.

Dustin Brown, Wimbledon 2017 | © Ray Giubilo

Mais les diffuseurs font le pari d’une demande forte chez les fans derrière leur écran, en mode ‘qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse’ : « On n’a pas le choix, de toute façon, assène Mark Leschly, président d’Universal Tennis, à l’origine des deux exhibitions floridiennes, diffusées sur Tennis Channel. Nous essayons de ramener le tennis à la télé et le faisons de manière sûre sur le plan sanitaire. Le monde a changé, nous devons nous adapter et innover. Le sport local et individuel en petits groupes sera la nouvelle norme dans un futur proche. »

 

Un retour aux sources ?

Et, après tout, il le fut aussi dans un passé pas si lointain. Des initiatives à la pelle aux quatre coins du monde, déconnectées les unes des autres et sans cohérence globale ; des plateaux allégés et composés quasi-exclusivement de joueurs locaux, mâtinés d’un ou deux voisins de temps à autre ; des frontières poreuses entre compétition et exhibition, où la seconde peut s’avérer plus attendue que la première selon le pedigree des participants… Est-il besoin de rappeler que tout cela fut le lot du tennis durant la majeure partie du XXe siècle, quand seuls les Grands chelems (et encore, même cette affirmation mérite nuance selon les tournois et/ou les époques) réunissaient tout le monde en une unité de temps et de lieu ?

Entre contraintes des distances et concurrence entre promoteurs (penser au schisme amateurs / professionnels, puis au circuit parallèle WCT aux États-Unis…), le tennis a mis longtemps à devenir le sport globalisé et, quoi qu’en dise, relativement lisible, que l’on connaît aujourd’hui. Sans remonter jusqu’aux images en noir et blanc, Jimmy Connors a encore gagné un certain nombre de ses 109 titres dans une sorte de circuit fermé aux États-Unis, constitué par et pour des Américains, dans des tableaux oscillant entre 4 et 16 participants et où les étrangers étaient aussi rares que les coups liftés dans la panoplie de « Jimbo ». Tout cela est-il si différent des nouveautés printemps-été 2020 pour celles qui sauront tirer leur épingle de jeu ?

 

Avancer ses pions en vue du « monde d’après »

Ce sera même l’ambition – non dissimulée parfois – pour certains : pendant que les gros tournois établis s’arrachent les cheveux, de nouveaux venus se verraient bien profiter du cataclysme pour avancer leurs pions, sur fond de crise de gouvernance du tennis. « Nous voulons profiter de cette période pour montrer notre vision, vante ainsi Patrick Mouratoglou à propos de son Ultimate Tennis Showdown. Pendant cinq semaines, dix joueurs vont s’affronter. Ceci n’est pas un “one shot”, l’UTS est un championnat qui va durer toute la saison et pendant plusieurs années. Les joueurs gagneront des points, de l’argent et il y aura un champion. »

Et si ces points peuvent à terme devenir des points ATP, le champion être reconnu en bonne et due forme dans les palmarès (la Laver Cup a ainsi mis le pied dans la porte en faisant comptabiliser ses rencontres dans les face-à-face de l’ATP) et le rendez-vous s’ancrer résolument parmi les temps forts de l’année tennis… La fragilisation du circuit dans son ensemble avait déjà débuté avant le coronavirus, mais ce dernier va très probablement l’accélérer. Là aussi, le passé s’apprête-t-il à nous tendre un miroir sur ce qui nous guette à l’horizon ? Cette période compliquée et, on le pressent aisément, charnière pour le tennis, est décidément aussi incertaine que fascinante à suivre.

Open d'Australie 2019, pendant la finale dames remportée par Naomi Osaka face à Petra Kvitová | © Ray Giubilo

 

Pour la postérité, le calendrier de reprise du tennis :

• Allemagne : Tennis Point Exhibition Series, du 1er au 4 mai à Coblence : 8 Allemands dont Dustin Brown.
• Pologne : Marbello Exhibition Series, à partir du 6 mai : 6 joueurs polonais (aucun Top 100).
• Suède : Tennis Against Corona, le 10 mai à Stockholm, avec les frères Ymer.
• États-Unis : UTR Pro Match Series, à Palm Beach du 8 au 10 mai : 4 joueurs dont Hubert Hurkacz et Reilly Opelka. Version féminine du 22 au 24 mai, à 4 aussi dont Amanda Anisimova et Danielle Collins.
• Autriche : Generali Open Pro Series à partir du 25 mai. 16 hommes, dont Dominic Thiem, et 8 femmes.
• République tchèque : à Prague du 26 au 28 mai ; 8 joueurs et 8 joueuses tchèques, dont Petra Kvitová et Karolina Plíšková.
• France : Ultimate Tennis Showdown, à partir du 13 juin sur les courts de l’académie Mouratoglou. 10 joueurs annoncés, dont Goffin, Paire, Fognini et Pouille.
• Serbie : Eastern European Championship, à partir du 15 juin sur les courts de l’académie Tipsarević à Belgrade. Filip Krajinović premier annoncé.