Monte-Carlo 2006 :

la rivalité Federer – Djokovic pousse ses premiers cris

Derrière la rivalité opposant Rafael Nadal à Novak Djokovic – 55 matchs –, celle entre Roger Federer et le Serbe est, en terme de chiffres, la deuxième plus importante de l’histoire du tennis. Si le premier de leurs 50 duels, datant de Monte-Carlo 2006, est loin d’être le plus éclatant, il révèle, par le prisme du temps passé, les prémices d’une opposition amenée à dépasser le cadre de son sport.

Par Mathieu Canac

© Ray Giubilo

« C’est un modèle. Même pour moi, alors qu’il est un de mes plus grands rivaux depuis le début de ma carrière. Quand vous regardez tout ce qu’il a accompli, la façon dont il continue à jouer et gagner, ça ne peut que vous inspirer. » 14 novembre 2019, Novak Djokovic prend deux gros coups sur la caboche. Battu lors de son dernier match de groupe du Masters, il est éliminé de la compétition et doit s’asseoir, jusqu’à la fin de la saison, à côté du trône de l’ATP occupé par Rafael Nadal. Malgré cela, dans un anglais qu’il maîtrise sans difficulté, le Serbe, habile polyglotte, rend hommage à la source de ses malheurs du soir : Roger Federer. Cinq mois après son succès renversant en finale de Wimbledon, le Belgradois vient de perdre le 49e affrontement d’une rivalité née 13 ans et demi plus tôt à Monte-Carlo.

 

Federer, ce « monstre »…

En avril 2006, sur le Rocher, les routes des deux hommes se croisent dès le premier tour. Les visages sont plus joufflus, les tenues plus amples, plus longues, et Djokovic n’est pas uniquement Serbe. La Serbie et le Monténégro ne se séparant qu’en juin de la même année, il est alors Serbo-Monténégrin. Son palmarès sur le circuit principal, lui, n’est rien du tout. Mais il commence à faire du bruit. 67e mondial, il est le plus jeune joueur d’un top 100 sur lequel Federer, 24 ans, règne en maître presque invincible. Depuis son élimination en quart de finale du tournoi monégasque face à Richard Gasquet l’an précédent, le bilan du Bâlois est de 2 défaites en 77 matchs. Soit 97,4 % de victoires. Sa salle des trophées brille déjà de 7 titres du Grand Chelem, 2 Masters et 10 Masters Series – l’ancien nom des Masters 1000. Bref, Dr. Frankenstein du tennis, il est en pleine création de son « monstre ».

« En gagnant semaine après semaine, j’ai créé un monstre, explique-t-il en 2008 dans la foulée d’un revers en demi-finale de l’Open d’Australie contre, ironie du sort, Djokovic. Dès que je perds un set, les gens disent que je joue mal. Je dois (du point de vue des observateurs) gagner chaque tournoi. Pourtant, demie, ça reste un bon résultat. » Mais sur les bords de la Méditerranée, du haut de ses 18 printemps lorsqu’il rencontre le numéro 1 mondial pour la première fois, Djokovic n’a pas peur des monstres. Ça fait bien longtemps qu’il éteint la « petite lumière » pour dormir. Enfant, l’obscurité complète est une alliée, une amie. Celle qui lui permet d’échapper pour quelques heures aux horreurs de la guerre, quand les bombardements ne viennent pas briser le silence de la nuit.

© Ray Giubilo


…que le jeune Djokovic ne craint pas d’affronter

« Ça (la guerre) a contribué à construire la personne que je suis, le joueur que je suis, explique-t-il lors d’un podcast avec Jay Shetty. Ça m’a donné faim de succès, de travail, d’entraînement. Ça a nourri mon envie de vouloir montrer au monde qu’un enfant d’un pays déchiré par la guerre peut devenir le meilleur dans un sport planétaire. » Quand il se pointe sur le fameux court central avec vue sur mer face au roi du circuit, il ne tremble pas. Contrairement à d’autres, il n’est pas du genre à avoir les jambes qui flageolent au point de s’agenouiller et courber l’échine avant même le début de la joute. L’insouciance de la jeunesse, peut-être, mais pas seulement. Celui qui travaille alors avec Riccardo Piatti et manie un cadre Wilson croit dur comme fer en ses capacités. Il semble savoir où il veut – et va – aller. « Vous paraissez déjà très mature », s’étonne d’ailleurs un journaliste à la fin du duel.

Néanmoins, après deux bons premiers jeux, il se montre fébrile. À 1/1, il commet une flopée d’erreurs. 6 au total. Federer, sans lâcher le moindre coup gagnant, obtient le break à sa cinquième occasion. En confiance, il déroule et boucle la manche sur l’engagement adverse. 6/3. Pas de quoi, cependant, enterrer les espoirs du Serbe. Passé par les qualifications, ce dernier a déjà deux matchs dans les jambes. Il retrouve le rythme dès le début du deuxième set. Plus régulier, il est entreprenant aux bons moments, agressif pour retourner les seconds services et place plusieurs judicieux amortis de revers. Toujours le même. Droit devant. Efficace. Federer en subit les conséquences. Son niveau décline quelque peu.

« Il ne m’a pas rendu les choses faciles, il m’a vraiment fait douter dans le deuxième set, confie l’Helvète en conférence de presse. J’étais devenu le gars qui faisait les erreurs, lui n’en faisait plus et réussissait quelques bonnes frappes. Je pense que le coup droit manqué pour mener 30-0 sur le premier jeu de service que je perds (à 6/3 1/1) m’a coûté le set. » Résultat, nouvelle manche à sens unique. 6/2 Djokovic. Derrière ses lunettes noires tendances (à l’époque) Mirka ne bronche pas. Elle a confiance en son homme, et elle fait bien. Dans le troisième, il creuse l’écart d’entrée. 3/0. « Le fait est qu’il a commencé à jouer de façon plus agressive, explique Djokovic à l’issue de l’empoignade. J’ai reculé de deux mètres. J’ai peut-être manqué de courage, disons, pour tenter des coups gagnants. Deux ou trois points ont décidé du sort de match. »

© Ray Giubilo

« Il a fait parler l’expérience »

« J’ai eu une opportunité dans le premier jeu à 30-30 (sur le service de Federer), et à 40-30 sur le mien dans le suivant, poursuit-il. Contre un joueur comme Roger, le meilleur du monde, vous ne pouvez pas rater ce genre d’occasions. Ensuite, il a fait parler l’expérience. Il a joué intelligemment, et j’ai commis quelques erreurs qui ont fait tourner le match. » 18 au total dans cet acte final, contre 7 côté Federer. Mais au cours des ultimes échanges, Djokovic dévoile l’une des caractéristiques qui font son essence. À 6/3 2/6 5/3, 40-0, « tellement dos au mur que [s]a colonne vertébrale est en ciment » – comme dirait Booba – il écarte deux balles de match. À l’audace. Celle qui lui permet, entre autres, de sauver sa peau d’un retour gagnant devenu légende en demi-finale de l’US Open 2011 face au Suisse. Là, à Monaco, il vient d’abord terminer au filet après une défense ébouriffante, puis enchaîne avec un retour-volée. Le point suivant, il persiste, percute, mais sa gifle de coup droit sort en longueur. 6/3 2/6 6/3 Federer en 1 h 48. « Good luck », pour la suite, lui glisse Djokovic au moment de se serrer la pogne.

Dès cette première opposition, le vainqueur décèle les possibilités d’un futur trouble-fête prêt à l’enquiquiner sur le long terme. « Assurément, je crois que c’est un bon joueur, observe-t-il. Il est très solide du fond et je pense qu’il a encore une marge de progression dans beaucoup de domaines. Donc il y a du potentiel, absolument. » Si coup droit et service sont encore loin de son niveau actuel, le revers et la couverture de terrain de Djokovic impressionnent déjà. À L’instar de sa qualité de retour. Sur les 656 aces claqués par Federer cru 2006 en 1 229 jeux de services – soit 1 tous les 2 jeux en moyenne – Djokovic n’en prend qu’un seul ce jour-là. Ça, c’est ce qui saute aux yeux, s’imprime sur la rétine quand on le voit évoluer sur le court. En dehors, ce qu’il marque, ce sont les tympans. Par sa volonté, son ambition, sa croyance en lui.

 

L’un voit « du potentiel », l’autre ne voit pas « d’extra-terrestre »

« Le problème, c’est qu’il (Federer) est tellement bon sur toutes les surfaces qu’il débute chaque match en ayant déjà gagné, explique-t-il devant les journalistes. Parce que tout le monde a peur de lui : “Oh ! C’est Roger Federer ! Je ne peux pas gagner contre lui ! Il est parfait ! Je vais devoir jouer d’une façon dont je ne joue jamais, au-delà de mes limites. Surjouer.” C’est comme ça qu’il gagne avant même d’entrer sur le court. Moi aussi j’ai un peu essayé de surjouer au début. Puis je me suis rendu compte qu’il est bon, oui, le meilleur, mais que ce n’est pas non plus un extra-terrestre. Il joue simplement de façon intelligente et reste très calme. Alors j’ai commencé à jouer aussi, tenir l’échange et le pousser à faire des fautes. (…) À un moment, j’ai eu le match sous contrôle. Je sais que j’ai eu une chance de gagner. » Il la saisit finalement l’année suivante, en finale de Montréal, au cinquième épisode de leur saga. Les « monstres » sont difficiles à dompter.